21 janvier — Sainte Agnès de Rome, martyr (+ vers 304)

J’aurais pu mais je ne l’ai pas fait -

I

David coupe le manteau de Saül, mais l’épargne,

Anonyme,

Bible du cardinal Maciejowski, Enluminure, gothique français,

ms 638, fol. 33r°, 39 x 30 cm, entre 1244 et 1254,

The Morgan Library and Museum, New-York (U.S.A.)


Lecture du premier livre de Samuel (1 S 24, 3-21)

En ces jours-là, Saül prit trois mille hommes, choisis dans tout Israël, et partit à la recherche de David et de ses gens en face du Rocher des Bouquetins. Il arriva aux parcs à moutons qui sont en bordure de la route ; il y a là une grotte, où Saül entra pour se soulager. Or, David et ses hommes se trouvaient au fond de la grotte. Les hommes de David lui dirent : « Voici le jour dont le Seigneur t’a dit : “Je livrerai ton ennemi entre tes mains, tu en feras ce que tu voudras.” » David vint couper furtivement le pan du manteau de Saül. Alors le cœur lui battit d’avoir coupé le pan du manteau de Saül. Il dit à ses hommes : « Que le Seigneur me préserve de faire une chose pareille à mon maître, qui a reçu l’onction du Seigneur : porter la main sur lui, qui est le messie du Seigneur. » Par ses paroles, David retint ses hommes. Il leur interdit de se jeter sur Saül. Alors Saül quitta la grotte et continua sa route. David se leva, sortit de la grotte, et lui cria : « Mon seigneur le roi ! » Saül regarda derrière lui. David s’inclina jusqu’à terre et se prosterna, puis il lui cria : « Pourquoi écoutes-tu les gens qui te disent : “David te veut du mal” ? Aujourd’hui même, tes yeux ont vu comment le Seigneur t’avait livré entre mes mains dans la grotte ; pourtant, j’ai refusé de te tuer, je t’ai épargné et j’ai dit : “Je ne porterai pas la main sur mon seigneur le roi qui a reçu l’onction du Seigneur.” Regarde, père, regarde donc : voici dans ma main le pan de ton manteau. Puisque j’ai pu le couper, et que pourtant je ne t’ai pas tué, reconnais qu’il n’y a en moi ni méchanceté ni révolte. Je n’ai pas commis de faute contre toi, alors que toi, tu traques ma vie pour me l’enlever. C’est le Seigneur qui sera juge entre toi et moi, c’est le Seigneur qui me vengera de toi, mais ma main ne te touchera pas ! Comme dit le vieux proverbe : “Des méchants sort la méchanceté.” C’est pourquoi ma main ne te touchera pas. Après qui donc le roi d’Israël s’est-il mis en campagne ? Après qui cours-tu donc ? Après un chien crevé, après une puce ? Que le Seigneur soit notre arbitre, qu’il juge entre toi et moi, qu’il examine et défende ma cause, et qu’il me rende justice, en me délivrant de ta main ! » Lorsque David eut fini de parler, Saül s’écria : « Est-ce bien ta voix que j’entends, mon fils David ? » Et Saül se mit à crier et à pleurer. Puis il dit à David : « Toi, tu es juste, et plus que moi : car toi, tu m’as fait du bien, et moi, je t’ai fait du mal. Aujourd’hui tu as montré toute ta bonté envers moi : le Seigneur m’avait livré entre tes mains, et tu ne m’as pas tué ! Quand un homme surprend son ennemi, va-t-il le laisser partir tranquillement ? Que le Seigneur te récompense pour le bien que tu m’as fait aujourd’hui. Je sais maintenant que tu régneras certainement, et que la royauté d’Israël tiendra bon en ta main. »


Sainte Agnès

Il est certain qu'il y eut à Rome vers cette date, une fillette de treize ans qui mourut volontairement pour la foi en Jésus-Christ. La nouvelle s'en répandit très vite chez les chrétiens de l'Empire. On s'indigna de la cruauté des bourreaux, on s'apitoya sur la jeune victime, dont le nom se perdit au fur et mesure que la distance était lointaine de Rome. Et comme on ne savait pas exactement son nom, elle est devenue Agnès*.


