16 juillet — Notre-Dame du Mont Carmel

Que tout être fasse silence…



Notre-Dame du Mont-Carmel apparaissant à saint Simon Stock

Giovanni Battista Tiepolo (Venise, 1696 - Madrid, 1770)

Huile sur toile, 66 x 42 cm, entre 1746 et 1749

Musée du Louvre, Paris (France)


Lecture du livre de Zacharie (Za 2, 14-17)

Chante et réjouis-toi, fille de Sion ; voici que je viens, j’habiterai au milieu de toi – oracle du Seigneur. Ce jour-là, des nations nombreuses s’attacheront au Seigneur ; elles seront pour moi un peuple, et j’habiterai au milieu de toi. Alors tu sauras que le Seigneur de l’univers m’a envoyé vers toi. Le Seigneur prendra possession de Juda, son domaine sur la terre sainte ; il choisira de nouveau Jérusalem. Que tout être de chair fasse silence devant le Seigneur, car il se réveille et sort de sa Demeure sainte.


Extrait du site du Vatican


Notre Dame du Mont Carmel, une ancienne dévotion

Cette dévotion mariale, et c’est un cas unique, plonge ses racines neuf siècles avant la naissance de la Vierge Marie. Le prophète Elie, alors qu’il demeurait sur le Mont Carmel, eut la vision d’une nuée blanche montant de la mer, portant avec elle une pluie providentielle pour la terre d’Israël, alors dévastée par une terrible sècheresse (1 Rois 18). La Tradition y a vu l’annonce prophétique du mystère de la Vierge et de la naissance du Fils de Dieu. Dès le premier siècle, des ermites, voulant suivre l’exemple des prophètes Elie et d’Elisée, se retirèrent sur le Mont Carmel et y construisirent une petite chapelle consacrée à Marie.


L'ordre des carmes menacé de disparition

La communauté prit de l’importance, au point de se constituer en ordre religieux au XIIe siècle, qui fut placé sous le patronage de la Vierge Marie. La conquête de la Palestine par Saladin (prise de Jérusalem en 1187) entraina la fuite des moines vers l’Occident, et fit craindre la disparition pure et simple de l’ordre. Une nuit, le supérieur général des carmes, St Simon Stock, d’origine irlandaise, aurait alors reçu la vision de Marie lui présentant une pièce d’étoffe marron, le scapulaire, en lui disant : « voici le privilège que je te donne, à toi et à tous les enfants du Carmel. Quiconque meurt revêtu de cet habit sera sauvé ».


Le 17 juillet 1274, le Concile de Lyon vote la préservation de l’ordre du Carmel; les moines, voyant dans cette décision la réponse de la Mère de Dieu à leurs prières, décidèrent alors de fêter Notre-Dame du Mont Carmel le 17 juillet de chaque année, en signe de reconnaissance envers la protection maternelle de leur sainte patronne.


ND du Carmel et les Papes

« Mère, aide-nous à conserver des mains innocentes et un cœur pur, à ne pas mentir et à ne pas médire sur notre prochain. Nous pourrons ainsi gravir la montagne du Seigneur et obtenir sa bénédiction, sa justice et son salut » : c’est le tweet du Pape François, à l’occasion de cette fête chère à de nombreux fidèles. En 2013, à l’occasion du chapitre général de l’Ordre des frères de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel, le Souverain Pontife évoquait les fruits de cette tradition spirituelle : « le témoignage du Carmel dans le passé appartient à une tradition spirituelle profonde qui s’est développée dans une des grandes écoles de prière. Elle a aussi suscité le courage d’hommes et de femmes qui ont affronté les dangers et même la mort. Souvenons-nous simplement des deux grands martyrs contemporains : Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix et le bienheureux Titus Brandsma », avait-il alors déclaré.


Le St Pape Jean-Paul II, qui portait lui-même le scapulaire ainsi qu’il le confia lui-même à plusieurs reprises, écrivit à ce propos : « le port du scapulaire signifie un style de vie chrétienne tissée de prière et de vie intérieure », c’est « un vêtement qui évoque d’une part, la protection continuelle de la Vierge Marie en cette vie et dans le passage à la plénitude de la gloire éternelle ; de l’autre, la conscience que la dévotion envers elle doit constituer un ‘uniforme’, c’est-à-dire un style de vie chrétienne, tissée de prière et de vie intérieure ».


