Conférence sur les cryptes




Première Partie :

Méditation sur le sens des cryptes


Introduction


Ne prenez pas ça pour de la fausse modestie, mais il est difficile de parler devant un tel public quand on a entendu les leçons de François et d’Emanuela qui rivalisent d’érudition et de pédagogie. C’est bien pourquoi je ne me lancerai pas dans un cours, pour lequel je doute de mes capacités, mais plutôt partager avec vous, sous forme d’une méditation, ce que je ressens de ma découverte des cryptes. Ce sont des lieux qui m’ont toujours touché, voire ébranlé, provoquant en moi une sorte de vide dans lequel s’engouffrent la foi, l’Esprit et le désir de sainteté. Rien que ça ! En fait, je fais ici oeuvre d’amateur, dans le sens ancien du terme : celui qui aime et partage sa passion. Ou oeuvre catéchétique : faire résonner la présence divine.



Je vais donc procéder en deux temps. Aujourd’hui, je vous propose cette méditation sur le sens et la symbolique des cryptes, du moins tel que je l’appréhende. C’est sans aucune prétention scientifique ! Puis, la fois suivante, le 08 juin, je continuerai ma réflexion à partir d’un seul exemple, tout autant mystérieux que passionnant, la crypte de Tavant et ses fresques encore inexpliquées en partie.


1- Descends dans ta crypte

Mt 6, 6 : « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »

Chouraki traduira ce verset en des mots surprenants : « descends dans la crypte de ton coeur ». Le ton est donné ! La crypte, comme son étymologie le précise (emprunté au latin classique crypta « crypte, caveau » lui-même emprunté au grec postclassique κρυ ́πτη « voûte souterraine ») est un lieu caché, où l’on peut se réfugier, se sentir protégé des attaques de l’ennemi. N’en est-il pas de même de notre coeur ?


Nous avons tellement tendance à nous « répandre au dehors », pour reprendre les mots de Saint Bernard de Clairvaux. Dans sa célèbre homélie sur la Vierge Marie, L’Aqueduc, il fait un parallèle entre notre vie spirituelle, c’est-à-dire dans l’Esprit, et le système d’irrigation qu’il mit en place dans ses monastères. « Allez à Dieu par Marie », nous dit-il. Naissons à Dieu par Marie. Naissons, comme le Fils de Dieu, dans le ventre de Marie, dans le ventre de l’Église, au sein de nos églises, dans cette partie cachée, encryptée. La source divine s’écoule par un canal particulier.



Dans tous les monastères fondés par Saint Bernard, on voit passer, au centre des bâtiments, cette eau qui vient abreuver et purifier. Un des endroits les plus marquants est l’Abbaye de Royaumont dans le Val-d’Oise. L’eau traverse le bâtiment de part en part. Elle est tout autant utile à l'irrigation, à abreuver, à nettoyer, à activer la roue du moulin, à nourrir. Une eau qui semble posséder les diverses qualités données à l’Esprit-Saint et à l’eau du baptême. Mais Bernard sait que si cette eau n’est pas canalisée, elle se répand de tous les côtés. Et elle va en perdre toutes ses qualités. D’une eau qui irrigue, elle va devenir l’eau qui noie. D’une eau qui peut abreuver, elle en devient une eau qui se souille. D’une eau qui nettoie, elle en devient une eau qui croupit. D’un eau qui active, elle en devient une eau sans force, dormante. Bref, c’est le canal qui la maîtrise, qui l’ordonne et la coordonne.


La vie dans l’Esprit que nous recherchons a le même sens. Sans canal, nous risquons de nous répandre au-dehors ; de nous répandre en une multitude d’activités désordonnées, de perdre nos forces, de nous souiller, d’avoir encore plus soif que de normal, et en même temps de nous assécher. Nous ne pourrons rien cueillir en nous. Plutôt qu’un bouquet de grâces et de charismes, nos vies risquent plus de ressembler à un bouquet fané, cueilli sur le chemin, où chaque fleur n’a été ni arrosée, ni eut le temps de prendre racine. Pour cueillir les grâces, il faut d’abord se recueillir.



Pour donner force à l’eau baptismale que nous avons reçue, il faut la canaliser. Avant de la laisser s’échapper vers les autres, il est bon qu’elle soit engrangée, recueillie, dans le bassin intérieur de nos vies. Il est donc bon que nous nous cueillions, nous nous recueillions, que nous nous rassemblions en nous-même, que nous nous unifions. « Unifie mon coeur, Seigneur, pour qu’il craigne ton Nom » (Psaume 85).

Ce bassin où les eaux baptismales vont s’accumuler, ce bassin où je suis invité à plonger, comme Thomas dans la plaie du Christ, ce bassin où je dois d’abord me poser, me reposer en Dieu (comme sur des près d’herbes fraîches), ce bassin d’où va ensuite sortir l’eau par les canaux de mes actes, ce bassin d’intériorité, ce bassin caché, ce bassin de recueillement n’est autre que la crypte, ma crypte. La crypte est par excellence le lieu de recueillement où je peux canaliser le flux de mon eau intérieure.


La question qui demeure et que j’aborderai en conclusion, qu’en est-il des églises sans crypte ?


2- Quelques distinctions



Il faut pourtant éviter le piège du vocabulaire. En effet, au cours des âges, le mot a pris diverses significations. Encore aujourd’hui, on désignera par ce terme une boîte de nuit sombre,



ou le caveau funéraire où sont déposés les corps des évêques défunts dans une cathédrale,



ou un édifice enterré dans lequel on présentera l’histoire archéologique et architectural d’un bâtiment : les célèbres cryptes archéologiques qui fleurissent près de tant de monuments historiques.


