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06 janvier (ou le dimanche qui suit) - L’Épiphanie

Le vrai trésor : la lumière



L’Épiphanie

D’après le premier manuscrit d’Ulrich de Lilienfeld, vers 1355 : « Concordantiae caritatis »

Extrait du manuscrit copié et réalisé à Vienne en 1471, folio 11 verso, NAL 2129

Bibliothèque nationale de France, Paris (France)


Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 60, 1-6)

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.


Psaume 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs, à ce fils de roi ta justice. Qu’il gouverne ton peuple avec justice, qu’il fasse droit aux malheureux !


En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes ! Qu’il domine de la mer à la mer, et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !


Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront.


Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie.


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens (Ep 3, 2-3a.5-6)

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.


Le manuscrit

Composées vers 1355 par le moine autrichien Ulrich de Lilienfeld pour aider les prêtres dans leur prédication, les Concordantiae caritatis sont conçues comme une mise en relation picturale entre des passages de l’Histoire sainte, des scènes de la vie des saints et des éléments issus de la Création. Elles constituent une source iconographique exceptionnelle pour appréhender les liens symboliques, moraux et spirituels que le théologien du Moyen Âge établissait entre ces deux « bibliothèques » sacrées que sont les livres de la Bible et le grand Livre de la Nature. La Bibliothèque nationale de France en détient un exemplaire copié à Vienne en 1471 à partir d’un exemplaire aujourd’hui conservé à Budapest.


Ulrich (avant 1308 - avant 1358) était l’abbé de cette abbaye cistercienne autrichienne fondée en 1202 (elle est assez proche de l’abbaye de Klosterneuburg…) Il en assuma l’abbatiat entre 1345 et 1351 et consacra les années suivantes à une riche activité littéraire entre 1351 et 1358. C’est donc dans ces années que fut rédigé notre ouvrage.

Son projet était simple : une compilation afin d’aider les prédicateurs, et certainement ceux de sa communauté en premier lieu. Il en donne le projet dans son prologue :

« L’ensemble de ce livre a été compilé tout spécialement à l’usage des clercs simples et démunis qui n’ont que peu de livres, car les aimes sont les livres des simples laïcs. Pour chaque dimanche et fête de l’année liturgique, on trouvera dans le médaillon supérieur d’un premier feuillet (comprendre registre) une illustration de l’évangile, et à côté d’elle, quatre citations de prophètes qui concordent avec cet évangile. En dessous se trouvent deux scènes de l’Ancien Testament… »

On voit que jusqu’ici, nous sommes dans la même structure que la Biblia pauperum, hormis que la suite des scènes se base sur le déroulement de l’année liturgique. Je reprends la lecture :

« … et sous celles-ci deux scènes de l’histoire naturelle, apparentées au dit évangile. Et au-dessus de chaque sujet se placera toujours un vers qui le désigne et le décrit. Le feuillet de texte en regard contient une explication complète de la manière dont chaque scène concorde avec l’évangile ainsi que sa moralisation. »

Voilà la nouveauté : deux scènes extraites de l’histoire naturelle. En tous les cas, il est clair que l’ouvrage vise à aider au mieux le prédicateur : un vrai couteau suisse !


Le manuscrit est un grand volume de papier de 219 feuillets. La page verso est illustrée par un dessin à l’encre et aquarellée. La page recto est constituée d’un texte de commentaires en latin. L’exemplaire de la BnF (NAL 2129) est une copie de 1471 (la date et le copiste sont indiqués dans le colophon final) réalisée à Vienne à partir d’un autre exemplaire actuellement conservé à Budapest à la Bibliothèque des Frères Piaristes (Piarista Központi Könyvtàr, CX 2), lui-même copié à Vienne à partir de l’original. L’original, toujours conservé à la Bibliothèque de l’Abbaye de Lilienfeld est de la main d’Ulrich. Mais tant le manuscrit de Budapest que celui de Paris ont modernisé le prototype : les médaillons sont transformées en carrés (ce qui facilite la mise en page), les scènes acquièrent une profondeur spatiale et figures et vêtements s’adaptent aux styles du XVe siècle. L’exemplaire parisien a bénéficié de la main de trois artistes dessinateurs, au style plus ou moins élégant.