L’artiste

Peintre rococo et graveur très recherché, Giovanni Battista Tiepolo a laissé un nombre extraordinaire d'œuvres magnifiques en Italie, Allemagne, Suède, Russie et Espagne. Il a réalisé plus de huit cents peintures, deux mille dessins et de nombreuses fresques et gravures. Il est regardé comme le dernier grand peintre de fresques de l'âge Baroque à Venise. Ses peintures, qui figuraient des images élaborées, rendues à travers un style pictural léger et séduisant, constituent le sommet du Rococo italien au cours du XVIIIe siècle.


Sa formation commence à l'âge de quatorze ans, dans l'atelier de l'artiste vénitien Gregorio Lazzarini (1655-1730). Malgré son âge, il montre bientôt son ambition et il exécute sa première peinture sur commande à dix-neuf ans. Son éducation artistique s'achève dans les ateliers d'autres artistes vénitiens : Sebastiano Ricci (1659-1734) et Giovanni Battista Piazzetta (1682-1754).


Vers 1726, il obtient sa première commande d'une certaine importance, la décoration du palais de l'archevêché d’Udine, suivie par des fresques que Tiepolo réalise pour des églises de Milan et de Venise. Parmi les œuvres les plus intéressantes de cette époque là, il y a les Scènes de la vie de Antoine et Cléopâtre, une série de treize peintures au palais Labia (réalisées à plusieurs reprises). Il peint en utilisant une perspective ample et profonde qui amplifiait les espaces jusqu'à la démesure. Cet effet était le fruit de sa collaboration avec le maître en perspective Girolamo Mengozzi Colonna, collaboration qui se prolongea le long de la carrière de Tiepolo.


Il entreprend l'instruction artistique de ses fils, Giovanni Domenico Tiepolo (1727-1804) et Lorenzo Baldissera Tiepolo (1736-1776) et, avec eux, il se rend à Würzburg en Allemagne, à la suite d'une commande du prince-évêque Karl Phillipp von Greiffenklau. Dans le palais de Würzburg, Tiepolo et ses fils exécutent une des fresques parmi les plus appréciées en ce siècle-là, une de plus grandes à l'intérieur d'un palais, au plafond, au dessus d'un escalier monumental, imposante et formidable d'un point de vue technique, ainsi que pour sa valeur artistique.


Le style de Tiepolo a été parfois comparé à celui d'un autre grand peintre de la Vénétie, Paolo Veronese (1528-1588), en raison du caractère grandiose de ses peintures, qui lui ont valu le nom de "Véronèse revenant". Une autre œuvre qui consolida son prestige international se trouve au palais royal de Madrid. Il s'agit d'une grande fresque qui représente l'Apothéose de l'Espagne et qui fut commandée par le roi Charles III d'Espagne (1716-1788). Tiepolo exécute cette peinture en 1761, à la suite de laquelle il obtient un telle renommée en Espagne qu'il y reste jusqu'à sa mort en 1770.


Le tableau

L’œuvre conservée au Louvre est une esquisse préparatoire pour la peinture du grand plafond que Tiepolo peignit de 1744 à 1749 dans la salle capitulaire de la Scuola Grande dei Carmini de Venise intitulée : Notre Dame du Carmel donnant le Scapulaire à Saint Simon Stock. Cet immense tableau ne fut installé qu’en 1749. Le style et les détails du tableau du Louvre en sont donc simplifiés par rapport à l’œuvre accomplie de Venise.



Ce que je vois

Simon Stock est agenouillé sur un podium de pierre, dominé par une construction antique que l’on regarde en contre-plongée. De la main gauche, appuyée sur le sol, il tient une sorte de rouleau, tandis que la main droite esquisse un geste d’offrande et de respect. En fait, lorsque l’on regarde la peinture définitive, on comprend qu’il reçoit le scapulaire des mains de l’ange, alors que sur l’esquisse du Louvre, le scapulaire n’est pas représenté, faisant de l’œuvre une « simple » apparition de la Vierge au saint.


Dans le nuage multicolore aux tons ocres, la Vierge apparaît portant l’Enfant-Jésus nu. Notre-Dame est couverte d’une robe blanche, signe de sa pureté, et d’un manteau bleu de France, signe de son humanité, mais aussi de sa présence au ciel. Elle est entourée de putti grassouillets et et d’un ange adolescent qui semble porter le nuage de ses ailes déployées.