Tenons-nous en au sens de l’architecture sacrée : un espace se situant sous ou derrière le chœur liturgique.


Il ne faudrait pas confondre, comme on l’a souvent fait jusqu’au début du XXe siècle des lieux dont la destination est différente, mais que l’on a regroupé trop vite sous le vocable de ‘crypte’. Ainsi, un mausolée, fût-il dans une église n’est pas une crypte à proprement parler : c’est simplement le lieu où des défunts sont déposés (c’est le cas des chapelles mortuaires des évêques).



Les catacombes ne sont pas, elles non plus, des cryptes (et encore moins des lieux de refuge contre l’ennemi romain).



Tout cela fait partie de la légende romantique. Alors, qu’est-ce qui définit la crypte telle qu’on l’entend en architecture sacrée ?


Pour le découvrir, il est bon de comprendre, au préalable que les cryptes romanes, voire mérovingiennes, que nous pouvons visiter aujourd’hui, ont rarement été édifiées telles quelles. Comme l’espace liturgique qui les surplombe, elles ont connu des évolutions de formes, de déambulation, d’usages liturgiques ou non, jusqu’à leur abandon, puis leur remise en valeur.


Si vous voulez de plus amples renseignements, je vous invite à vous reporter à trois livres essentiels : Les cryptes en France, de Christian Sapin qui en est le spécialiste reconnu (éditions Picard, 2014) et les ouvrages de Carol Heitz, entre autres La France pré-romane (Éditions Errance, 1987) et Recherches sur les rapports entre architecture et liturgie à l’époque carolingienne (SEVPEN, 1963).



3- Un peu d’histoire



Je me vois donc obligé de synthétiser, et comme toute synthèse, de trahir ! Les cryptes des églises furent certainement d’abord des mausolées où l’on déposait le corps des défunts d’une riche famille, ou d’une personnalité. Mais simultanément, depuis le règne de Constantin, on construisait des églises sur le lieu où avaient été martyrisés des saints. Pensons évidemment aux basiliques romaines, que ce soit Saint-Pierre ou Saint-Paul-hors-les-Murs.



Le défunt était mis en terre, inhumé, et l’on édifiait au-dessus un édicule en sa mémoire. Cet édicule s’accompagnait souvent d’un autel pour y célébrer la messe, se rappelant le principe de Tertullien : « Le sang des martyrs est la semence de l’Église ». Dès les débuts, une double attitude prend naissance : pour les vivants, s’approcher du corps du saint, ne serait-ce qu’en le touchant, et pour les défunts être inhumé au plus près, ad sanctos.



Ainsi, comme on le voit sur cette pierre qui recouvrait le sarcophage de saint Paul à Rome, une plaque était percée d’un trou afin de permettre d’y descendre un linge qui toucherait le corps de l’apôtre. La dévotion aux reliques venait de faire son apparition. Quant aux défunts, on excavait une partie autour du cénotaphe du saint pour y insérer un caveau. Pensez à la crypte de Saint-Pierre de Rome ou à celle que vous voyez ici à Jouarre.



Comme nous le verrons plus loin, les hommes ne purent se contenter de glisser un simple tissu vers le saint. C’est dans notre nature, il nous fallait le voir, le toucher, le sentir et même l’entendre. Allez faire un tour en Bretagne et vous verrez des sarcophages où l’on peut passer la tête ou un membre, ou passer en dessous. Certains sarcophages, paraît-il, produisaient même une sorte de chant lorsque le vent soufflait…




Ainsi, de la minuscule pièce où était déposé le corps du saint, il fallut aménager un espace pour déambuler. Au même moment, les chœurs liturgiques s’ornaient des mêmes déambulatoires rayonnants. Les recherches archéologiques ont permis, pour certains lieux, de reconstituer les diverses étapes architectoniques.




Simultanément, on installait (bien que ce ne fut pas systématique, et même rare, ou tardif) un autel pour célébrer, mais aussi des aérations. Les petites ouvertures d’origine (appelées fenestellae) pour voir le corps servaient aussi de bouches d’air ! Et très souvent, on les décorait de peintures à fresque. J’y reviendrai. Une seconde vie liturgique se développait sous terre, une autre au-dessus, vers une troisième au ciel.




Comme je l’indiquais au début, certaines cryptes ont été construites derrière le chœur. On les appelle des augmenta, comme celle édifiée à Saint-Germain-des-Près de Paris, mais elles n’eurent que peu de succès, hormis dans certains lieux au sol tourmenté (Saint-Michel de Cuxa, ou d’autres exemples en territoire mosan). Il était, en effet, important de garder le lien entre la célébration liturgique dans le chœur et la tombe du saint située en-dessous.


Je me dois d’ajouter un élément qui peut paraître ésotérique, alors que je m’efforce à être exotérique ! On ne peut nier un lien ancestral entre nos cryptes dans les églises et des lieux de cultes païens. Parfois, on retrouve dans l’histoire qu’avant d’être une crypte, cette « caverne » était un lieu de dévotion à la Vouivre bourguignonne, ou une grotte de la fécondité où l’on déposait de petites statues de déesses callipyges, ou le lieu d’une source miraculeuse où l’on croyait à un échange de forces telluriques.