Elle devint un personnage légendaire, chacun imaginant le comment de sa mort. En Occident, on transmit la tradition qu'elle eut la tête coupée ; en Orient, on dit qu'elle aurait été enfermée dans un lupanar où personne n'osa la toucher avant d'être brûlée vive. Quoi qu'il en soit des détails de son martyre, gardons présent à notre mémoire comme un exemple, ce fait historique qu'une jeune romaine de treize ans n'hésita pas à sacrifier la vie terrestre qui s'ouvrait à elle, pour se donner à la vie du Dieu qu'elle adorait. Saint Ambroise, évêque de Milan, dira d'elle qu'elle sût donner au Christ un double témoignage : celui de sa chasteté et celui de sa foi. (de virginitate. II. 5 à 9)


Selon la tradition, en la fête de sainte Agnès, le Pape bénit le matin, 21 janvier, les agneaux dont la laine servira à tisser les palliums, que les nouveaux Archevêques métropolitains recevront le 29 juin, en la solennité des apôtres Pierre et Paul. Le pallium est un ornement porté par dessus la chasuble, qui symbolise l'union privilégiée d'un pasteur, à la tête d'une région ecclésiastique, avec le Souverain Pontife. Les agneaux, symbole de sainte Agnès, sont élevés par les trappistes de l'abbaye des Trois Fontaines, et les palliums tissés par les religieuses de Sainte Cécile au Transtévère.


* Agnë, est un adjectif grec, le latin a ajouté le s. En 300 après JC le peuple parlait encore grec à Rome, où vivaient bien des étrangers. Agnê veut dire "pur", "net", "intègre" de corps et d'âme, donc pure, chaste. Saint Ambroise nous a transmis son martyre, 70 ans après, (De Virginibus, Livre I, Chapitre 2), et il explique bien ce rapprochement : Agnès, pure de corps et d'âme a pu offrir à Dieu sa promesse de virginité et le sacrifice de sa vie qu'elle a accepté.(d'autres sources indiquent « qui donne sa vie comme l'agneau de Dieu", d'où son nom d’Agnès).


Analyse de l'image :

David s’est retranché dans les falaises d’Engedi. Saül part à sa poursuite avec un détachement de 3 000 hommes. Saül entre dans une grotte pour « se couvrir les pieds » (faire ses besoins). David, qui était embusqué dans la grotte avec ses hommes, coupe avec son épée un pan du manteau de Saül, mais épargne son roi malgré les instances de ses hommes.


Dans un second temps, qui est représenté au-dessus, David brandit devant Saül et ses soldats le morceau de manteau tranché : « Ô mon père, vois, vois donc le pan de ton manteau dans ma main : puisque j’ai pu couper le pan de ton manteau et que je ne t’ai pas tué, comprends et vois qu’il n’y a chez moi ni méchanceté, ni crime. » (Samuel I, 24, 12.)


Le geste de brandir le pan de manteau n’est pas dans le récit biblique : c’est à Saül seul, sorti de la grotte, que David crie son discours, sans geste. Mais l’illustrateur a sans doute été influencé par un autre épisode, qui fait en quelque sorte doublon dans le récit de Samuel avec celui-ci : David se cache dans la colline de Hakila. Saül y campe. David fait une descente de nuit dans le camp de Saül et lui dérobe sa lance et sa gourde, mais l’épargne. Yahvé maintient tout le camp endormi. Sorti du camp avec ses compagnons, David passe de l’autre côté de la vallée et, de loin, tient en criant un discours similaire à Abner, qui se conclut ainsi : « Et maintenant, regarde où est la lance du roi et la gourde d’eau qui étaient à son chevet ! » (Samuel I, 26, 16.) Le discours suppose cette fois le geste et Saül, qui répond à David, est bien entouré des siens.


L’image procède donc à une condensation de deux épisodes. Mais elle-même réunit en un seul espace trois moments successifs de la narration : à gauche, Saül arrivant dans les falaises d’Engedi où David est embusqué ; au centre, en bas, David surprenant Saül « au petit coin » ; au-dessus et à droite, David brandissant le pan de manteau devant Saül et ses soldats à cheval.

Au-dessus de ce double compartiment, David libère la ville de Keilah à gauche, puis, à droite, la quitte. Cet épisode précède immédiatement celui de la grotte (Qéïla, Samuel I, 23)


Méditation

Deux personnages qui s’apprécient, voire s’aiment, et qui en même temps sont sous l’emprise de leurs sentiments contradictoires : Saül, roi, qui aime David et sa musique, mais est jaloux de son succès auprès du peuple et de ses victoires militaires ; David qui aime Saül en tant que Messie (oint) de Dieu, roi choisi par le Très-Haut, mais qui ne supporte plus d’être poursuivi par des soldats du roi qui en veulent à sa vie. Un roi qui se laisse mener par son impulsivité, un jeune homme à qui ne manque pas le désir de se venger mais qui laisse sa raison maîtriser ses sentiments. David connaît le risque de céder à son désir, pourtant bien compréhensible. Le risque est de devenir méchant comme il le rappelle à ses compagnons citant un ancien proverbe : “Des méchants sort la méchanceté.”