Une des curiosités est que cette ouvrage n’a pas eu un succès plus large que la zone sud-est germanique : l’Autriche et la Bavière. Peut-être était-il trop complexe et difficile à illustrer. Il ne reste actuellement que 40 copies, en plus de l’original, à travers le monde : 34 (réalisées entre 1360 et 1475) ne sont pas illustrées, 6 seulement sont illustrées et réalisées entre 1425 et 1475, que ce soient des copies indirectes ou de l’original.


Ses sources. En plus, évidemment, de la Bible, il puisera surtout chez deux auteurs : saint Ambroise de Milan et saint Augustin. Pour la partie d’histoire naturelle, il reprendra des textes d’Aristote (IVe siècle avant J.C.), de Pline l’Ancien (23-79), de Caius Julius Solinus dit Solin (IIIe siècle), d’Isidore de Séville (560-636), de Matthieu Platearius (+ 1161), d’Alexandre Neckam (1157-1217), ou d’ouvrages anonymes comme le Physiologus (rédigé au IIe ou IVe siècle), l’Experimentator ou du Liber Rerum. En tout, plus de cent auteurs, mais souvent de seconde main, puisque les spécialistes pensent qu’il aurait utilisé le « De Natura rerum » de Thomas de Cantimpré (Chanoine augustinien à… Cambrai, 1201-1270), ou des oeuvres d’un de ses prédécesseurs à l’abbaye, Christian de Lilienfeld (+ 1330) qui rédigea plusieurs Specula (sur les plantes, les animaux, etc.).


Ce que je vois

La scène du premier registre, au centre, représente la visite des Mages à la sainte Famille. Marie, assise au sol sur ses jambes repliées, porte l’Enfant-Jésus sur les genoux. Vêtue d’une robe bleue ciel, couvert d’un mantelet blanc, elle porte de longs cheveux blonds dénoués, la tête ceinte d’une auréole. L’enfant porte un simple voile sur les hanches couvrant sa nudité. Sa tête est couronnée d’un nimbe crucifère. Devant eux, les mages couronnés comme des rois. Comme le veut la tradition, ils ont trois âges différents : un jeune homme, un homme d’âge mûr et un vieillard. Ce dernier est en génuflexion, il a déposé sa couronne et embrasse les mains de l’enfant, tandis que les deux autres présentent leurs cadeaux. Cette façon de représenter l’épiphanie était assez courante au XVe siècle en art bohémien.


De chaque côté, quatre prophètes illustrent la scène par des citations extraites de la Bible qu’ils portent sur des phylactères. En haut à gauche, David donne un verset du psaume 71 : « Regis Tarsis » ( Ps 71, 10-11 : Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront.) En dessous, le prophète Malachie annonce que « les enfants de Lévi offriront des sacrifices au Seigneur » reprenant le sens de plusieurs versets des chapitres 1 et 3 du prophète. De l’autre côté, Isaïe annonce un verset que nous avons entendu dans la première lecture : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore ». En dessous, un extrait du livre de Tobit (Tb 13, 13) : « Une lumière brillante brillera jusqu’aux limites de la terre. De loin, viendront des peuples nombreux vers ton nom qui est saint, les mains chargées de leurs offrandes pour le Roi du ciel. »


Le deuxième registre nous montre deux scènes concordantes de l’Ancien Testament extraites du Premier livre des Rois. À gauche, le serviteur du roi de Tyr offre de l’or à Salomon (1 R 9, 14) : « Hiram envoya au roi cent vingt lingots d’or. » À droite, la reine de Saba offre un présent à Salomon (1 R 10, 10) : « Elle fit présent au roi de cent vingt lingots d’or, d’une grande quantité d’aromates et de pierres précieuses… »


Quant aux deux scènes du registre inférieur, elles peuvent nous surprendre ! À gauche, la première scène est extraite d’un livre inconnu que Ulrich de Lilienfeld appelle le « Liber rerum » (le livre des choses). La légende explique que les harengs se ressemblent en bancs lorsqu’ils aperçoivent la lumière. La seconde, à droite, montre un pêcheur qui tire sont filet d’où un mulet (mugis en latin, ce qui se rapproche du mot mage, magis en persan) s’échappe. Cette histoire naturelle est attribuée à Caius Julius Solinus dit Solin (IIIe siècle).