Ne cédons pas à ces légendes. Bien que la légende (ce qui se lit) s’appuie d’abord sur un conte (ce qui se raconte) qui provient d’un mythe fondateur. Notre Bible en est emplie.



Sans tomber dans le panneau (il suffit de lire les innombrables ouvrages sur la crypte de Chartres et sur le réseau des énergies souterraines ou les livres sur le « sens caché » des édifices religieux — cachés pour tous sauf pour eux bien entendu), donc sans tomber dans le panneau et donner trop de crédit à des écrits souvent fumeux, on ne pas non plus les balayer d’un revers de main. J’en veux pour preuve la présence de sources ou de puits dans beaucoup de cryptes qui évoquent peut-être plus qu’un simple aspect pratique. Nous le verrons.


Enfin, notez que la construction de cryptes après le XIIIe siècle est quasiment inexistante. En effet, le culte des reliques s’étant développé, les prouesses du gothique faisant entrer la lumière dans la nef, et la théologie orientant maintenant plus sa recherche sur la divinité du Christ siégeant au ciel (élévation gothique) que sur l’incarnation d’un Dieu qui vient s’enterrer au milieu des hommes (horizontalité de l’art roman), la crypte perd tout son sens. On remonte les reliques, on les installe au-dessus de l’autel ou derrière (de nombreux reliquaires eurent des frontons ouvragés qui seront les ancêtres des retables) et on organise toute une déambulation autour du corps du saint dans l’abside.




Cela facilite l’approche du corps sanctifié, mais aussi la sollicitation pour un don, pas uniquement de soi-même, mais aussi de monnaies sonnantes et trébuchantes ! Les cryptes seront doucement abandonnées, parfois comblées, ou détruites lors de la construction d’un nouvel édifice, voire servant de débarras (c’est encore parfois le cas aujourd’hui, surtout pour les cryptes construites dans la période du néo, roman, gothique et byzantin : elles servent rarement au culte ou à la prière, parfois au catéchisme, parfois pour des conférences, souvent d’entrepôts à chaises — il suffit de penser au projet pour Notre-Dame de Paris…)


Pourtant, à chaque fois que des gens, fidèles ou non, descendent dans une crypte, quelque chose se passe aux tréfonds d’eux-mêmes, comme le disait saint Augustin :

« Mais Toi, tu étais plus profond que le tréfonds de moi-même et plus haut que le très-haut de moi-même. »

Voilà un résumé à très grands traits, pour ne pas dire à très gros traits ! Mais, une nouvelle fois, plongez-vous dans les ouvrages de Christian Sapin et vous aurez toute satisfaction sur ces questions architecturales, historiques et sur la diversité des cas.

Cependant, cela pose une première question « philosophique » et historique : Si l’origine des cryptes tient à la dévotion près du corps d’un saint, qu’en est-il des cryptes où aucun corps n’a été déposé ? Certaines ont reçu des statues de la Vierge, souvent dites miraculeuses, d’autres ont été simplement des lieux de méditation.


Ainsi, à mon humble avis, ne les définissons pas en premier lieu sur une destination précise (dévotion ou espace liturgique) mais plutôt sur un aspect mystérique (pour répondre le mot d’Olivier Clément) : lieu de rencontre efficace avec le mystère divin.

4- Une question ontologique



L’ontologie est cette partie de la philosophie qui a pour objet l'étude des propriétés les plus générales de l'être, telles que l'existence, la possibilité, la durée, le devenir. Et il me semble que la crypte est comme un révélateur, un catalyseur de questions fondamentales qui occupent l’homme, qu’il en soit conscient ou pas.


Pour comprendre cela, j’utiliserai une clé : les quatre éléments (je ferai la prochaine fois une lecture à partir de nos cinq sens, m’inspirant du livre d’Éric Palazzo, L’invention chrétienne des cinq sens Cerf, 2014). Je dois reconnaître l’intérêt que je porte à ce chercheur qui réussit à allier art et liturgie au cours des âges (Liturgie et société au Moyen-âge, cerf, 2000) ainsi qu’à Jérôme Baschet (L’iconographie médiévale, Poche, 2008) et enfin au livre collectif, Art médiéval. Les voies de l'espace liturgique (Picard, 2010). Je fus aussi marqué par des ouvrages comme les Rêveries de Gaston Bachelard, ou les romans d’Henri Vincenot, les nombreux ouvrages des éditions bénédictines du Zodiaque, et… un certain romantisme que je ne peux « crypter »… Voilà, vous avez mes sources ! Une nouvelle fois, Doctus cum libro !


5- Les quatre éléments



Inutile de vous les rappeler, mais je vais les disposer dans un ordre précis : terre, puis eau, puis feu et enfin air.



Terre


On n’entre pas dans une crypte comme dans n’importe quel bâtiment : il faut y descendre. On passe d’un extérieur à un intérieur par un petit escalier, souvent raide et étroit, nous obligeant souvent à courber l’échine. Comment ne pas penser à la porte étroite de l’évangile ou à la porte d’humilité pour entrer dans la basilique de la Nativité à Nazareth ?

« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. » (Mt 7, 13-14).

En fait, on descend sous terre, on est en inhumation (humilité vient bien d’humus), on descend au plus profond de soi-même, à l’instar de l’enfant prodigue (Lc 15, 17) :

« Alors il rentra en lui-même… »

Et encore saint Augustin :

« Tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C'est que vous étiez au-dedans de moi, et, moi, j'étais en dehors de moi ».


