31 janvier — Saint Jean Bosco

Bonheur ou malédiction ? -



Scènes de la vie de David,

Anonyme,

Tempera et or sur parchemin, Manuscrit Ludwig (88 MA 55), folio 6r, vers 1250, école française,

The J. Paul Getty Museum, Los Angeles (U.S.A.)


Lecture du deuxième livre de Samuel (2 S 15, 13-14.30 ; 16, 5-13a)

En ces jours-là, un messager vint annoncer à David : « Le cœur des hommes d’Israël a pris parti pour Absalom. » Alors David dit à tous ses serviteurs, qui étaient avec lui à Jérusalem : « Debout, fuyons ! Autrement nous n’échapperons pas à Absalom. Vite, partez ! Sans quoi, il nous gagnera de vitesse, il nous précipitera dans le malheur et passera la ville au fil de l’épée. » David montait par la montée des Oliviers ; il montait en pleurant, la tête voilée ; il marchait pieds nus. Tous ceux qui l’accompagnaient avaient la tête voilée ; et ils montaient en pleurant. Comme le roi David atteignait Bahourim, il en sortit un homme du même clan que la maison de Saül. Il s’appelait Shiméï, fils de Guéra. Tout en sortant, il proférait des malédictions. Il lançait des pierres à David et à tous les serviteurs du roi, tandis que la foule et les guerriers entouraient le roi à droite et à gauche. Shiméï maudissait le roi en lui criant : « Va-t’en, va-t’en, homme de sang, vaurien ! Le Seigneur a fait retomber sur toi tout le sang de la maison de Saül dont tu as usurpé la royauté ; c’est pourquoi le Seigneur a remis la royauté entre les mains de ton fils Absalom. Et te voilà dans le malheur, car tu es un homme de sang. » Abishaï, fils de Cerouya, dit au roi : « Comment ce chien crevé peut-il maudire mon seigneur le roi ? Laisse-moi passer, que je lui tranche la tête. » Mais le roi répondit : « Que me voulez-vous, fils de Cerouya ? S’il maudit, c’est peut-être parce que le Seigneur lui a ordonné de maudire David. Alors, qui donc pourrait le lui reprocher ? » David dit à Abishaï et à tous ses serviteurs : « Même celui qui est mon propre fils s’attaque à ma vie : à plus forte raison ce descendant de Benjamin ! Laissez-le maudire, si le Seigneur le lui a ordonné. Peut-être que le Seigneur considérera ma misère et me rendra le bonheur au lieu de sa malédiction d’aujourd’hui. » David et ses hommes continuèrent leur chemin.


Présentation de l’image


Du Musée Getty


Ce folio raconte une partie de l'histoire biblique de David et de son fils rebelle Absalom. En haut à gauche, le roi David, couronné et intronisé, est consterné d'apprendre qu'Absalom a conspiré contre lui et envahi ses terres. Ne voulant pas se battre, David se retire de son palais mais laisse derrière lui dix concubines pour représenter sa maison. À droite, Absalom fréquente les concubines de son père, chaque bras enroulé autour d'une femme différente. Son acte est symbolique, indiquant que sa conquête du royaume de son père est terminée. La partie inférieure de l'image montre David, pieds nus et la tête couverte de chagrin, suivi de ses partisans désemparés. Il fuit Jérusalem sous les quolibets. Shiméï, en bas, lui jette une pierre.



La miniature est remarquable par sa taille réelle - près de onze pouces de hauteur - et sa qualité monumentale. En gardant les formes simples, l'enlumineur a dépouillé l'histoire de tous les détails sauf les plus nécessaires. Des couleurs fortes et saturées, en particulier le bleu vif et le rouge orangé brillant, confèrent à l'éclairage sa qualité somptueuse.


