Dimanche de Pâques

Mystère synesthésique… -

Pour entendre le morceau, cliquez ici -

Le Livre du Saint-Sacrement X - La résurrection du Christ (1984),

Olivier MESSIAEN (Avignon, 1908 - Clichy, 1992),

Orgues,


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean 20, 1-9

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.


Le musicien

Olivier Messiaen est un grand musicien français, tant comme organiste des Grandes Orgues de l’Église de la Trinité à Paris, que comme compositeur. Son œuvre est puissamment catholique et spirituelle, même si elle ne fut pas toujours intégrable dans la liturgie. On pourrait même parler d’un véritable mysticisme, d’une prière musicale. Elle est empreinte d’images, de couleurs, de sons et de sens. Mais, comme toute œuvre artistique d’une telle ampleur, il est parfois nécessaire de connaître les clés de lecture et de compréhension pour mieux entrer dans la subtilité mystique à laquelle nous invite Olivier Messiaen.


Une œuvre synesthésique

Le dictionnaire Larousse nous donne cette définition de la synesthésie :

  • Expérience subjective dans laquelle des perceptions relevant d'une modalité sensorielle sont régulièrement accompagnées de sensations relevant d'une autre modalité, en l'absence de stimulation de cette dernière (par exemple audition colorée).

Je rangerai Messiaen dans ma bibliothèque personnelle des artistes qui réussissent, en un art qu’ils maîtrisent, à appeler les autres arts à les rejoindre ; à ces artistes qui par leur œuvre vous révèlent un bouquet de sens et de sentiments : Marcel Proust, Auguste Herbin, Karl Jenkins, Henri Matisse, Richard Wagner, Georges Bernanos, etc. Les lire, les entendre, les regarder, les toucher, les goûter créé en vous un mélange fabuleux de sentiments qui s’avère être presque un moment mystique… un moment de synesthésie où tous nos sens nous orientent vers Dieu, une synesthésie des sens à l’image d’un diamant dont on verrait simultanément toutes les facettes briller… une synesthésie spirituelle et mystique qui nous révèle au plus profond de notre intimité la couleur, l’odeur, la parole, la musique, la grâce formelle et informelle de notre Dieu qui s’est fait homme. Bref, une expérience qui nous révèle un coin de la beauté merveilleuse de Dieu.


Pour une expérience phénoménologique

Mais cette œuvre synesthésique nous permet de vivre alors une expérience phénoménologique de la vérité, telle que la précise le Cardinal Urs Von Balthasar, jésuite, parlant dans son ouvrage Herrlichkeit de trois étapes : une esthétique théologique, une théo-dramatique et une théo-logique.


Trois étapes

La première, c’est que l’œuvre nous touche, elle nous dit quelque chose de la beauté, de l’esthétique de Dieu (une esthétique théologique). Alors, et c’est la deuxième étape, elle créé en nous une profonde dramatique, une sorte de brisure intérieure qui nous ouvrirait au revers de l’œuvre, à ce qu’elle montre tout en le cachant. Et qu’est-ce que la beauté artistique montre, révèle et cache d’autre que la Beauté par excellence (une théo-dramatique) ? De cette expérience du phénomène de la beauté, je peux alors raisonner ce que je vis en un discours logique sur Dieu (une théo-logique).


De l’art

L’œuvre d’Olivier Messiaen, comme tant d’autres artistes, est une œuvre d’art. Je ne veux pas ici revenir sur un long débat que fera Jean Clair dans ses derniers livres, mais il me semble que l’art est ce qui est à la croisée du visible et de l’invisible (c’est ainsi que le définit le philosophe Jean-Luc Marion), l’art est ce média (dans le sens étymologique du terme) qui me permet de passer de mon monde visible au monde invisible de Dieu. À mon goût, tout art, quel qu’il soit, qui ne me mène à cette démarche est peut-être une prouesse esthétique, une merveille de réalisation, du génie de la provocation, mais peut-on pour autant le qualifier d’art. Il n’est d’art que ce qui me mène au sacré, pour ne pas dire à l’œuvre publique du sacré : la liturgie ! Olivier Messiaen est au cœur de cette catégorie ! Son œuvre musicale n’est pas une simple ornementation de la liturgie, elle est bien plus que cela : elle en est l’évocation. Évocation : ce qui appelle. Elle appelle à la présence divine par son timbre, son harmonie, sa mélodie. Elle devient sacrement en ce sens qu’elle nous met en contact avec la substance même de Dieu, elle nous fait entendre « ce que l’oreille n’a pas entendu » (1 Co 2, 9). Sa musique nous fait tant monter jusqu’à Dieu, qu’elle nous le révèle descendant jusqu’à nous.