André Malraux écrivait :

« Le sanctuaire de la grotte est le cœur du temple-montagne, comme le tombeau celui de la pyramide. Quelle que soit la foi sur laquelle se fonde un art sacré, elle implique que le Vrai existe, au-delà de l'apparence. Ce sentiment, qui a dominé la plupart des civilisations, a presque toujours échappé à l'Occident moderne, qui le traduit dans le langage du réel, le sien. L'apparence n'est pas plus l'illusion qu'elle n'est le rêve : car à l'illusion s'oppose un monde concret, au rêve le monde de la veille; alors qu'à l'apparence s'oppose ce qui est au-delà de tout concret. »


Ainsi, en nous retrouvant dans cette crypte, cette grotte, nous nous retrouvons nous-mêmes. Nous venons de la terre, et nous y retournerons. En descendant au creux de la terre, nous descendons au creux de notre humanité, à nos origines. C’est sur la terre que nous cueillons, c’est dans la terre que nous nous recueillons. Non pas un préfixe re- pour signifier « une fois de plus », mais plutôt dans le sens d’un retour à la source (déjà nous entrevoyons le sens de l’eau). Adam ne fut-il pas pétri de la terre ? N’est-ce pas la terre souillée du sang d’Abel qui crie le meurtre de Caïn ? Nous avons cueilli le fruit du péché, nous nous recueillons au sein de cette terre afin de retrouver l’espoir, pour ne pas dire l’espérance d’un nouvel enfantement (Ro 8, 22-23) :

« Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. »

Et (1 Co 15, 45-49) :

« L’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. »


Ainsi, la crypte serait-elle le lieu de notre enfantement, l’endroit où nous allons quitter l’homme ancien pour revêtir l’homme nouveau (Col 3, 9-10), nous débarrasser de notre ancienne peau ? Une crypte comme un ventre maternel… Voici pourquoi je vous montre le Dôme du Rocher de Jérusalem, percé d’un trou, nombril du monde, ou plutôt entrée des entrailles maternelles, et si vous me permettez ce terme trivial : vagin du monde.


Vous connaissez tous Guillaume Durand, évêque de Mende au XIIIe siècle, qui rédigea un ouvrage considérable appelé le Rationale divinorum officiorum en 1286. Il tente, parfois avec un excès échevelé, à donner une signification tant aux gestes des rituels qu’aux diverses parties de l’église.



Et parlant des cryptes, il utilisera deux images. La première : celle de la figure de l’ermite qui mène une vie plus retirée que le reste des hommes ; et il est vrai que nous ressentons ce sentiment de solitude en descendant dans une crypte. Nous n’y aimons pas le bruit, nous chuchotons et nous ressentons la simplicité.


Sa deuxième image est plus audacieuse : celle du ventre maternel (il l’utilisera aussi en parlant de la sacristie comme image du ventre de la Vierge Marie enfantant le prêtre comme Christ célébrant). Nous en revenons toujours à cette idée d’enfantement, de descente dans la sein de notre Mère, l’Église. Inutile de vous rappeler que « entrailles de mère » en hébreu — rah'amim (רחמים) — se traduit par miséricorde. La crypte serait-elle le lieu de la miséricorde, là où notre Mère donne naissance à un homme nouveau, ayant, comme Naaman, plongé sept fois dans les entrailles de l’eau pour retrouver sa peu de bébé (2 R 5) ? Mais non, cette fois-ci, une peau physique, mais un nouveau corps spirituel. N’est-ce pas l’objet de l’échange entre Jésus et Nicodème (Jn 3, 1-15) :

« Amen, amen, je te le dis : à moins de naître d’en haut, on ne peut voir le royaume de Dieu. » Nicodème lui répliqua : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? » Jésus répondit : « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. »


Le grand Dostoïevsky avait déjà senti cela dans deux de ses romans. Ainsi écrit-il dans Les Possédés (I, IV, 5) :

Et, un jour, une de nos religieuses, qui était en pénitence dans le couvent parce qu’elle faisait des prophéties, me dit tout bas au sortir de l’église : « La Mère de Dieu, qu’est-ce que c’est, à ton avis ? » — « La grande mère, répondis-je, c’est l’espérance du genre humain. » — « Oui, reprit- elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c’est la terre, et il y a dans cette pensée une grande joie pour l’homme. Tout chagrin terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous. Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras présent, la tristesse s’évanouira aussitôt, et tu seras toute consolée : c’est une prophétie. » Ces paroles firent une profonde impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois, je la baise en pleurant.

La crypte comme ventre, terre maternelle où nous entrons en nous-mêmes pour renaître en Christ dans la miséricorde…


Mais aussi lieu de renaissance, de force, comme le traduit encore Dostoïevsky dans Les frères Karamazov (Aliocha vient de veiller le corps du starets Zossime, il sort brusquement de la cellule bouleversé, et se jette au sol) :

Il ignorait pourquoi il étreignait la terre ; il ne comprenait pas pourquoi il aurait voulu, irrésistiblement, l’embrasser tout de suite ; mais il l’embrassait en sanglotant, en l’inondant de ses larmes, et il se promettait avec exaltation de l’aimer, de l’aimer toujours. "Arrose la terre de larmes de joie et aime-les" : ces paroles retentissaient dans son âme. Sur quoi pleurait-il ? Oh ! dans son extase, il pleurait même sur ces étoiles qui scintillaient dans l’infini, et « n’avait pas honte de son exaltation »
On aurait dit que les fils de ces mondes innombrables conversaient dans son âme et que celle-ci frémissait toute « en contact avec les autres mondes ». Il aurait voulu pardonner, à tous et pour tout, et demander pardon, non pour lui, mais pour les autres et pour tout ; « les autres le demanderont pour moi. », ces mots aussi lui revenaient en mémoire. De plus en plus, il sentait d’une façon claire et quasi tangible qu’un sentiment ferme et inébranlable pénétrait dans son âme, qu’une idée s’emparait à jamais de son esprit.
Il s’était prosterné faible adolescent et se releva lutteur solide pour le reste de ses jours, il en eut conscience à ce moment de sa crise. Et plus jamais, par la suite, Aliocha ne put oublier cet instant. « Mon âme a été « visitée à cette heure », disait-il plus tard, en croyant fermement « à la vérité de ses paroles ».

