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14 février — Saints Cyrille et Méthode, patrons de l’Europe

Jusqu’aux extrémités de la terre -



Saints Cyrille et Méthode,

Anonyme,

Fresque du XVIe siècle,

Monastère Saint-Marc, Dracevo (Macédoine)


Lecture du livre des Actes des Apôtres (Ac 13, 46-49)

En ces jours-là, à Antioche de Pisidie, Paul et Barnabé déclarèrent aux Juifs avec assurance : « C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes. C’est le commandement que le Seigneur nous a donné : J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » En entendant cela, les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur ; tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle devinrent croyants. Ainsi la parole du Seigneur se répandait dans toute la région.


Saints Cyrille et Méthode


Cyrille (né Constantin) : 826, Thessalonique (Grèce) - 14 février 869, Rome (Italie) et son frère Méthode (né Michel) : 815, Thessalonique (Grèce) - 6 avril 885, Grande Moravie.


Au IXe siècle, deux puissances se partagent le monde : l'empire de Byzance et le royaume des Francs. Tandis que le père de Constantin (qui prendra le nom de Cyrille sur son lit de mort) et de Michel (qui deviendra Méthode en embrassant la charge d'évêque) exerce de hautes responsabilités militaires à Thessalonique, leur mère, d'origine slave, leur enseigne sa langue maternelle qu'ils parlent bientôt couramment.

Cyrille est prêtre séculier tandis que Méthode vit dans un couvent grec quand, en 863, le patriarche de Constantinople les envoie en mission en Moravie, en réponse à cette demande du roi Ratislav : « Notre pays est baptisé et nous n'avons pas de maître pour nous prêcher, nous instruire et nous expliquer les livres saints. » Les deux frères traduisent alors une partie de la Bible et la liturgie en slavon ou glagolitique, et inventent une écriture - que l'on nommera « alphabet cyrillique », utilisé aujourd’hui par plus de deux cent cinquante millions de personnes dans le monde - basé sur l'alphabet grec. Cela déclenche l'hostilité des missionnaires francs, scandalisés par l'abandon du latin en tant que langue sacrée.


Cyrille et Méthode partent à Rome en référer au pape Adrien II qui, pour manifester son accord, nomme Cyrille évêque. Mais celui-ci, pris de malaises, meurt à Rome le 14 février 869 en prononçant ses vœux monastiques.


Méthode, devenu archevêque, repart pour la Grande Moravie afin d’y organiser une province ecclésiastique. Emprisonné par des évêques allemands qui refusent la liturgie en slavon, il est convoqué à Rome où il obtient cette fois l'accord du pape Jean VIII. Il revient en Moravie où il continuera son œuvre d'inculturation pendant cinq ans, avant de mourir en 885.

Cyrille et Méthode, patrons de l'Europe, nous vous prions pour l’Eglise d'Europe. Forte de son histoire et de sa culture, qu'elle puisse se mettre à l'écoute de tous, renouvelant continuellement sa liturgie pour que chaque croyant puisse s'y sentir chez lui.

Méditation

Le texte des Actes des Apôtres raconte une situation identique à celle que vécurent Cyrille et Méthode en « Rus’ » (Русь : ancien nom de la Russie), tant pour le refus de ceux qui se croient déjà « l’Église de Dieu » et qui refusent toute contradiction, obligeant ainsi les deux frères à évangéliser des peuples considérés comme païens que sur la nécessité d’adapter l’annonce de la foi à la culture ambiante. Ainsi fit aussi, en Occident, Grégoire de Tours (538-594) qui relate l’initiative pastorale d’un évêque auvergnat qui, impuissant à déraciner une fête païenne se déroulant sur le mont Helarius, construit sur les lieux une église en l’honneur du saint chrétien Hilarius (Grégoire de Tours, Liber in gloria confessorum, 2). Adapter plutôt que détruire. Évangéliser plutôt qu’annihiler. Depuis 1977, l’Église désigne cette façon missionnaire d’évangéliser par le terme « inculturation » :

L'inculturation désigne une nouvelle méthode missionnaire d'évangélisation par laquelle le missionnaire cherche à se rendre particulièrement attentif aux mœurs, mentalités et traditions des peuples auprès desquels il est envoyé et pour lesquels son message doit être intelligible. Par cette nouvelle approche missionnaire, les hiérarchies chrétiennes renoncent à leurs traditionnelles vues centralisatrices au point d'admettre la diversité. L'inculturation suppose un système d'intégration de l'universel et du particulier.