Le livre des sacrements

Olivier Messiaen, présentant cette œuvre de 1984, rapprochera le Livre X (La Résurrection du Christ) de l’expérience d’un « nouveau big-bang » où « le Christ se dresse subitement, dans toute la force de sa gloire, avec le fortissimo de l’orgue, et des accords lumineux où brillent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel » et rapprochera sa musique de l’œuvre de Matthias Grünewald : le retable d’Issenheim.


Deux images



Une photographie

La première est cette simple photographie de la pierre sur laquelle reposa Jésus mort, les linges affaissés, comme le rapporte l’Évangile de Jean, la lumière divine de la Résurrection éclairant la scène. Le terme « affaissé » dans le texte originel grec (χειμενα) décrit un linge qui est retombé sur lui-même, ce qu’il renfermait étant évanoui, disparu. On peut alors comprendre ce qui se passe dans la tête de Jean : une expérience phénoménologique ! Il voit d’abord, puis il est profondément touché, et il comprend. « Il vit et il crut » (Jn 20, 8) L’image nous montre, malgré son peu de goût esthétique, cet abandon du linge, comme l’abandon de notre raison qui repose sur elle-même, cette illumination intérieure, comme ce rai lumineux qui vient frapper la pierre dure de notre être, cette colombe de la révélation divine qui descend alors au plus profond de notre être. Et ce dans cette lumineuse solitude, solitude de notre être, solitude de notre vie, solitude notre abandon, solitude qui vient habiter la présence-absence de Dieu.


Résurrection

Matthias Grünewald (Wartbourg, 1470 - Halle, 1528)

Panneau droit du retable replié, taille complète 269 x 307 cm, Tempera et huile sur bois de tilleul, entre 1512 et 1516

Musée Unterlinden, Colmar (France)


Un Christ radieux

C’est celui du revers droit du retable d’Issenheim. Jésus jaillit de la mort. Comme le dit Messiaen, « il se dresse subitement, dans toute la force de sa gloire ». Il est blanc, blanc comme le linge abandonné dans la tombe, blanc comme la transfiguration de son corps et de sa vie. Mais non pas blanc comme la mort. Cette blancheur nous est comme révélée, révélée par le halo qui l’entoure, lumière divine de la Résurrection. Ce halo où « brillent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ». La Résurrection est ici harmonie. Malgré la même solitude, elle est habitée de l’harmonie lumineuse, ces accords dont parlait Messiaen. Dans la solitude de nos vies, dans la solitude de nos cœurs peut se lever (ανιστημι – en grec peut se traduire ressusciter, mais aussi se lever, se mettre debout) une lumière. Dans l’impression d’abandon intérieur que nous pourrions ressentir, du sein de nos tombeaux, peut se lever un accord lumineux qui redonne des couleurs à nos vies. Jésus peut venir ressusciter en nous pour nous aider à nous relever, à nous remettre debout, et ainsi terrasser nos mauvais soldats intérieurs.


Une musique

Les premiers accords nous donnent cette impression de nuit, de ténèbres. On aurait presque peur… Ils arrivent, d’un seul coup, presque brutalement, comme brisant le silence, détruisant une solitude. Mais ils sont d’abord graves : gravité de la scène, gravité de nos vies, silence de nos cœurs. Puis les accords aigus apparaissent, comme un rayon de lumière, une petite flamme, une espérance. De plus en plus ils s’imposent, ils grandissent, ils prennent toute la place. Et la gravité se met en harmonie avec cette lumière. Les accords s’accordent. Le son se développe, le niveau augmente. Il sort. Il sort de la tombe, il nous emporte, et malgré la majesté de l’orgue, l’espérance et le calme s’installent. Le fortissimo laisse place au repos. L’harmonie se fait. Comme on la sent présente dans le dernier grand accord, comme une victoire sur les ténèbres, sur la mort. Et c’est dans la liturgie que cette harmonie se révèle. Messiaen fait ici œuvre liturgique.