Eau



Et ce n’est sûrement pas sans lien avec l’eau. Beaucoup de cryptes ont été bâties sur des sources. Dans nombre d’entre elles on peut encore y voir un puits. Pourquoi s’en étonner ? En Auvergne, par exemple, nombreuses sont les maisons qui possèdent un puits dans leur cave. Bien sûr, il dut servir aux maçons lors de la construction.



Évidemment, ce puits est utile pour la liturgie, et il est fort probable qu’il fournissait les eaux pour le rite baptismal. Mais justement, cette eau, ce puits, ne sont-ils pas le signe d’un nouveau baptême ? Au baptême, on descend aussi dans les eaux, comme le Christ qui descend dans les eaux de la mort, après être passé, le jour des Rameaux, par les eaux du torrent du Cédron, et être remonté vers Jérusalem (Mt 21). À l’image de Jonas tombant dans les eaux et avalé par le Léviathan avant de retrouver, trois jours après la lumière.



Si ce n’est l’eau lustrale, c’est au moins l’eau sacrée. L’eau qui nous fait quitter le monde profane (celui est devant le sacré - Emprunté au latin profanus : de pro « devant » et fanum « lieu consacré ») pour entrer dans le monde sacré. Je fus toujours surpris de voir dans toutes les religions l’importance de l’eau. Mircéa Éliade (Le Sacré et le profane, traduction de l'allemand de Das Heilige und das Profane, Paris, Gallimard, « Idées », 1965) ou Jean Daniélou (Les Symboles chrétiens primitifs, Paris, Éd. du Seuil, 1961) en ont parlé avec intérêt. Ainsi, visitant, par exemple, un certain nombre de temples en Inde ou au Cambodge, je découvris que l’entrée était toujours marquée au sol par une série de lignes ondulées : c’était l’eau purificatrice gravée dans le sol.


Une eau qui purifie en noyant nos péchés, si nous les confessons. En aparté, le terme de « confession » donnée à ces lieux où reposent les saints (qui ont confessé dans le martyr leur foi en Dieu) m’a toujours mis sur la piste de la confession comme sacrement.



Si, comme curé, j’avais une crypte dans mon église, je ne confesserais qu’à cet endroit ! J’ai toujours vu en ce sacrement l’image de la noyade, à l’instar de la noyade des égyptiens dans les eaux de la Mer rouge. Toute confession est une sorte de nouvelle plongée dans les eaux baptismales pour y noyer les derniers égyptiens (péchés) qui ont réussi à survivre…


Car on descend aussi dans les eaux baptismales, comme dans les premiers baptistères qui étaient de vraies piscines. Ou comme ce paralytique de l’évangile de Jean qui depuis 36 ans tente de descendre dans les eaux bouillonnantes de la piscine de Bethzatha (Jn 5). Cette même eau qu’il faut aller chercher au plus profond du puits, au plus profond de soi-même, comme lire connaîtra la Samaritaine (Jn 3). Et je repense alors à l’Annonciation des évangiles apocryphes (Proto-évangile de Jacques) où l’ange apparaît à Marie près du puits, à la source. Tout en revient à l’eau… Descendre dans la crypte, c’est aller à la source y chercher dans les ténèbres l’eau qui coule du coeur du Christ, l’eau qui fera que nous n’aurons plus jamais soif (Jn 4, 13-14) :

« Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »

Une eau jaillit de la terre pour donner la lumière intérieure…



Le feu


Je vous entends déjà me dire qu’on ne trouve pas de foyer ni de cheminées dans les cryptes ! C’est vrai. Mais on n’y trouve des flammes : celles des cierges.


Car il fait sombre dans une crypte, surtout quand vous éteignez les affreux spots installés par les Monuments Historiques, et que les rares ouvertures sont bouchées par les multiples panneaux du caté ou de l’équipe paroissiale (« unique apport artistique du clergé actuel », déplorait un Conservateur du Louvre !). Alors, à défaut d’iPhone ou de lampes de poche, on s’en remet, comme au bon vieux temps, à la lumière de la bougie.


Permettez-moi, en aparté (encore !), de vous lire ce petit passage extrait d’Étoile au grand large de Guy de Larigaudie. Il raconte un souper avec une femme dans leur maison du Périgord :

« Les bougies sont clémentes à la beauté des femmes. Leur éclairage atténué rend plus éclatants les sourires, plus délicates les carnations, plus harmonieuse la courbe des épaules. La lumière électrique, sans pitié, accuse les traits, demande des fards plus violents. Elle montre la beauté des femmes. Les bougies la présentent. »

Eh bien, je dirais la même chose de nos églises, de la carnation d’une fresque, de la courbure d’un mur, ou du sourire d’un chapiteau. La lumière électrique montre la beauté de cet art, la bougie la présente, et même l’anime.



