1er janvier — Sainte Marie, Mère de Dieu

Le huitième jour, il fut circoncis -



La circoncision,

Bartolomeo Veneto (Venise, vers 1470 - Milan, 1531),

Huile sur toile, 1506, 87 x 142 cm,

Signé et daté sur le cartellino en bas : 1506 Bartolomeus da Venetia,

Musée du Louvre (Paris, France)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 2, 16-21

En ce temps-là, les bergers se hâtèrent d’aller à Bethléem, et ils découvrirent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. Et tous ceux qui entendirent s’étonnaient de ce que leur racontaient les bergers. Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. Les bergers repartirent ; ils glorifiaient et louaient Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qui leur avait été annoncé. Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception.


L’artiste

Cet artiste n’est connu que depuis les recherches d’Aldolfo Venturi (1899). Il est sans doute d’origine vénitienne. Sa première œuvre a été une Madone avec l’Enfant-Jésus, de la Casa Martinengo à Val Sansibio. Ce tableau est signé et daté de 1502. On trouvera de ses traces jusqu’en 1955. Il aurait été élève de Gentile Bellini, de qui l’on sent l’influence dans ses œuvres, comme pour ce tableau du Louvre, signé et daté 1506., ou le Portrait d’Alberto Pio (Milan) ou la Dame au Luth (1520) de la Brera. Il subit aussi l’influence des écoles de Milan et de Crémone, dont il employa le « sfumato ». Il travailla à la cour du grand-duc de Ferrare vers 1507. On connaît plusieurs répliques anciennes de son portrait de Cecilia Gallerata, la maîtresse de Ludovic le More. Les œuvres qui établirent sa réputation de nos jours sont ces portraits érotico-maniérés de jeunes filles parées et blond-roux, telle La femme tenant des fleurs, de Francfort, souvent nommée La courtisane.


Ce que je vois

Dans un intérieur sombre, on ne distingue qu’une fenêtre à droite ouvrant sur un paysage de montagne. En bas, une cité fortifiée et sur les hauteurs, deux châteaux. Dans la pièce, une sorte d’autel de granit vert recouvert d’une nappe blanche aux motifs géométriques


Onze personnages. Au centre, l’enfant Jésus. Il est nu, sans aucun cheveu et détourne le regard de ce qui lui arrive. Il est assis sur l’autel, telle une victime expiatoire destinée au sacrifice. Il est tenu par sa mère habillée d’une robe rouge et la tête couverte d’un voile blanc. Derrière elle, deux femmes, une jeune et une vieille femme.


La plus âgée tient en main un livre. C’est certainement Anne, fille de Phanuel (verset 36). En effet les deux scènes de la circoncision et de la purification étaient souvent mêlées dans l’art chrétien. Anne tient en main le livre d’où elle tire la prophétie. Elle incarnera ainsi la Synagogue. À côté de Marie, de profil, une femme jeune, la tête couverte d’un riche voile vert, et le front ceint d’une couronne de lauriers. Qui est-elle ? Est-ce la nouvelle Église ?


Derrière Jésus, un homme mûr, coiffé d’un magnifique turban jaune, nous regarde. Est-ce Siméon (verset 25) qui va bénir l’enfant ? Encore plus en arrière-plan, on ne distingue de l’homme caché par le mohel qu’un haut chapeau noir posé sur un turban. Regarde-t’il la jeune femme en face de lui ?


Puis, sur la gauche, un groupe de trois personnes. Joseph est représenté en vieil homme chauve qui surveille d’un œil attentif et inquiet la scène. Il doit trembler pour son fils putatif. Derrière lui, on ne voit que le bonnet rouge d’un autre personnage. Et derrière le prêtre, lui tenant le revers du manteau, son assistant, beau jeune homme aux cheveux longs, blonds et bouclés.


Et enfin, le prêtre. Dans la liturgie juive, on l’appelle le mohel. Tenant en main un stylet tranchant quadrangulaire, il procède d’un regard concentré à l’opération. Il est revêtu de ce grand manteau d’orfroi, de bandes dorées et perlées, tel un pluvial. Sur sa tête, couvrant une partie de ses cheveux laineux, un curieux couvre-chef orné, semble-t-il, d’une écriture presque arabisante. Sa longue barbe blanche semble se confondre avec le tissus de l’autel.


Remarquons enfin sur l’autel, ce petit papier déplié, portant date et signature de l’artiste.


La composition est très lumineuse, mais laisse une impression de plat, de manque de relief, comme si tous les personnages étaient sur le même plan. Elle n’en reste pas moins subjuguante, ne serait-ce que par les couleurs et le regard de cet homme au centre.


La fête de la circoncision

Après la naissance d’un enfant, la loi mosaïque prescrivait deux cérémonies rituelles. L’enfant, s’il était de sexe mâle, devait être circoncis. La mère, considérée comme impure après son accouchement, était tenue de se purifier, de présenter son premier-né au Temple et de le racheter au Seigneur par une offrande. La circoncision devait avoir lieu huit jours après la naissance, la purification quarante jours après.