Saint Jean Bosco (Près de Turin, 16 août 1815 - Turin, 31 janvier 1898)



Jean, élevé par sa mère veuve, grandit dans l’amour de la Vierge Marie, répétant aux enfants de son âge, captivés, les sermons qu’il a entendus à l’église. Ordonné prêtre à Turin dans un quartier défavorisé, il voit un jour le sacristain frapper un jeune qui a trouvé dans l’église un refuge contre le froid. « Que sais-tu faire ? Demande Jean Bosco au jeune garçon — Rien du tout ! — Tu sais au moins jouer ? » Sourire. Le jeune revient une semaine plus tard avec une dizaine de camarades, adolescents abandonnés et livrés à eux-mêmes dans les rues de Turin.


Don Bosco, aidé par Maman Marguerite, sa vaillante mère qui l’a rejoint à Turin, pose les premiers jalons de ce qui deviendra le patronage de saint François de Sales pour les garçons et la congrégations des Soeurs de Marie Auxiliatrice pour les filles, avec un principe simple : « Sans affection, pas de confiance ; sans confiance, pas d’éducation ». Pour lui, l’éducation préviendra tout naturellement la délinquance. Quand Maman Marguerite meurt, Don Bosco se tourne vers Marie : « Désormais, c’est vous qui serez la maman de ces jeunes et qui veillerez sur eux. »


Alliant fermeté et douceur, il se joint aux enfants aussi bien pour la prière et les leçons que pour les jeux ; il peut tout exiger d’eux parce qu’il les aime : « Faire de vous des saints, c’est là mon seul désir. » Un de ses élèves, le jeune Dominique Savio (1842-1857), mettra tout particulièrement en pratique les conseils que Don Bosco leur prodigue avec affection : « Il est très facile de devenir un saint : sois joyeux, sois fidèle à tes devoirs, qu’il s’agisse d’études ou de piété, et va vers les autres. »


Quand il meurt d’épuisement à soixante-treize ans, son oeuvre ne fait que commencer. Il est canonisé en 1934 par Pie XI.


Don Bosco, inspire-nous une attitude juste envers les jeunes qui nous entourent : que nous sachions dire dix paroles d’encouragement pour un reproche, que nous sachions être fermes dans l’amour et joyeux dans l’exigence, que notre affection soit toujours empreinte de respect.

Méditation

En méditant ce texte et en regardant l’enluminure, me vient immédiatement en tête une autre image extraite du manuscrit d’Herrade de Landsberg (XIIe siècle), l’Hortus Deliciarum :



On appelle cette image « la roue de la fortune ». Rien à voir avec l’émission télévisée ! En fait, elle représente la vie d’un homme qui de roi peut se retrouver indigent puis retrouver sa position initiale après quelque événement. Mais n’en est-il pas de même pour chacun d’entre-nous ? Qui peut prétendre, d’abord être au sommet de sa carrière, de sa forme, de sa santé, etc. et mmmy rester définitivement ? La roue tourne et l’on peut, d’un instant à l’autre, chuter : que ce soit la maladie qui arrive à l’improviste, que ce soit le décès d’un proche, que ce soit la perte de son travail, que ce soit l’effondrement de sa fortune matérielle (il suffit de penser au jeudi noir de 1929), ou que ce soit une guerre ou une pandémie. Bref, tous nous pouvons instantanément tomber de notre trône, si modeste soit-il. On entend alors la bêtise populaire (et non la sagesse populaire) se déchaîner : « Il a mangé son pain blanc », « L’arbre tombe du côté où il penche », « on le paye tous un jour », « il l’a bien cherché », etc. Bêtise populaire car elle ne reflète pas la compassion, encore moins la miséricorde, mais simplement le sentiment soulagé d’une jalousie insidieuse qui ronge le coeur des insatisfaits. Comme si la vie devait se dérouler, tel un bilan comptable, par des débits et des crédits pour en arriver à la fin à un solde nul : toutes les grâces reçues se paieront un jour par un malheur équivalent. Quelle sottise ! Pourtant encore bien présente dans tant d’esprits. J’écoutais dernièrement une émission où un chercheur en sociologie expliquait que, lors du lancement des émissions de télé-réalité des années 90, il s’était rendu compte que les votes des téléspectateurs pour éliminer tel ou tel candidat était truffés de jalousie et de méchanceté : on éliminait pas le plus mauvais, mais celui qui réussissait et qui faisait de l’ombre aux autres et, subrepticement, à la vision que l’on avait de soi-même. La méchanceté était ainsi érigée en règle de vie communautaire !