Les deux frères se sont ainsi vus confrontés à un débat qui n’est toujours pas terminé : une Église centralisée et uniformisée, ou une église où la diversité peut se développer sous le couvert d’une vérification théologique et spirituelle du successeur de Pierre. Les derniers événements au sujet de la célébration du rite établi par saint Pie V en sont révélateurs. La tendance à l’uniformisation par un rite unique est toujours vivace. Mais qu’en sera-t-il de l’histoire de ces rites différents (je pense par exemple au rite ambrosien à Milan), de leurs spécificités théologique et pastorale et de leur enracinement dans une culture particulière ? Charlemagne avait compris, aidé de son conseiller Alcuin (735-804) que la liturgie et une écriture commune (la minuscule caroline) pouvait unifier l’Empire. Mais jamais ils n’ont troqué l’unité par l’uniformité. Voilà peut-être la première leçon donnée par saint Paul dans le livre des Actes des Apôtres, leçon que mirent en oeuvre nos deux saints slaves : unifier par l’annonce de l’évangile, mais en respectant la culture de chaque peuple. Car c’est le Christ qui fait de nous des hommes unis en son coeur. Mais la diversité des histoires, des contextes, des cultures doit s’exprimer dans la diversité du rite, une fois que ce dernier célèbre et se tourne vers le Christ, et non dans un entre-soi rassurant.


Remarquons-le, c’est souvent l’arrogance qui empêche l’expression respectueuse de cette diversité : chacun estime qu’il a raison, qu’il détient la vérité et que seule sa position est juste, et doit donc s’appliquer aux autres. Mais, me semble-t-il, l’unique critère est de vérifier si c’est le Christ des Évangiles, le Christ de la Tradition de l’Église, que nous célébrons ou un Christ que nous aimerions façonner à notre image. Prosper d’Aquitaine (vers 390 - vers 463) écrivait : « Lex orandi, lex credendi, lex vivendi » (« la loi de ce qui est prié [est] ce qui est cru et ce qui est vécu ») et non l’inverse qui deviendrai : la loi de ce qui est vécu devient la loi de ce qui est cru puis célébré. Et c’est bien là la première difficulté à laquelle furent confrontés les deux frères, comme Paul et Barnabé.

C’est à vous d’abord qu’il était nécessaire d’adresser la parole de Dieu. Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes.

C’est l’expression même du refus d’accueillir une parole nouvelle. Le Christ avait mise en garde ses disciples (Mc 2, 21-22) :

« Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves. »

Pour le dire autrement : « Si vous ne changer pas votre vieux vêtement, si vous n’acceptez pas de revêtir le vêtement neuf du baptême, les deux ne pourront s’accorder. Si vous n’acceptez pas de boire le vin nouveau, préférant l’ancien que vous connaissez et que vous avez digéré, alors vous ne communierez pas à ma Parole. »


Jésus est venu apporter une parole nouvelle, et nous inviter à quitter l’homme ancien pour revêtir l’homme nouveau (Ep 4, 24) comme Paul le proclamait (Ep 2, 14-17) :

C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine ; il a supprimé les prescriptions juridiques de la loi de Moïse. Ainsi, à partir des deux, le Juif et le païen, il a voulu créer en lui un seul Homme nouveau en faisant la paix, et réconcilier avec Dieu les uns et les autres en un seul corps par le moyen de la croix ; en sa personne, il a tué la haine. Il est venu annoncer la bonne nouvelle de la paix, la paix pour vous qui étiez loin, la paix pour ceux qui étaient proches.

Et voilà que ceux qui en étaient les premiers destinataires, les Juifs, refusent cette Parole nouvelle. Pourquoi ? Parce qu’il se sont installés. Installés dans une foi bien établie, stable, qu’ils ont modelé à leur image. Comment quitter un tel confort ? Comme prendre la route missionnaire alors qu’on est si bien chez soi ? « Pas de vague » entend-on parfois dans l’Église… Et puis, que veut donc bien dire cette nouveauté ? En avons-nous besoin ? « On a toujours fait comme ça » entend-on parfois dans l’Église… Et enfin, l’impression qu’en cochant une liste de choses à faire, et dénigrant une liste qui ne correspond pas à la bien-pensance consensuelle, on est devenu des saints. « C’est un bon chrétien ; c’est un sait prêtre » entend-on parfois dans l’Église… Mais ne vaudrait-il pas mieux être un chrétien bon qu’un bon chrétien, un prêtre saint qu’un saint prêtre ?


Si nous refusons la nouveauté continuelle et éternelle de l’Évangile, si nous n’acceptons pas de sortir de nos poncifs et de nos convictions sans racines, ne risquons-nous pas de nous entendre dire par saint Paul : « Puisque vous la rejetez et que vous-mêmes ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations païennes » N’oublions jamais qu’on ne s’installe pas dans la foi, n’oublions jamais que l’unité ne sera jamais l’uniformité, n’oublions jamais que l’Évangile est une Parole vivante et non une lettre morte, n’oublions jamais que le chrétien est fait pour être sur les routes. L’église (bâtiment), la liturgie sont là pour nous réconforter, pour rendre grâce à Dieu de ce qu’Il fait en nous et nous demande, nous redonner force de partir ensuite pour annoncer à temps et à contretemps, et pour toutes les cultures, la rédemption offerte par Dieu à tout homme, et notre vocation première à la divinisation.


« J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » et donc partir sur la route du Christ, peut-être en restant là où nous sommes physiquement, mais en tous les cas, en refusant de nous installer dans une foi asséchée. Car, comme l’a écrit le pape saint Jean-Paul II : « Jésus-Christ est la route principale de l'Eglise. Lui-même est notre route vers « la maison du Père », et il est aussi la route pour tout homme. » (Redemptor Hominis, 1979). Alors… en route !

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