Que comprendre de cette typologie ?

L’auteur veut d’abord nous montrer que l’épiphanie était déjà annoncée dans les Écritures comme l’attestent les diverses citations prophétiques. Mais aussi que c’est à un roi, celui qui fut considéré comme le plus sage de tous, Salomon, que fut apporté l’or. Jésus n’est-il pas la nouvelle Sagesse, le nouveau Salomon ? L’un construira le Temple du Seigneur, l’autre l’est ! Et enfin, qu’en regardant la nature, on peut en tirer des enseignements qui nous rapprochent de l’évangile : c’est la lumière qui guida les mages, comme elle attire le banc de poissons, et l’un s’échappera du filet du pêcheur, comme les mages ont échappé aux filets d’Hérode qui comprit qu’il s’était fait berner.

Le texte correspondant sur la page de droite explique et commente avec encore plus de détails le sens de ces scènes, afin d’aider le prédicateur.


Un épiphanie déjà préfigurée

Deux éléments particuliers dominent la première lecture d’Isaïe : c’est la lumière qui attire peuples et rois. Et en route vers cette lumière, chacun vient offrir son cadeau : or et encens. Notons que les lectures vétérotestamentaires ne parlent pas de la myrrhe. Mais il me semble important de dépasser l’imagerie populaire. Je ne reviendrai pas sur le laps de temps entre la naissance de l’enfant et l’arrivée des mages (deux ans), ni sur l’étoile (peut-être un passage de la comète de Halley), et encore moins sur le sens des cadeaux. Pour cela, il vous suffit de vous reporter aux homélies des années précédentes (vous en avez trois en stock !).


Vers la lumière

Par contre, il me semble essentiel de comprendre cette marche vers la lumière, mise en valeur dans une des scènes de notre manuscrit. Reprenons quelques versets du livre d’Isaïe :

  • Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples.

  • Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît.

  • Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche.

  • Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera.

Quatre phrases qui se suivent, mais auxquelles nous n’avons peut-être pas été assez attentifs. Et pourtant, la vraie richesse se cache dans ces versets, plus que dans les 120 lingots d’or apportés à Salomon. Car, à moins que vous ne gagniez au Loto, je ne crois pas que quelqu’un viendra sonner aujourd’hui à votre porte pour vous apporter une telle richesse aurifère. Par contre, ce matin, une autre richesse vous est confiée : la lumière.

  • Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples.

En effet, si nous regardons quelque peu les actualités à la télévision, les nouvelles sont rarement lumineuses, mais nous mettent plutôt dans les ténèbres. Qui plus est, les quelques lumières que l’on nous présentent sont souvent des miroirs aux alouettes que de vraies lumières qui éclairent et réchauffent : les illuminations de nos rues en sont la preuve ! Les guerres se multiplient, les mensonges dominent, les meurtres sont monnaie courante, les famines n’intéressent plus personne et la décadence est à nos portes. S’il y a peut-être un point où je suis d’accord (avec tous les guillemets nécessaires) avec Poutine, c’est sur cette décadence morale de notre société occidentale. G.K. Chesterton (1884-1936 ; c’est lui qui convertit C.S. Lewis au christianisme) l’avait prophétisé : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n'est pas qu'ils ne croient plus en rien, c'est qu'ils sont prêts à croire en tout. » Et je me demande parfois s’il n’est pas plus facile de croire aux ténèbres qu’à la lumière ! Les films d’horreur ont plus de succès que les fresques épiques et glorieuses, ou que le récit des évangiles… Sorte de nuée obscure qui nous couvre, brouillard qui nous environne. Le drame du brouillard est qu’il est insaisissable et qu’il est difficile d’en connaître l’origine. N’est-ce pas ce brouillard, ce marasme qui a envahit nos vieilles sociétés occidentales ? N’est-ce pas ce brouillard qui fait que l’on est prêt à croire en n’importe quoi ? N’est-ce pas cette nuée ténébreuse de l’information qui nous rend sceptiques et nous prive de toute capacité de réflexion ? Une seule question : pourriez-vous me donner le nom et/ou l’oeuvre d’un grand penseur contemporain ? C’est bien plus difficile que de nommer un dictateur ou un détracteur (qui sont rarement de grands penseurs).