J’écrivais lors d’une de mes homélies de Carême :


Décor ou décoration ? L’appauvrissement constant de notre vocabulaire ferait dire à beaucoup que c’est la même chose. Pourtant, il n’en est rien. Une décoration, hormis l’insigne militaire, est un simple embellissement comme celle que l’on fait de l’intérieur (ou de l’extérieur) de sa maison : on la rend plus belle (ce qui laisse entendre qu’elle était déjà belle en soi). En gros, on la maquille pour en masquer les imperfections. En italien, le mot « maquillage » se traduit par « trucco », qui veut aussi dire « trucage ». La décoration est un trucage pour attirer notre attention sur autre chose que les imperfections, un détournement d’attention, voire endormir notre sens critique.


Le décor, ce n’est pas la même chose. Le mot a le sens d’orner, de mettre en gloire. Parfois, ce que nous prenons pour une décoration est un décor, ainsi quand vous mettez toute votre énergie à décorer votre table de mariage, vous mettez « en gloire » les jeunes mariés. Vous ne cherchez pas à détourner l’attention, ou à l’endormir, mais au contraire, à l’orienter et à lui donner tout son sens.


Alors, dans nos églises, dans les cryptes, est-ce une décoration ou un décor ? (…) Voici quelques siècles, le lieu de culte était l’unique endroit pour la dévotion. Et celle-ci était communautaire, liturgique (le mot se traduit : oeuvre publique). On en était encore à l’époque de la fresque, voire de grands tableaux, qu’on ne pouvait déplacer au gré des désirs du curé (ou des laïcs « engagés »). Il y avait un programme, une éducation par le parcours des oeuvres, une pédagogie, voire un sens mystique. Cela demandait un effort pour reconnaître telle ou telle scène, pour lire les éventuelles épigraphies, pour faire le lien entre les diverses représentations. Un effort aussi, et on l’oublie trop souvent à l’ère du spot électrique, pour les voir et les regarder… Mais elles vivaient, elles bougeaient à la lueur de la bougie…



Et c’est là le deuxième sens du décor : il parle, il respire non pas uniquement pour ceux qui le contemple, mais aussi et surtout pour Celui pour qui il a été réalisé : Dieu. Si l’homme ne peut le voir, qu’importe, puisqu’il rend gloire à Dieu. Son art n’est pas didactique mais catéchétique. Le mot « didactique » signifie « enseigner, faire savoir ». Un professeur, en bon pédagogue, se doit d’être didactique. Son discours est clair, précis, compréhensible. C’était aussi le sens du catéchisme (le -isme signifiant cette doctrine à enseigner) de faire comprendre et non de prier, ça c’est la mission de la liturgie ! Et les arts qui décorent la liturgie ne sont pas didactiques mais catéchétiques. Ils ne sont pas là pour enseigner, mais pour respirer la Gloire et la Lumière divine. Ils sont là pour « faire écho » à la présence de Dieu dans nos vies. Car le mot « catéchisme » vient du grec κατηχεĩν (katékhein) qui signifie littéralement « faire résonner, faire écho ». Et que doit-on faire résonner si ce n’est cette révélation en notre tréfonds de la présence de Dieu, comme le disait, une nouvelle fois, saint Augustin : « Mais Toi, tu étais plus profond que le tréfonds de moi-même et plus haut que le très-haut de moi-même. »





Ainsi, le feu de la flamme de cette bougie révèle le décor, le respire, lui donne vie et, par-là même, me fait respirer, me donne vie, et comme le dirait Johnny « allume le feu » en moi. En fait me fait respirer un autre air…


Je vais y revenir sur le sens d’un décor particulier, celui de la crypte de Tavant.



Air



Comme je le disais auparavant au sujet du décor, il nous fait respirer un autre air, changer d’air comme on dit aujourd’hui. Cet air, qu’est-il d’autre que celui de l’Esprit ?


Mais il me semble, qu’à la différence de ce que l’on vit dans l’église haute, entre autre au cours de la liturgie, l’air de la crypte est autre. Il est d’abord l’air qu’on inspire, ou qui m’inspire.


J’écrivais encore lors de cette homélie :


Permettez-moi une image, celle de la respiration. Elle se déroule en trois temps : inspiration - temps de pause qui correspond au battement cardiaque et à l’oxygénation - expiration. En entrant dans l’église, c’est mon corps qui vibre à ce souffle. Ce décor est une respiration en trois temps : passé, présent et ad-venir. Il me rappelle ce qui s’est passé, l’histoire du salut - ce qui se déroule dans la liturgie : l’Esprit vient m’oxygéner - ce qui va ad-venir : ma participation à la Gloire et à la Lumière divine. Mais c’est aussi une autre respiration. Ce décor expire toutes les liturgies qui se sont déjà passées ici - elle crée en moi, à l’instant même, cette pause spirituelle - elle m’appelle à la liturgie future sur terre et au ciel. En me préparant à la liturgie, c’est mon esprit qui vibre, en trois vertus, à cette respiration. J’inspire, ou me laisse inspirer en me préparant par la prière ou la lecture des textes bibliques, dans l’espérance des grâces que j’attends. Je vis cette pause en participant, dans la foi, à la divine liturgie, j’y laisse mon coeur battre au rythme de celui de Dieu. Puis, je sors, emplis du souffle divin que je dois expirer dans la charité vers mes frères.