Et celui qui est sous le coup de cette méchanceté, comme David qui se fait lapider par un émule de ses concurrents, peut sombrer dans une amertume mortelle. On se sent repoussé, jugé, mis au ban, voire abandonné. Oh, bien sûr, il y en a toujours quelques-uns pour vous soutenir, mais le plus souvent en vous poussant à insulter l’adversaire qui vous dénigre. Il suffit de relire le livre de Job où ses trois « amis » discourent tant et tant pour que le pauvre Job finisse par maudire Dieu. Même sa femme se met de la partie (Jb 2, 9) : « Tu persistes encore dans ton intégrité ! Maudis Dieu et meurs ! » On ne sortira jamais de la loi du Talion (Ex 21, 24-25) : « œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ». Mais peut-on sortir par le haut de tels propos ? Ne risque-t-on pas d’être comme le noyé qui ne cherche, involontairement, qu’à noyer son sauveteur ? Car, alors, le seul carburant qui nous ferait vivre serait la haine. « Vous n’aurez pas ma haine ! » titrait Antoine Leiris dans son livre racontant comme il vivait depuis la perte de sa femme dans les attentats du Bataclan.


David, lui non plus, ne se laisse pas aller à la haine de ses ennemis. Il le chantera tant de fois dans les psaumes (relisez le psaume 108). Dans tous les psaumes de détresse, l’homme fait part à Dieu, au début, de sa colère, de son désir de vengeance, voire de sa haine. Mais, plus il parle à Dieu, plus il écoute son Seigneur, plus sa haine se transforme en action de grâce. Car il sait que ce n’est pas le sentiment que Dieu veut voir grandir en nous (Ps 50, 19) : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé. » Dieu attend que notre colère se transforme en humilité. Ce qu’il dira aussi à Osée (Os 6, 6) : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. » Et c’est Jésus qui nous en donnera la clé (Mt 9, 13) : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs ». Dieu est proche des pécheurs, des anawim, des pauvres du Seigneur. À condition qu’ils se tournent vers Lui et non vers leur haine et leur propre malheur.


David l’a compris… Il accepte son péché. Il sait qu’il a fait des erreurs et que la méchanceté des autres, même si elle ne peut jamais se justifier, peut au moins s’expliquer. On ne peut reprocher à celui qu’on a blessé de crier sa souffrance. Mais, pour autant, elle ne justifiera jamais la loi du Talion. Faire mal parce que l’on a mal est une attitude de bête : un animal blessé cherche à tuer son agresseur. Un homme, lui, devrait d’abord apprendre à pardonner : c’est cela qui fait qu’il n’est pas une bête ! Car sans pardon, nulle conversion possible. Celui qui est couvert de méchanceté n’aura que le désir de se venger, ou de disparaître. Le pardon sauve, la haine condamne.


David ne veut pas se laisser entraîner dans ce jeu de la haine, ce jeu comptable ou l’on chercherait à solder indéfiniment le mal fait ou subi. Il choisit l’humilité : « Même celui qui est mon propre fils s’attaque à ma vie : à plus forte raison ce descendant de Benjamin ! Laissez-le maudire, si le Seigneur le lui a ordonné. Peut-être que le Seigneur considérera ma misère et me rendra le bonheur au lieu de sa malédiction d’aujourd’hui ». Et il comprend que seule la reconnaissance de sa faute et le pardon donné à son agresseur peuvent lui offrir la paix et l’espoir de retrouver un vrai bonheur. Non, ils n’auront pas sa haine ! Oui, il recevra le pardon du Seigneur car il s’offre lui-même en sacrifice :

« Priez, frères et sœurs : que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout-puissant. »
« Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de son nom, pour notre bien et celui de toute l’Eglise. »

Et si David retrouve son trône terrestre, ce qui sera le cas, il accédera aussi à un trône éternel dans le coeur de Dieu…