Alors, parfois désespérément, nous cherchons un petit coin de lumière, une petite ouverture au milieu de la masse nuageuse. Mais comment être sûr que ce ne soit pas une fausse lumière, un phare qui nous guiderait plus vers les esquifs que vers le large (« Duc in altum », dira Jésus aux apôtres : Lc 5, 4). Eh bien, ne cherchons plus. Ne cherchons plus car Isaïe ne nous parle pas au futur, mais au passé : elle est venue ta lumière. C’est donc déjà là. Bien sûr, la gloire n’est pas encore totalement révélée. C’est le combat entre le déjà-là et l’à-venir. Mais cette lumière, si modeste soit-elle, est déjà là. Jean l’avait dit le jour de Noël (Jn 1, 4-5) : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. » La vraie question est simple, la même que Jésus posa à Marthe et Marie (Jn 11, 40) : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » Bref, y croyons-nous ? Y croyons-nous vraiment, de tout coeur, avec toute notre foi, et dans nos actes ? Ou devrions-nous trembler lorsque Jésus s’interroge (Lc 18, 8) : « Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


S’il y a un seul cadeau que nous devrions apporter à Dieu, c’est celui de notre foi. Ainsi, priait Thérèse de Lisieux :


O mon Dieu !

Trinité bienheureuse,

je désire vous Aimer

et vous faire Aimer.

Au soir de cette vie, je paraîtrai

devant vous les mains vides,

car je ne vous demande pas, Seigneur,

de compter mes oeuvres.

Toutes nos justices ont des taches

à vos yeux. Je veux donc me revêtir

de votre propre justice et recevoir

de votre Amour la possession éternelle

de vous-même. Je ne veux point

d'autre Trône et d'autre couronne

que vous, ô mon Bien-Aimé !...


Les mains vides, mais l’âme emplie de ce triple cadeau : notre amour, notre fidélité et notre foi. Mais n’est-ce pas la même chose ? Pourtant, ce chemin, si ardu soit-il, ne se parcourt pas seul…

  • Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche.

Tous ils se rassemblent… Tous, en communauté, en Église. Même ceux qui reviennent de loin, ou qui se sont éloignés, même les plus faibles que l’on est obligé de porter sur la hanche. Même les rois, les princes et les indignes. Ai-je besoin de vous rappeler la réponse du Christ à Marmeladov dans Crime et châtiment de Dostoievsky ? « — Entrez au Royaume des cieux. — Pourquoi nous, Seigneur ? — Parce que vous ne vous en êtes jamais crus dignes ! » Que nous sentions dignes ou pas, n’est-il pas urgent de suivre la recommandation du prophète : Lève les yeux alentour, et regarde. Il est vrai que la situation de l’Église peut paraître bien branlante et compromise, surtout en France. Mais peut-être que si nous levions les yeux, si nous regardions alentour (« à lents tours » comme je l’ai vu écrit sur une annonce à la boulangerie…), nous pourrions comprendre que beaucoup attendent de revenir, que tant et tant espèrent que nous leur portions un rayon de cette lumière, qu’une foule innombrable rêve d’être convoquée à la joie, l’amour et la Gloire. Et le mot convocation se traduit « église ». Dépassons notre vision de l’institution, et regardons l’Église comme le Corps du Christ qui accueille tous les hommes, qu’ils aient les mains chargés de cadeaux, ou le coeur vide. Et si nous ne nous sentons pas une âme de mage, ou de roi, soyons le modeste serviteur qui, fidèle à sa tâche, n’a pas peur du long chemin à parcourir parce qu’il croit que, sur lui, la Gloire apparaîtra un jour. Et parce que tu y crois de tout ton coeur, de tout ton être, « alors tu verras, (tu) ton âme seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. »



Deux prières


Comme les mages

Ils ont marché longtemps, Ils ont marché dans la nuit, Ils ont marché à l'étoile, Et dans la crèche ils ont trouvé un enfant de lumière. Oh, Seigneur de lumière, Comme les mages, nous te cherchons chaque jour. Pour te trouver, Seigneur, Il suffit de suivre l'étoile de la bonté et de la paix.