La circoncision était chez les Juifs l’équivalent de ce que devint le baptême chez les chrétiens : à la fois une cérémonie lustrale (qui purifie), un sorte de sacrement et un enregistrement dans la communauté familiale et religieuse par l’imposition d’un nom, à l’image du baptême. Luc le précise (verset 2) :

Quand fut arrivé le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception.

La scène prend alors un reflet encore plus marquant : le Rédempteur reçoit son nom qui veut dire « Dieu sauve » et il verse pour la première fois son sang, préfiguration de la flagellation et de la crucifixion pour racheter le péché des hommes. Faire du lieu de la circoncision un autel, comme sur notre tableau, prend alors tout son sens.


Petites curiosités...

  • Où est conservé le « saint prépuce » ? Plusieurs reliques seraient détenues par diverses églises dans le monde, dont, évidemment, plusieurs à Rome. Mais celle de Charroux en France se prévaut d’un pedigree pseudo-historique : il aurait été donné à Charlemagne en cadeau de fiançailles (eh oui !) par l’impératrice Irène. Lorsque l’Empereur fonda en 788 l’abbaye poitevine, il lui offrit ce précieux morceau de chair rouge (caro rubra) d’où viendrait, suivant une étymologie monastique, le nom même de Charroux. Victime au XVIème siècle des profanations des Huguenots, la relique se retrouva en 1856 et les fêtes de l’ostension furent solennellement rétablies.

  • Une autre question d’une rare profondeur théologique... Jésus ressuscita-t-il avec ou sans son prépuce ? Jacques de Voragine (1228-1298), dominicain auteur de La Légende dorée, affirmait que le Christ ne pouvait que ressusciter avec, parce qu’il ne pouvait ressusciter qu’avec un corps parfait ! Voilà un grave problème résolu !

Évolution de la fête liturgique

La fête de la circoncision fut d’abord placée à l’octave de la Nativité, donc le 1er janvier. À l’origine, elle coïncidait avec la fête du Saint Nom de Jésus, ce qui est assez logique puisque cela correspond au moment de l’imposition du nom. Après la Réforme Tridentine, les Jésuites en firent leur fête principale parce que c’est en ce jour que le Sauveur reçut le Nom de Jésus dont la Compagnie se réclamait. Ceci explique, comme dans l’église-mère de l’Ordre, la présence d’un tableau au Maître-Autel représentant la circoncision.



Le don du Nom

Ce don du Nom de Jésus, comme l’Ange l’avait appelé avant sa conception (verset 21) est peut-être la clé de cette fête. Car donner un nom à quelqu’un, c’est le faire exister. Ce n’est pas simplement une question de reconnaissance pour l’homme, reconnaissance des autres, mais aussi de sa propre reconnaissance : par son nom, l’homme sait qui il est. Et je ne peux qu’évoquer l’influence que peut avoir la consonance d’un prénom, ou d’un nom de famille, sur la vie d’un enfant ou d’un adulte. Et ce nom de Jésus veut dire « Dieu sauve ». Cette fête ne pourrait-elle pas être considérée comme la révélation officielle et légitime de notre Salut ? Et ce salut ne pouvait s’exclure d’une lignée de noms (cf. La généalogie de Jésus). Une lignée de noms dont le fleuron est la Vierge Marie.


Marie, Mère de Dieu

Par Marie (et Joseph, le grand oublié...), Jésus entre de plain-pied dans l’histoire des hommes. Au concile d’Éphèse, en 432, les pères donnèrent à Marie le titre de « Mère de Dieu » (Theotokos). Ce titre peut paraître surprenant et a créé de nombreuses polémiques, dues à une interprétation trop hâtive. Il est clair que Marie n’a pas donné naissance au Dieu Trinitaire. À ce sujet, rappelez-vous ces statues des Vierges ouvrantes. Dans le ventre de la statue de Marie est représentée la Trinité. Ces statues, issues d’une foi populaire quelque peu brinquebalante ont été condamnées par l’Église.



Vierge ouvrante

Anonyme

Bois sculpté et doré, C. 1400

Musée de Cluny, Paris (France)


Marie est Mère de Dieu car elle donne naissance, comme femme humaine, à Jésus, pleinement homme et pleinement Dieu. Elle est ainsi Mère de l’humanité (et rachète en cela le péché d’Ève) et Mère du Fils de Dieu (qui est lui-même Dieu : « Il est Dieu, né de Dieu, Lumière né de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu »). Les deux natures du Christ, vrai homme et vrai Dieu, étant inséparables, la mère de l’homme Jésus est aussi « mère de Dieu ». Puisque Marie est mère de Dieu, elle est aussi mère de l’Église. Celle qui a aidé Jésus à grandir fait de même avec son Église ; celle qui a soutenu les Apôtres fait de même avec chacun d’entre nous : Marie, mère de Dieu et de l’Église est aussi notre mère.


Sub Tuum...