Harmonie

N’est-ce pas le maître-mot de cette œuvre ? N’est-ce pas notre recherche personnelle la plus vraie et la plus cachée ? Celle pour laquelle nous n’espérons plus ? Trouver l’harmonie dans nos vies… « Unifie mon cœur, Seigneur, pour qu’il te craigne » dit le Psaume (Ps 85, 11). Seule cette harmonie nous permet de nous remettre debout, de nous lever, de ressusciter. Harmonie d’un Paradis perdu que nous réclamons depuis les Rameaux (Mt 21) : Hosanna, Fils de David (Hosanna veut dire « sauve donc » en hébreu). Sauve-nous, Seigneur. Permets-nous d’être replanté dans ton Jardin. Ouvre-nous, de nouveau, les portes de ce Paradis, où nous étions en harmonie avec toi, avec moi, avec les autres, avec le Tout-Autre. Redonne-moi le goût de la recherche de cette harmonie. Que tes accords lumineux viennent effacer les ténèbres. Que ta gloire jaillissante vienne renverser les soldats de mes peurs qui m’empêchent de sortir du tombeau où je m’étais réfugié. Rends-moi l’harmonie de ma vie. Redonne-moi la joie de la grâce, refais-moi « eucharistie », action de grâce, moi qui suit en attente de ta révélation, de la résurrection, espérant « être aussi libéré de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rom 8, 19-21). Fais circuler en moi toutes les couleurs de l’arc-en-ciel… en moi, image de Marie-Madeleine, de Jean et de Pierre.


Trois personnages

Vouloir ressusciter nos vies, demander à Dieu de leur redonner sens (et nos cinq sens : goût, vue, ouïe, toucher, odorat pour que nos vies deviennent synesthésiques), c’est accepter de le laisser transformer tout notre être, toutes les dimensions qui nous constituent. Ne sommes-nous pas un peu Marie, Jean et Pierre ?


Marie-Madeleine, l’âme (le cœur)

Comme elle, nous courons dans les ténèbres. Comme elle, nous ne réfléchissons pas trop. Comme elle, nous laissons simplement parler notre cœur. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » disait Blaise Pascal. Laissons le Christ ouvrir notre cœur, ouvrir notre côté « Marie-Madeleine », empli d’amour. Laissons-le parler d’abord à notre cœur, avant notre intelligence.


Pierre, la chair (le corps)

Un corps fatigué… Il est vieux, et donc plus lent que Jean à courir et arriver au tombeau. Remarquons malgré tout que la jeunesse sait s’effacer devant la sagesse de l’âge ! Ce corps qui se voûte, ce corps qui m’encombre, ce corps qui vieillit et qui me maîtrise plus que je ne le maîtrise. Ce corps qui me semble si loin de ma foi. Et pourtant, c’est aussi lui que le Christ veut ressusciter, veut redresser, veut remettre debout. En effet, des ténèbres, il est sorti avec son corps. Cet aspect de ma vie, cette dimension corporelle, charnelle, Jésus veut aussi me la ressusciter. Laissons-le faire de nos corps le « Temple de l’Esprit-Saint » (1 Co 6, 19), « laissons-nous réconcilier » (2 Co 5, 17-21) aussi avec notre corps.


Jean, l’esprit (l’intelligence)

Un esprit aussi vif que son corps, encore jeune et dynamique. Un esprit qui veut arriver le premier… Un esprit qui, malgré sa vivacité, sait encore s’incliner devant la sagesse. Jean aura l’intelligence de la situation. Jean est cette part de nous-même qui cherche, comme le disait saint Thomas d’Aquin, à croire pour comprendre et comprendre pour croire (credere ut intelligere et intellegere ut credere). Cette part de nous-même qui cherche l’harmonie entre foi et raison, cette part de nous-même que le Christ doit redresser, rendre droite, remettre debout.