Vois, Seigneur, comme les mages, nous venons de chez nous pour chercher auprès de toi la paix et la joie. Nous venons de partout pour t'entendre nous dire des mots d'amour pour tout le monde. Et toi, Jésus, tu nous reçois tous et tu nous dis : « Me voici, je me donne à vous comme un cadeau pour vous tous ! Servez-vous ! Près de moi, vous trouverez le plus grand bonheur. »

Anonyme

Prière aux mages pour chercher avec eux

Votre cœur s'est mis en route vers Dieu en même temps que vos pas se dirigeaient vers Bethléem. Vous cherchiez et Dieu guidait votre recherche dès l'instant où vous l'avez entreprise. Vous le cherchiez dont, lui, le Salut. Vous le cherchiez au firmament du ciel, mais aussi dans votre coeur ; dans le silence mais aussi dans les questions posées aux hommes. Quand, arrivés près de l'Enfant, vous vous agenouillez devant lui, vous offrez l'or de votre amour, l'encens de votre vénération, la myrrhe de vos souffances devant la Face du Dieu invisible (...).

Et toi, risque à ton tour le voyage vers Dieu ! Allons, en route ! Oublie le passé, il est mort ! La seule chose qui te reste, c'est l'avenir. Regarde donc en avant : la vie est là et ses possibilités entières, Car on peut toujours trouver Dieu, toujours le trouver davantage. Un atome de réalité surnaturelle a tellement plus de prix que nos rêves les plus grandioses : Dieu est l'éternelle jeunesse et il n'y a point de place pour la résignation dans son Royaume !

Méditation inspirée d'un texte de jésuite Karl Rahner (1904-1984)



Un Père de l’Église : Guerric d’Igny (cistercien, 1070-1157)


Guerric d’Igny : Premier sermon pour le jour de l’Epiphanie (Extraits)

Quels trésors d'or, d'or au premier titre, d'or éprouvé au feu, ne possèdes-tu pas, quels trésors non-seulement de myrrhe et d'encens, mais encore de toutes sortes d'essences de parfumeurs ? Que dis-je, qui sont ceux qui possèdent des richesses de ce genre, sinon les pauvres du Christ ?


Cherchez en vous… Quels trésors de bonnes œuvres, quel amas de fruits précieux sont cachés dans le champ du corps de l'homme, et combien plus y en a-t-il dans son cœur, si on les y cherchait et si on y fouillait !... Si donc vous rentrez dans votre cœur, si vous exercez votre corps, ne doutez point que vous trouverez des trésors précieux : si l'or et l'encens ne se présentent point du premier coup, vous trouverez une myrrhe qui ne sera pas inutile. N'appelez pas inutile ou vile une substance que le Christ accepte en présent, par laquelle il a voulu que la sépulture de son corps fût non-seulement indiquée à l'avance quand on la lui offrit, mais encore achevée, lorsqu'il en fut embaumé dans le tombeau.


« Lève-toi, Jérusalem, sois inondée de clartés, parce que ta lumière s'est montrée.» (Es 60,1) Ce jour rempli de splendeurs, Celui qui est la lumière l'a éclairé et consacré, lorsque, caché et inconnu, il a daigné se révéler au monde pour illuminer la gentilité. Aujourd'hui en effet, il s'est annoncé aux Chaldéens par l'apparition d'un astre nouveau, en sanctifiant, dans ces prémices, la foi de toutes les nations.


Oh! de quelle joie excessive tressaille la foi des Mages en voyant régner dans cette Jérusalem, celui qu'ils adorèrent vagissant à Bethléem ! On l'avait vu dans l'hôtellerie des pauvres, maintenant on le voit dans le palais des anges. Ici-bas, il était revêtu des langes de l'enfance, là-haut, il brille dans les splendeurs des saints. Ici il était sur le sein de sa mère; là-haut, il est sur le trône de son Père. La foi des mages était bien digne, en effet, de recevoir, pour récompense, le bonheur d'une telle vision. Ils ne voyaient dans l'enfant Jésus rien que de faible et de méprisable. Loin de se scandaliser, rien ne les empêche de reconnaître un Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu.