Mais il n’accepte pas, malgré tout, de laisser la situation telle quelle, devinant que la méchanceté du roi le poursuivra continuellement de ses assiduités. Ne pas tuer le roi, oint par le Très-Haut, soit ; mais se laisser massacrer, non ! Rappelons-nous que nous lisons ici une page de l’Ancien Testament. Dieu éduque pas à pas son peuple, comme un père éduque ses enfants. Au début, au petit-enfant, on lui dit avec vigueur ce qu’il ne doit pas faire : pédagogie de l’interdiction. Il suffit de se rappeler les dix commandements (Ex 20, 2-17 et Dt 5, 6-21) : un seul est positif, « Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu », tout le reste n’est qu’interdictions. Puis le peuple grandit en sagesse, peu à peu. Alors, comme un Père, on passe de l’interdiction à l’obligation : c’est le temps de Jésus sur terre. Ainsi, ce que l’on appelle la Règle d’or passe du négatif au positif : Ainsi de la première mention dans le livre de Tobie (Tb 4, 15) « Ne fais à personne ce que tu détestes, et que cela n’entre dans ton cœur aucun jour de ta vie. », le Christ en fera une version positif et d’obligation (Mt 7, 12) : « Donc, tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi : voilà ce que disent la Loi et les Prophètes. » Nous sommes passés de l’interdiction à l’obligation. Et maintenant que le Peuple a encore grandi et reçu l’Esprit-Saint, nous passons de l’obligation à la suggestion. Du « tu dois » de Jésus, nous en sommes au « tu devrais » de l’Esprit !


David est encore dans la première pédagogie : celle de l’interdiction. Avant de chercher à faire le bien, il essaye d’éviter le mal, ce qui n’est déjà pas mal ! Car il a compris que le mal est une pente dangereuse. Quand on commence à y mettre un doigt, tout le corps est happé. Tel ce vieux proverbe : « Qui vole un oeuf, vole un boeuf ». Il ne fera pas de mal au roi, mais il cherche à ce que ce dernier cesse de le harceler. Il n’est pas encore dans l’attitude du Christ qui se laissera mener comme un agneau à l’abattoir sans exprimer la moindre protestation (Jn 18) tel que le décrit Isaïe (Is 53, 7) : « Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. » Dans l’histoire de David, nous verrons qu’il passera doucement de l’interdiction à l’obligation mais coûtera, devant la vision de Bethsabée, à la suggestion…


Il va donc montrer sans violence au roi qu’il ne veut pas sa mort, ni même se venger. Cet épisode du manteau coupé discrètement alors que le roi urine est assez révélateur. Il est vrai qu’à ce moment-là, Saül est (sans jeu de mots graveleux) désarmé. Et c’est lui, jeune homme, qui va donner une leçon au roi, mais aussi à ses compagnons. Elle est simple et tient en quelques points que nous pouvons méditer pour nous-mêmes :

  • La méchanceté nous entraîne à devenir fondamentalement méchant : il vaut mieux y mettre un terme dès le début.

  • Même derrière le pire méchant se cache un homme avec ses faiblesses et ses qualités : comme David fut choisi pour son coeur et non son apparence, nous-mêmes devant regarder les autres, non sur leur apparence, ni même leurs actes. Condamner le péché, oui ; le pécheur, jamais !

  • « Pourquoi écoutes-tu les gens qui te disent : “David te veut du mal” ? » David nous invite à ne pas prêter l’oreille à la rumeur ou à la médisance. Rumeur est rarement vérité…

  • Mais encore de garder le respect pour la fonction, même si l’homme n’en vaut pas la peine. Évitons doigts d’honneur, ou « j’ai envie les emmerder », ou gifles, ou « casse-toi, pauvre con » ! Respecter l’autre, c’est respecter Dieu en lui.

  • Et enfin, « Toi, tu es juste, et plus que moi : car toi, tu m’as fait du bien, et moi, je t’ai fait du mal. » Faire le bien ne nous rapportera jamais de mal, faire le mal ne nous apportera jamais de bien.