Résurrection ?

Χριστός Ανέστη ! Αληθώς Ανέστη ! Ce sont ces mots qui servent de salutation pascale dans le monde orthodoxe : l'un dit « Le Christ est ressuscité ! », et l'autre répond « En vérité, Il est ressuscité ! ». Ils redisent très concrètement cette actualisation du message des femmes à Pâques (Lc 24, 34). Mais ne pourrions-nous aussi en faire un appel mutuel à notre propre résurrection quotidienne, à notre remise debout, à l’appel à nous lever ? Jésus veut aujourd’hui nous sortir avec lui de nos enfers, il vient gravement dans notre nuit, tel l’orgue, fortissimo, il nous extrait avec lui pour nous mener à la résurrection, à la lumière, à l’accord parfait des couleurs de l’arc-en-ciel, et ce avec tout notre être, corps âme et esprit, avec tous nos sens, dans une synesthésie divine. Mystérieuse synesthésie à laquelle il nous appelle aujourd’hui… Tendons la main !



Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Homélie sur le Grand Samedi, 10-12; PG 88, 1860-1866.

Comment vous expliquerai-je les choses cachées ? Comment proclamerai-je ce qui surpasse tout langage et toute intelligence ? Comment ferai-je connaître le mystère de la résurrection du Seigneur ? Sa croix aussi est un mystère, et sa mort pendant trois jours, et tout ce qui est arrivé à notre Sauveur est mystère. De même, en effet, qu'il est né du sein inviolé de la Vierge, de même il est ressuscité du tombeau fermé. De même que le Fils unique de Dieu est devenu premier-né en naissant d'une mère, de même il est devenu le premier-né d'entre les morts par sa résurrection. De même, assurément, que sa naissance n'a pas fait perdre à la Vierge mère sa virginité, de même sa résurrection n'a pas brisé les sceaux du sépulcre. Je ne puis donc pas définir par des mots sa naissance ni comprendre sa sortie du sépulcre. <>


Venez voir l'endroit où reposait le Seigneur (Mt 28,6). <> Venez voir l'endroit où fut rédigé l'acte garantissant votre résurrection. Venez voir l'endroit où la mort fut ensevelie. Venez voir l'endroit où un corps, grain non semé par l'homme, a produit une multitude d'épis d'immortalité. <> Allez annoncer à mes disciples <>, allez annoncer à mes frères qu'ils doivent se rendre en Galilée : c'est là qu'ils me verront (Mt 28,10). Annoncez à mes disciples les mystères que vous avez contemplés." <>


Voilà ce que le Seigneur a dit aux femmes. Et maintenant encore, au bord de la piscine baptismale, il se tient invisible auprès des croyants, il embrasse les nouveaux baptisés comme des amis et des frères <>, il remplit leurs coeurs et leurs âmes d'allégresse et de joie. Il lave leurs souillures dans les fontaines de sa grâce. Il oint du parfum de l'Esprit ceux qui ont été régénérés. Le Seigneur devient celui qui les nourrit et il devient leur nourriture. Il procure à ses serviteurs leur part de nourriture spirituelle. Il dit à tous les fidèles : "Prenez, mangez le pain du ciel, recevez la source qui jaillit de mon côté, celle où l'on puise toujours sans que jamais elle se tarisse. Vous qui avez faim, rassasiez-vous; vous qui avez soif, enivrez-vous d'un vin sobre et salutaire." <>


O Christ, notre Dieu, toi seul es vraiment le seul Seigneur, plein de bonté et d'amour pour les hommes. Avec ton Père exempt de toute souillure et avec l'Esprit vivifiant, à toi reviennent la gloire et la puissance, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.

Amen.


Prière

Aujourd'hui, Dieu notre Père, tu nous ouvres la vie éternelle par la victoire de ton Fils sur la mort, et nous fêtons sa résurrection. Que ton Esprit fasse de nous des hommes nouveaux pour que nous ressuscitions avec le Christ dans la lumière de la vie. Lui qui règne.