Dans ses prémices de la gentilité, dans ces premières plantes de l'Eglise naissante, nous trouvons un beau et remarquable modèle de la marche de la foi dans les âmes. Son point de départ, son progrès et le terme où elle aboutit, en sorte que dans les fils on trouve facilement les traces de ceux qui furent les pères. Car, de même que les Mages ont commencé par voir l'astre, se sont avancés ensuite jusqu'à voir l'enfant, et sont parvenus enfin à la vision de Dieu, de même, en nous, la foi naît par la prédication, elle se fortifie par la vue de certaines images qui nous font voir comme dans un miroir et en énigme Dieu comme s'il était incarné. Elle sera consommée, lorsque, dans notre contemplation, nous verrons face à face, présente et nue, la réalité des choses ; bonheur où l'on parvient à peine sur la terre, et encore faiblement par éclair et en images ; ainsi la foi deviendra connaissance, l'espérance possession, et le désir jouissance. Des étoiles, en effet, brillent sur nous. Je dis des étoiles, car il n'y en a pas qu'une, mais plusieurs, à moins que toutes ensemble n'en fassent qu'une, parce qu'elles n'ont qu'un coeur, et qu'une âme, une même foi, une même prédication, une même vie. Si vous ne savez quelles sont les étoiles dont je parle, demandez-le au prophète Daniel « Ceux qui en instruisent plusieurs pour la justice, seront comme des étoiles dans les perpétuelles éternités. » (Dn 12,3) Saint Paul donne aussi le nom de « luminaires » à ceux qui brillent « au milieu d'une nation méchante et perverse. » (Ph 2.15)



Guerric d’Igny : Sermon 4 pour le jour de l’Epiphanie (Extraits)

Aujourd'hui, mes frères, on célèbre une seconde nativité qui résulte de la première, comme l'effet de sa cause. Celle que nous avons fêtée jusqu'à ce jour est la naissance de Jésus-Christ : celle que nous célébrons en ce jour est la nôtre. Dans l'une, c'est Jésus qui est né, dans l'autre, c'est la chrétienté qui est venue au monde. Et, comme il y a trois choses qui nous font chrétiens, la foi, le baptême et le sacrement de l'autel, la solennité d'aujourd'hui nous a donné les prémices de la foi, a consacré pour nous le baptême et a préludé à la merveille qui s'accomplit sur la table du ciel. Comment la première lumière apparaissant à la gentilité nous a initiés à la foi, comment Jésus-Christ, par son baptême, a consacré le nôtre, comment le changement de l'eau en vin a montré, d'avance, la transformation substantielle qui s'opère à la table du Seigneur, nous n'avons plus besoin de l'expliquer; mais ce que j'estime très-important, c'est de nous avertir nous-mêmes de prendre garde que la foi ne dégénère en nous de ces débuts, que la grâce du baptême ne soit stérile dans nos âmes, et que la participation au calice du Seigneur ne tourne à notre condamnation.