Un autre ange était représentée dans l’œuvre définitive, donnant l’impression qu’il fondait sur saint Simon. On ne le voit pas dans l’esquisse. Par contre, Tiepolo a conservé l’ange dans le nuage en haut à gauche, en le réduisant à des simples ailes noires. Mais ne pourrait-on y voir l’ange déchu ? En effet, dans l’esquisse, on peut être surpris de cet être ailé qui paraît déséquilibré.


Au pied du saint, on aperçoit un enchevêtrement de corps qui sortent des tombeaux (on aperçoit une pierre tombale basculée et un crâne). À droite, sans que l’on ne voit le corps, deux mains se joignent dans un geste d’imploration. Dans l’œuvre définitive, on voit clairement que les morts souffrent et crient grâce. De plus, la main du saint semble les désigner à Notre-Dame, demandant pour eux miséricorde.


L’œuvre du Louvre a certainement plus de souffle que le plafond de Venise. Mais elle plus difficile à interpréter, et perd même de son sens, par l’absence du scapulaire. Car, c’est bien par lui, par la prière qu’il permet de sauver les âmes en peine.


Méditation

La lecture du livre du prophète Zacharie nous invite à la joie : réjouis-toi ! Je me suis souvent demandé si Rabelais avait tout à fait raison lorsqu’il déclare que le rire est le propre de l’homme. Bien sûr, le rire n’est pas vraiment la joie, ou une simple joie de surface, une sorte de bonheur éphémère. Alors que le prophète nous promet une vraie joie, une joie de fond, comme un courant marin. Car l’origine de cette joie pour la fille de Sion (qui est à la fois Jérusalem, la ville sainte, que Notre-Dame — les Pères de l’Église la désigneront comme cela — mais aussi chacune de nos âmes) est d’apprendre que le Seigneur va venir habiter au milieu d’elle, pour ne pas dire en son sein. Pourtant, cette joie doit se faire silence…


Et c’est peut-être ici que la peinture prend toute sa force. Simon Stock reçoit des mains de la Vierge le scapulaire, ce bout d’étoffe imprimé qu’il portera sur lui. Marie lui dit alors : « voici le privilège que je te donne, à toi et à tous les enfants du Carmel. Quiconque meurt revêtu de cet habit sera sauvé ». En portant ce scapulaire, ne sauvent-il pas aussi tous ces défunts qui surgissent à ses pieds et qui implorent pardon et salut ? Mais, ce n’est pas un objet magique, une sorte de grigri. C’est un rappel, rappel que nous devons prier, nous unir à Dieu par l’intercession de la Vierge. Rappel que notre vie est une quête continuelle de Dieu. Romano Guardini écrivait (Initiation à la prière, Perpignan, 2013) : « La raison la plus profonde, la pointe la plus élevée, la quintessence du désir de l’homme, peuvent se résumer en ces mots : il cherche Dieu ». Les saints du Carmel n’ont que cet objectif : chercher Dieu. Et le scapulaire le leur rappelle. Ils comprennent aussi que leur prière est une prière d’intercession po pur tous ceux qui sont éloignés du Seigneur. Car notre prière, dans la communion des saints, est aussi un instrument de salut pour nos frères.


Mais il faut pour cela chercher Dieu dans le silence. N’est-ce pas l’expérience que fit Élie (1 R 19, 8-13) :

Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. Là, il entra dans une caverne et y passa la nuit. Et voici que la parole du Seigneur lui fut adressée. Il lui dit : « Que fais-tu là, Élie ? » Il répondit : « J’éprouve une ardeur jalouse pour toi, Seigneur, Dieu de l’univers. Les fils d’Israël ont abandonné ton Alliance, renversé tes autels, et tué tes prophètes par l’épée ; moi, je suis le seul à être resté et ils cherchent à prendre ma vie. » Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Alors il entendit une voix qui disait : « Que fais-tu là, Élie ? »

André Chouraki traduira : « Après le feu, une voix, un silence subtil ». Et c’est dans ce silence subtil, ténu, qu’Élie percevra la présence divine. C’est aussi dans le silence que nous ferons l’expérience de Dieu. Un silence qui demande deux choses : le calme recueillement et la solitude.


Je repense à un verset de l’épître aux Hébreux (He 4, 10-11) :

Car Celui qui est entré dans son repos s’est reposé lui aussi de son travail, comme Dieu s’est reposé du sien. Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos-là, afin que plus personne ne tombe en suivant l’exemple de ceux qui ont refusé de croire.