La crypte est le lieu où ma respiration se recentre, ne serait-ce que par l’architecture qui m’enserre et m’oblige à me recentrer, comme l’enfant prodigue. Même ces colonnes épaisses, massives, me rendent ma stabilité, mon inertie. Cette idée trouve aussi son éclairage en ce fameux apophtegme d’Horace (Odes, I, 11, 8 « À Leuconoé », et repris par Ronsard sous une forme un peu différente : « Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie » dans ses Sonnets pour Hélène) : Carpe Diem : donne du poids au jour présent. Non pas : brûle la chandelle par les deux bouts ! Mais donne de la densité à ce que tu vis dans l’instant présent. Ne recherche pas un passé qui n’est plus ou un avenir inconnu, mais donne sens, saisis un présent où Dieu se donne et se révèle. Donne de la gloire et de la sainteté à ce que tu vis.


Oui, c’est là où je suis, dans cet instant que Dieu se donne. Le Frère Laurent de la Résurrection avait compris que Dieu était aussi présent avec lui quand il était aux fourneaux de son monastère qu’à la chapelle. Et ce Carpe Diem prend encore plus son sens lorsque l’on pense à l’étymologie hébraïque. En hébreu, le mot Gloire (kabôd) veut aussi dire poids. Ce qui a de la gloire c’est ce qui est lourd, qui a de la densité. Donnons de la densité à ce que nous vivons et ces moments, et notre vie terrestre sera glorieuse et reflet de la vie future. Et la crypte me donne cette densité qui me permet d’accéder à la Gloire de Dieu.


Et le centre d’inertie de nos vies, comme son nom l’indique, est au centre. La crypte, au centre du choeur (voire du coeur...), à la croisée du bâtiment, en est comme le centre d’inertie, le lieu de gloire et de densité. Dans la crypte, en son centre, le passé et le futur disparaissent au profit d’une imperceptible rencontre immédiate, présente avec Dieu.


6- Conclusion


On est toujours insatisfait à la fin d’un tel travail. On se dit qu’on aurait pu parler avec plus de détails de l’évolution de la crypte dans l’espace ecclésial, des pratiques religieuses qui s’y déroulaient, du rituel de consécration, de la démarche dévotionnelle, du culte des reliques, des parcours de pèlerinage et de tant d’autres aspects. Mais je crois que la frustration est la première difficulté que doit accepter l’amateur d’art : qui trop embrasse point n’étreint ! Et ce sera sûrement l’occasion d’approfondir ces points en visitant virtuellement ensemble la crypte de Tavant et ses fresques la prochaine fois !


Ainsi, pour conclure, je reprendrai quelques points soulignés par Christian Sapin, avec mes propres mots (je lui emprunte ses titres), et mes ajouts, évidemment.



La crypte : une construction


Mais une construction qui n’est pas neutre, qu’on ne peut même pas définir uniquement dans son sens pratique : présence de reliques, surélévation du chœur, ou prouesse architecturale. Cette construction, que l’on a longtemps appelée « grotte » construit en fait le lien entre notre corps et le sacré. En enveloppant, que ce soit le corps du saint, ou même le vide, elle m’enveloppe et m’invite dans un « non-vu » (rien à voir ou un corps caché, ou même le sens du mot crypte) à ouvrir les yeux sur un invisible intérieur. La crypte, en nous montrant l’absence, nous révèle aussi la présence divine en nous. Si elle agit en construction, c’est en construction de nous-mêmes, de notre être intérieur. Sous la voûte basse, dans la pénombre, nous progressons pas à pas, à la fois protégé, rassuré, mais aussi apeuré de laisser dans ce tombeau une part sensible de nous-mêmes. Crainte devant le silence, l’absence-présence de Dieu. Une sorte d’Étimasie tri-dimensionnelle…



La crypte relie et superpose


Descendre dans une crypte, c’est suivre un parcours extérieur et intérieur : baisser la tête pour y pénétrer, se tenir pour éviter de glisser sur des marches étroites, se faufiler par des couloirs, adapter nos yeux à l’obscurité, sentir les odeurs d’humidité, être étouffé par un silence pesant. Tout y est contraire à ce que l’on a ressenti quelques mètres au-dessus. On pourrait se dire qu’on descend ici aux origines de la construction, aux premières fondations. C’est vrai. On descend dans le monde des ancêtres, de ceux qui nous ont précédés. Elle est un point de départ. Mais aussi un aboutissement, car c’est là que l’on a déposé le corps qui partage aujourd’hui la sainteté de Dieu : n’est-ce pas le point focal de toute vie chrétienne (Lc 19, 2) : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint » ? La crypte soutient toute l’église, comme la sainteté en Christ soutient tout son Corps, l’Église.



La crypte : un lieu de prière


Quand on regarde de près l’évolution de la liturgie, on se rend compte qu’est apparue, vers le Xe siècle, la lecture méditative et silencieuse de l’Écriture. Et simultanément, la crypte se développe, bien sûr autour du corps d’un saint, mais surtout autour de celui qui a médité la Parole de Dieu et l’a mise en pratique. La crypte est un lieu où peuvent avoir lieu des démarches communautaires, ou du moins de petits groupes comme des messes privées, mais elle reste le lieu, non pas de l’individu, mais de la personne seule, seule avec le Seul. Presque un aboutissement dans l’intériorité d’un parcours qui démarre devant l’Église.