Pour ce qui concerne la foi, comment elle nous a été communiquée aujourd'hui par les Mages, ses premiers auteurs, comment, par les symboles des présents mystérieux ils ont exprimé le don souverain de la foi, nos pères nous l'ont expliqué avec beaucoup de détails, tellement que nous n'avons d'autre fatigue à essuyer que celle d'entrer dans leurs travaux. L'état ou, pour mieux parler, la décadence de cette époque, ne réclame pas beaucoup que l'on disserte sur le mystère de la foi, mais bien plutôt, que l'on s'efforce de toutes les manières possibles, ainsi que l'Apôtre l'inculque, de le porter dans une conscience sans souillure (1Tm 3 ,9). Si vous interrogez quelqu'un aujourd'hui sur la foi, vous trouverez tout le monde chrétien. Si vous sondez les consciences, vous trouverez fort peu de personnes vraiment dignes de ce nom. Presque tout l'univers « confesse en paroles qu'il connaît Dieu, mais il le nie en réalité (Tt 1,16) ; » au point que ceux qui semblent avoir une apparence de piété, montrent trop souvent qu'ils en rejettent la vertu. Qui pensez-vous, mes frères, que j'aie voulu désigner, en parlant de ceux qui ont l'extérieur de la vertu et en repoussent la réalité ? Si vous croyez que ce sont ceux qui marchent dans le grand chemin du siècle, que disons-nous de ceux qui ne présentant que l'apparence de la vertu, n'ayant de chrétien que le titre, et prenant en vain le nom sacré du Christ, pratiquent en toute liberté ce qui est opposé à cette profession, et, par toute leur conduite et leur manière de vivre, se déclarent ennemis de la croix du Seigneur? Outils même l'apparence de la piété ceux en qui nous trouvons un extérieur et une démarche de courtisanes, des discours bouffons, des regards impurs, un ventre qu'on traite comme un Dieu, et toute cette vie honteuse, dont on se vante, dont on fait parade, pour insulter en face à la piété ? « Il est honteux de dire ce que ces misérables font en secret (Ep 5,12). » Que celui qui a été envoyé prophétiser contre eux perce leur muraille, afin de voir les abominations plus grandes qu'ils ne rougissent ou ne craignent pas de commettre devant la majesté redoutable de Dieu. Que me fait à moi, qui suis moine, de juger ceux qui sont hors de ce monastère ? Plût au ciel que je n'eusse point à m'occuper, non plus, de ceux qui sont dans le cloître. Mon âme se trouble au dedans de moi-même, je redoute que ces gens qui n'ont que l'apparence de la piété que j'ai dépeints devant vous d'une façon quelconque, ne se mettent à m'accuser plus fortement, s'ils me convainquent d'en avoir répudié la vertu.


J'ai tout lieu de craindre pour moi, mes frères, voyez si vous aussi vous n'avez aucune appréhension à avoir, j'ai tout lieu de craindre que le passage où l’Apôtre a prophétisé au sujet des temps à venir ne nous regarde particulièrement : page redoutable que celle où, décrivant la malice des hommes vivant en ces jours, telle qu'on peut la reconnaître dans leurs mœurs et dans leur conduite, il déroule en ces termes, le long catalogue de leurs excès : « Ayant, » dit-il, « l'apparence de la vertu, mais répudiant la réalité (2Tm 3,5). » Qui a, autant que nous ; l'extérieur de la piété, humilité de la tonsure et de l'habit, privation dans le boire et le manger, travail presque incessant, et une règle de vie où tous les instants sont parfaitement distribués ? Mais quant à la réalité de la piété que cet extérieur promet, j'aurais honte de dire qu'il ne s'en trouve presque rien chez moi, et chez ceux qui me ressemblent, si ce n'était point chose manifeste pour tous. Qu'est-ce donc que la réalité de la piété, sinon une charité non feinte, une humilité véritable, une patience constante, une obéissance virile? Je vous laisse, mes frères, à décider combien vous avez droit de vous glorifier de posséder ces vertus ou d'autres semblables. Pour moi, je l'avoue avec ingénuité, j'en sais le nom, mais j'en ignore encore le goût. Cet habit religieux que je porte, et auquel la vertu ne répond presque en aucune manière, me cause donc justement de la crainte et de la honte. Puis-je revendiquer le titre et l'honneur de moine, quand je n'en ai ni le mérite ni la vertu, alors que, comme on l'a dit avant nous, une sainteté simulée est une double iniquité, et que le loup, découvert sous la peau de brebis, doit être frappé d'une sentence plus cruelle ? C'est pourquoi, vous aussi, mes frères, afin de pouvoir vous glorifier sûrement de cet extérieur de piété qui reluit sur votre corps, mettez vos cœurs dans la vertu, afin que l'apparence au dehors, la réalité au dedans, vous rendent agréables aux anges et aux hommes, et que cette parole de l'Écriture se vérifie : « Tous ceux qui les verront les connaîtront, et verront qu'ils sont la race bénie du Seigneur (Es 61,9). »


Voilà, mes frères, la piété véritable de la foi chrétienne : avoir le mystère de la foi dans une conscience pure, afin de conserver dignement et avec fidélité ce mystère que nous rendait recommandable les présents symboliques des Mages…

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