Il est un péché grave dont nous n’avons pas toujours conscience : le refus de prendre du repos ! Nous sommes marqués par un monde qui, en même temps qu’il nous noie de propositions de loisirs, nous refuse de nous reposer, le taxant sournoisement de fainéantise. Pourtant, Dieu s’est reposé le septième jour. Il n’avait même pas mis de réveil puisque ce jour ne fut pas clôturé par la formule « il y eut un soir, il y eut un matin ». Quand on lit ces de l’épître aux Hébreux, on se dit qu’il ne faut pas tarder, que l’heure n’est pas au repos. Vite, toujours plus vite pour ne pas rater le dernier bus du salut. Mais lisons bien. Oui, lisons bien car même si nous entendons la parole, elle n’est pas accueillie avec foi... Parce que nous n’avons pas su nous arrêter, la méditer, la mâcher et remâcher comme nos vaches normandes dans les champs, en extraire la substantifique moelle. Parce que nous n’avons pas su nous poser, nous « pauser », et nous reposer. Parce que nous n’avons pas voulu de vacances. Rappelons que ce mot veut dire « vide », vacuité. Faire le vide en soi pour laisser résonner la Parole, comme Dieu laissa résonner sa création le septième jour. Faire silence pour entendre le murmure d’une brise légère : ce sont les paroles de l’Esprit. Faire silence pour calmer la tempête en nous... « Selon la remarque d’un ancien, celui qui vit dans l’agitation, celui qui vit dans l’agitation et les soucis, dans le bruit intérieur ou extérieur, ressemble à une bouteille d’eau trouble qu’on a secouée. « Quand la bouteille est restée quelque temps immobile, la saleté se dépose et l’eau redevient claire et limpide. Ainsi, notre cœur quand il trouve la quiétude et un profond silence, reflète Dieu. » (André Louf, Seigneur, apprends-nous à prier, Bruxelles, 1974)


Donc, d’abord se poser dans le calme, dans le recueillement. Faire taire les bruits du monde. Je ne peux que vous inviter à lire les premiers chapitres du livre de Romano Guardini à ce sujet. Puis, faire silence. Nous laisser envahir par ce silence subtil. Un silence où, à l’instar des apôtres lors de la Trasnfiguratuion, nous entrons dans la nuée de l’Esprit. Une nuée qui nous fera entendre la voix du Père. Et après, pour reprendre la traduction de Chouraki : « Après le feu, une voix, un silence subtil », dans ce silence : Jésus seul ! Le Père Sevin disait qu’il nous fallait « être seul avec le Seul ». Seul, dans la solitude du couvent, comme le vivent les carmes et carmélites. Seul dans l’abandon aux mains du Père, comme le priait Charles de Foucauld.


Cette solitude se trouve sur la montagne. Car c’est ans les hauteurs que Dieu se révèle : pensez à toutes les théophanie bibliques, elles ont lieu sur la montagne, cette hauteur qui relie la terre au ciel. Non pas une montagne que l’on édifierait nous-mêmes, à la force de notre poignet, pour faire descendre Dieu, comme la Tour de Babel. Non, une montagne où l’on est enlevé au ciel. Une montagne où Dieu vient nous rejoindre, se montrer, se faire entendre et quêter notre amour. Encore Romano Guardini : « Il est conforme à sa nature divine de se donner à nous, il a fallu que lui-même nous le révèle, et ils faut que ce soit lui-même qui nous donne la grâce de le croire et de pouvoir l’accomplir. C’est là le mystère de l’amour divin : Dieu est celui qui comble l’amour le plus profond. Bien plus, il est celui qui d’abord le suscite. »


Alors, avec tous les saints du Carmel, prenons la montée du Carmel, même si la nuit est obscure. Avec Thérèse d’Avila, engageons-nous sur le chemin de la perfection pour rejoindre la dernière pièce du Château intérieur. Avec Thérèse de Lisieux, ayez foi et confiance, car « Tout est grâce » ! Que Notre-Dame du Mont-Carmel intercède pour nous et fasse fleurir en nos vies la sainteté.


Prière à Notre Dame du Mont Carmel


Ô Marie, fleur et beauté du Carmel,

Vigne fructueuse, splendeur du ciel,

Vierge et Mère du Fils de Dieu,

Penche-toi vers nous dans nos nécessités !

Ô Etoile de la mer,

Viens à notre aide et montre-toi notre Mère !

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Nous t’implorons humblement du fond de notre coeur :

Que rien ne résiste à ton intercession toute-puissante.

Notre Dame du Mont Carmel, prie pour nous.

Amen.