Il convient de souligner la présence du terme “Theotokos” [plus exactement, en l’occurrence : “Theotoke”, au vocatif], c’est-à-dire “Mère de Dieu”. Deux siècles plus tard, au Concile d’Éphèse, il sera reconnu solennellement, contre Nestorius, que ce titre convenait adéquatement à la Vierge Marie. Ainsi, à Éphèse, la Tradition de l’Eglise fut défendue contre ceux qui préféraient leurs propres opinions à ses enseignements.


Il est impressionnant, dès lors, de réciter cette prière, sachant que les chrétiens la récitaient déjà depuis, au moins, l’an 250 de notre ère, date assignée par Edgar LOBEL au papyrus sur lequel elle est écrite. La prière du “Sub tuum praesidium” est un témoignage émouvant, probablement le plus ancien et le plus important qui soit relatif à la dévotion à la Sainte Vierge. Il s’agit d’un tropaire [hymne byzantin], parvenu jusqu’à nous plein de jeunesse. C’est peut-être le texte le plus ancien où la Vierge soit appelée “Theotokos”, et c’est incontestablement la première fois que ce terme apparaît dans le contexte d’une prière et d’une invocation.


Prière

Sub tuum praesidium confugimus,

Sous l'abri de votre miséricorde, nous nous réfugions,

sancta Dei Genitrix.

Sainte Mère de Dieu.

Nostras deprecationes ne despicias

Ne méprisez pas nos prières

in necessitatibus,

quand nous sommes dans l'épreuve,

sed a periculis cunctis

mais de tous les dangers

libera nos semper,

délivrez-nous toujours,

Virgo gloriosa et benedicta.

Vierge glorieuse et bénie.

Amen.


Homélie attribuée à saint Jean Chrysostome (+ 407), éditée par E. Bickersteth, dans Orientalia Christiana Periodica 32, 1966.

Recourons tous à la Vierge sainte, Mère de Dieu, pour recevoir ses bienfaits. Autant qu'il y a de vierges parmi vous, consacrez-vous à la Mère du Seigneur. Car elle est votre protectrice pour vous procurer ce privilège magnifique et incorruptible.


Réellement, cette Vierge est une grande merveille ! Car pourra-t-on jamais trouver un être plus grand que tout ce qui existe ? Or, elle seule est apparue plus vaste que la terre et le ciel. Car qui donc est plus saint qu'elle ? Ni nos ancêtres, ni les prophètes, ni les Apôtres, ni les martyrs, ni les patriarches, ni les pères, ni les anges, ni les Trônes, les Dominations, ni les Séraphins et les Chérubins, on ne peut trouver aucun être, visible ou invisible, dans toute la création, qui la dépasse. Elle est la servante et la Théotokos, la Vierge et la Mère. Et personne ne doit en douter en demandant: Comment peut-elle être la servante et la Théotokos ? Ou comment peut-elle être la Vierge et la Mère ?


Accepte avec foi, ô homme, et ne mets pas en doute des doctrines qui ont été examinées et approuvées par les Pères. Demeure dans la crainte et crois sans discussion, sans trop de curiosité. Si tu mesures ta foi à tes pensées, vois quel danger tu cours! Mais si tu crois la parole qui a été proclamée, ce n'est plus à toi de te défendre, mais au chef de la communauté.


Crois donc ce qui nous a été dit de la Vierge, et n'hésite pas à confesser qu'elle est en même temps servante et Théotokos, Vierge et Mère. En effet, elle est servante comme la créature de celui qui est né d'elle; elle est Théotokos en tant que par elle Dieu a été enfanté dans une chair d'homme. Elle est Vierge parce qu'elle n'a pas conçu à partir d'une semence humaine. Elle est mère parce qu'elle a donné la vie à celui qui, de toute éternité, était engendré par le Père.


Elle est donc la mère du Seigneur des anges et des hommes. C'est en elle que le Fils de Dieu s'est incarné afin de pouvoir être crucifié. Et voulez-vous savoir comment la Vierge surpasse les puissances du ciel ? Écoutez : celles-ci volent dans la crainte et le tremblement en voilant leurs regards, tandis que la Vierge offre à Dieu la race des hommes et que nous recevons par elle celui qui remet les péchés. C'est elle qui le portait quand les anges le glorifiaient en chantant à sa naissance: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre, bienveillance aux hommes (cf. Lc 2,14) !


Réjouissez-vous donc, la mère de l'enfant et le ciel, la jeune fille et la nuée, la Vierge et la Mère, orgueil et fondement de notre Église. Priez pour nous sans relâche, afin que nous puissions atteindre le bonheur préparé pour ceux qui aiment Dieu, par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ envers les hommes. A lui, en même temps qu'au Père et à l'Esprit Saint, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours et pour les siècles des siècles. Amen.


Prière

Dieu tout-puissant, par la maternité virginale de la bienheureuse Vierge Marie, tu as offert au genre humain les trésors du salut éternel ; accorde-nous de sentir qu'intervient en notre faveur celle qui nous permit d'accueillir l'auteur de la vie, Jésus Christ ton Fils, notre Seigneur. Lui qui règne.