On passe du Locus (le lieu) ou s’établît le cimetière des nos aïeux, à l’église (la Domus, la maison de Dieu) dans laquelle on entre (c’est le premier seuil, celui du corps) et que l’on va parcourir (l’Iter : le chemin initiatique, comme il y a les sacrements d’initiation — c’est le second seuil, celui de l’intelligence) pour en arriver au chœur, lieu de la célébration eucharistique (le Transitus : ce qui nous fait « transiter » vers le ciel). Mais cette transition, cette théosis, cette déification, diraient les orthodoxes, doit s’accomplir et se perpétuer dans un Habitus (ce qu’en théologie occidentale on appelle l’inhabitation trinitaire).


L’art gothique nous invite à lever les yeux vers le Ciel, dans une sorte de recherche de gloire (sursum corda), l’art roman nous appelle à descendre au plus profond de nous-mêmes, troisième et dernier seuil, celui de la grotte, notre âme. Cette grotte qui fut tant celle de la Nativité que de la Résurrection. La crypte, c’est le lieu où Dieu nous prie de venir pour que nous venions le prier (Os 2, 16) :

« C’est pourquoi, mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur. »


La crypte : un lieu de méditation et de mémoire


Il est un mot que nous oublions : mémoire. Faire mémoire. Pourtant, la consécration se termine par ce mot : « Faites ceci en mémoire de moi. » Et ensuite, nous chantons l’anamnèse (Emprunté au grec α ̓να ́μνησις « action de rappeler à la mémoire » d'où « souvenir »), nous nous rappelons l’histoire de notre rédemption. La crypte est le lieu de l’anamnèse : on y fait mémoire des défunts, on y fait mémoire du saint exposé, et on y fera mémoire de notre salut en contemplant les images peintes sous nos yeux, que ce soient les fresques, les chapiteaux ou les sculptures.


Comme je l’ai dit auparavant, cette imago respire l’histoire du salut et nous transmet les vertus à acquérir et vivre. C’est un véritable parcours catéchistique où les sens éveillent notre mémoire : voir la tombe du saint, le toucher, entendre parfois le ruissellement de l’eau (je pense par exemple à l’église souterraine de Saint-Clément de Rome où coule un ruisseau), sentir l’encens ou la bougie et goûter, dans la foi et la méditation, le chemin, l’Iter qu’il me reste à parcourir pour rejoindre la communion avec le Christ dans la plénitude de l’Esprit et voir ainsi le Père. Et toutes ces images empêchent notre esprit de vagabonder, dans un lieu à l’espace restreint pour nous amener à ce qu’appelait Cassien (360-435) :

« vigilae, meditatio, et oratio » (les veilles, la méditation et la prière) !



La crypte : support de l’ecclesia


Je reprends ici les mots-mêmes de Christian Sapin :

Comme le souligne Jérôme Baschet, le bâtiment-église, expression de l'ecclesia, est à la fois iter (chemin) et locus (lieu). On pourrait aussi, dans cette définition de l'espace sacré, dire que la crypte - dans son expression architecturale la plus aboutie - tend à devenir le microcosme de cette ecclesia. C'est-à-dire ce lieu où se focalise, dès l'époque carolingienne, à la fois la construction support de la tête de l'ecclesia et son expression. La crypte, par ses doubles accès, est à la fois, iter, la marche et le chemin, et en même temps iterum, le retour, tout en construisant une image homogène d'un lieu au chevet de l'église où peut se polariser l'espace social.


Une question : une église sans crypte ?


Après avoir dit tout cela, on peut se demander comment un tel échange spirituel pourrait se faire dans une église dépourvue de crypte ? C’est bien sûr possible, comme on peut vivre dans une maison qui n’a pas de cave ! Il n’en reste pas moins qu’un certain manque se fera toujours sentir…


Il en est de même à mon avis pour notre église. Je suis surpris de voir le désintérêt du clergé pour l’art. Nos églises fourmillent pourtant d’histoire, de peintures, et d’une architecture qui dit quelque chose de Dieu, comme elle dit quelque chose à Dieu. En fait, j’ai parfois peur que ce désintérêt historique et artistique ne masque une certaine superficialité, et comme le mot l’indique, que nous restions en surface, sans profondeur, sans canal pour reprendre l’image du départ.



Je fais souvent mes retraites spirituelles à l’Abbaye Saint-Maurice de Clervaux au Luxembourg. Lors des travaux dans l’église abbatiale, les moines ont dû émigrer dans la crypte (l’abbaye date pourtant de 1910). À la fin des travaux, ils purent retourner dans l’église. Un des moines m’avouait que ce fut difficile de célébrer de nouveau la Gloire de Dieu dans un édifice aussi vaste, presque désincarné, après avoir vécu l’intimité spirituelle dans la crypte. Je peux le comprendre !


Sans vouloir creuser des cryptes là où elles n’existent pas, ne serait-il pas bon que nous redonnions de la profondeur à ce que nous célébrons, à ce que nous prions, à ce que nous prêchons ? La crypte est révélatrice, à mon goût, d’un besoin de retrouver de l’inertie, de la stabilité et de la profondeur, une véritable profondeur mystique. En ce sens, comme le disait Olivier Clément des icônes, elle en devient mystérique. Car l’art chrétien se doit d’être à la croisée du visible et de l’invisible. Il doit être la porte qui permet à l’homme de rejoindre Dieu, un Dieu qui frappe à notre porte, comme le montre cette photographie.



Pour reprendre les mots introductifs :

Mt 6, 6 : « Mais toi, quand tu pries, descends dans la crypte de ton coeur, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »