22 octobre — Saint Jean-Paul II

Totus Tuus -



Totus Tuus. (Mater Ecclesiae),

Atelier de mosaïque du Vatican

Mosaïque, 2,5 x 1,5 m, 1981

Inspirée de la Madonna della colonna, XVe siècle

Palais apostolique, Vatican (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 54-59)

En ce temps-là, Jésus disait aux foules : « Quand vous voyez un nuage monter au couchant, vous dites aussitôt qu’il va pleuvoir, et c’est ce qui arrive. Et quand vous voyez souffler le vent du sud, vous dites qu’il fera une chaleur torride, et cela arrive. Hypocrites ! Vous savez interpréter l’aspect de la terre et du ciel ; mais ce moment-ci, pourquoi ne savez-vous pas l’interpréter ? Et pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes ce qui est juste ? Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire devant le magistrat, pendant que tu es en chemin mets tout en œuvre pour t’arranger avec lui, afin d’éviter qu’il ne te traîne devant le juge, que le juge ne te livre à l’huissier, et que l’huissier ne te jette en prison. Je te le dis : tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier centime. »


Méditation

C’est après l’attentat contre le Pape Jean-Paul II en mai 1981 que fut installée cette mosaïque accompagnée de la devise du Saint-Père : Totus Tuus - Tout à toi, et de ses armoiries où domine le M de Marie. Car Jean-Paul II a vu la main de la Vierge, et particulièrement de celle invoquée à Fatima, comme protectrice de sa vie. Il est vrai que l’attentat eut lieu le jour de Notre-Dame de Fatima, et il vit en elle celle qui a dévié la balle qui aurait dû le toucher mortellement, à un tel point qu’il fit insérer plus tard cette dite balle dans la couronne de la statue qui trône dans la basilique du Portugal. Il mit ainsi son ministère pétrinien sous le manteau de ma Mère de miséricorde, comme il le fit auparavant comme prêtre et archevêque de Cracovie. On sait la dévotion des Polonais pour la Vierge, depuis plusieurs siècles, elle est la protectrice du pays, que ce soit par l’icône de Jasna Gora, la Vierge de Czetochowa, ou par la dévotion que développa saint Maximilien Kolbe.


Saint Jean-Paul II a voulu ainsi offrir au monde cette dévotion de la Mère de l’Église (comme c’est inscrit sous la mosaïque), elle qui nous mène à Jésus et qui est notre avocate par excellence. Sa devise ne vient pas remplacer notre amour du Christ. Il ne s’agit pas de se tourner vers Marie en oubliant son Fils. Mais de l’invoquer comme notre protectrice, notre Mère qui veille sur ses enfants et qui intercèdent pour nous auprès de son Fils Jésus. Se donner tout à elle, c’est se donner à son Fils, c’est se réfugier dans ses bras, comme l’Enfant-Jésus, pour qu’elle nous aide à grandir et qu’elle nous montre le chemin vers son Fils. C’est aussi croire en son amour maternel pour chacun d’entre-nous, elle qui a partagé notre condition humaine. Non pas un amour maternel qui se déclinerait en termes sirupeux, mais un amour fort, vrai, j’oserais presque dire viril.


En cette fête du saint Pape Jean-Paul II, j’aimerais vous offrir une page de Bernanos (pour changer !). Notre écrivain s’est très peu penché, dans ses écrits sur Marie. Sauf une longue digression du Curé de Torcy dans le Journal d’un curé de campagne. Je vous laisse la méditer : c’est une perle ! Marie, nous sommes tout à toi, pour que nous tu nous aides à être tout pour, par et avec ton Fils.


– Travaille, a-t-il dit, fais des petites choses, en attendant, au jour le jour. Applique-toi bien. Rappelle-toi l’écolier penché sur sa page d’écriture, et qui tire la langue. Voilà comment le bon Dieu souhaite nous voir, lorsqu’il nous abandonne à nos propres forces. Les petites choses n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. C’est comme les fleurs des champs, vois-tu. On les croit sans parfum, et toutes ensemble, elles embaument. La prière des petites choses est innocente. Dans chaque petite chose, ü y a un Ange. Est-ce que tu pries les Anges ? – Mon Dieu, oui, … bien sûr. – On ne prie pas assez les Anges. Ils font un peu peur aux théologiens, rapport à ces vieilles hérésies des églises d’Orient, une peur nerveuse, quoi ! Le monde est plein d’Anges. Et la Sainte Vierge, est-ce que tu pries la Sainte Vierge ? – Par exemple ! – On dit ça… Seulement la pries-tu comme il faut, la pries-tu bien ? Elle est notre mère, c’est entendu. Elle est la mère du genre humain, la nouvelle Ève. Mais elle est aussi sa fille. L’ancien monde, le douloureux monde, le monde d’avant la Grâce l’a bercée longtemps sur son cœur désolé – des siècles et des siècles – dans l’attente obscure, incompréhensible d’une virgo genitrix… Des siècles et des siècles, il a protégé de ses vieilles mains chargées de crimes, ses lourdes mains, la petite fille merveilleuse dont il ne savait même pas le nom. Une petite fille, cette reine des Anges ! Et elle l’est restée, ne l’oublie pas ! Le Moyen Age avait bien compris ça, le Moyen Age a compris tout. Mais va donc empêcher les imbéciles de refaire à leur manière le « drame de l’Incarnation », comme ils disent ! Alors qu’ils croient devoir, pour le prestige, habiller en guignols de modestes juges de paix, ou coudre des galons sur la manche des contrôleurs de chemin de fer, ça leur ferait trop honte d’avouer aux incroyants que le seul, l’unique drame, le drame des drames, – car il n’y en a pas d’autre – s’est joué sans décors et sans passementeries. Pense donc ! Le Verbe s’est fait chair, et les journalistes de ce temps-là n’en ont rien su ! Alors que l’expérience de chaque jour leur apprend que les vraies grandeurs, même humaines, le génie, l’héroïsme, l’amour même – leur pauvre amour – pour les reconnaître, c’est le diable ! Tellement que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ils vont porter leurs fleurs de rhétorique au cimetière, ils ne se rendent qu’aux morts. La sainteté de Dieu ! La simplicité de Dieu, l’effrayante simplicité de Dieu qui a damné l’orgueil des Anges ! Oui, le démon a dû essayer de la regarder en face et l’immense torche flamboyante à la cime de la création s’est abîmée d’un seul coup dans la nuit. Le peuple juif avait la tête dure, sans quoi il aurait compris qu’un Dieu fait homme, réalisant la perfection de l’homme, risquait de passer inaperçu, qu’il fallait ouvrir l’œil. Et tiens, justement, cet épisode de l’entrée triomphale à Jérusalem, je le trouve si beau ! Notre-Seigneur a daigné goûter au triomphe comme au reste, comme à la mort, il n’a rien refusé de nos joies, il n’a refusé que le péché. Mais sa mort, dame ! il l’a soignée, rien n’y manque. Au lieu que son triomphe, c’est un triomphe pour enfants, tu ne trouves pas ? Une image d’Épinal, avec le petit de l’ânesse, les rameaux verts, et les gens de la campagne qui battent des mains. Une gentille parodie, un peu ironique, des magnificences impériales. Notre-Seigneur a l’air de sourire. – Notre-Seigneur sourit souvent – il nous dit : « Ne prenez pas ces sortes de choses trop au sérieux, mais enfin il y a des triomphes légitimes, ça n’est pas défendu de triompher, quand Jeanne d’Arc rentrera dans Orléans, sous les fleurs et les oriflammes, avec sa belle huque de drap d’or, je ne veux pas qu’elle puisse croire mal faire. Puisque vous y tenez tant, mes pauvres enfants, je l’ai sanctifié, votre triomphe, je l’ai béni, comme j’ai béni le vin de vos vignes. » Et pour les miracles, note bien, c’est la même chose. Il n’en fait pas plus qu’il ne faut. Les miracles, ce sont les images du livre, les belles images ! Mais remarque bien maintenant, petit : la Sainte Vierge n’a eu ni triomphe, ni miracles. Son fils n’a pas permis que la gloire humaine l’effleurât, même du plus fin bout de sa grande aile sauvage. Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et dans une ignorance aussi profonde de sa propre dignité, d’une dignité qui la met pourtant au-dessus des Anges. Car enfin, elle était née sans péché, quelle solitude étonnante ! Une source si pure, si limpide, si limpide et si pure, qu’elle ne pouvait même pas y voir refléter sa propre image, faite pour la seule joie du Père – ô solitude sacrée ! Les antiques démons familiers de l’homme, maîtres et serviteurs tout ensemble, les terribles patriarches qui ont guidé les premiers pas d’Adam au seuil du monde maudit, la Ruse et l’Orgueil, tu les vois qui regardent de loin cette créature miraculeuse placée hors de leur atteinte, invulnérable et désarmée. Certes, notre pauvre espèce ne vaut pas cher, mais l’enfance émeut toujours ses entrailles, l’ignorance des petits lui fait baisser les yeux – ses yeux qui savent le bien et le mal, ses yeux qui ont vu tant de choses ! Mais ce n’est que l’ignorance après tout. La Vierge était l’Innocence. Rends-toi compte de ce que nous sommes pour elle, nous autres, la race humaine ? Oh ! naturellement, elle déteste le péché, mais enfin, elle n’a de lui nulle expérience, cette expérience qui n’a pas manqué aux plus grands saints, au saint d’Assise lui-même, tout séraphique qu’il est. Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable, qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mère des grâces, la cadette du genre humain.