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Dimanche des Rameaux (A)

Il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute -


Christ aux liens,

Anonyme,

Pierre sculptée, XVIe siècle,

Église Saint-Maurice, Argueil (France)



La flagellation du Christ,

Lodovico Carraci (1555 - 1619),

Huile sur toile, 189 x 265 cm, 1589,

Musée de la Chartreuse, Douai (France)


Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 50, 4-7)

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.


Psaume 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,

ils ricanent et hochent la tête :

« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !

Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,

une bande de vauriens m’entoure.

Ils me percent les mains et les pieds ;

je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits

et tirent au sort mon vêtement.

Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :

ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !

Et je proclame ton nom devant mes frères,

je te loue en pleine assemblée.

Vous qui le craignez, louez le Seigneur.


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 2, 6-11)

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 2, 1-11

Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin’. Et aussitôt on les laissera partir. » Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : Dites à la fille de Sion : Voici ton roi qui vient vers toi, plein de douceur, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme. Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »


Le peintre

Les Carracci étaient une famille de peintres bolonais, les frères Agostino (1557-1602) et Annibale (1560-1609) et leur cousin Lodovico (1555-1619), qui étaient des figures de proue, à la fin du XVIe siècle, du mouvement contre l'artificialité maniériste dominante de la peinture italienne.


Ils travaillèrent ensemble au début de leur carrière, et il n'est pas facile de distinguer leurs parts respectives dans, par exemple, le cycle de fresques du Palazzo Fava à Bologne (vers 1583-84).


Lodovico, de tempérament plutôt timide, n'a jamais connu de véritable succès, contrairement à son cousin Annibale. Hormis les voyages effectués dans sa jeunesse dans le cadre de ses études et un bref séjour plutôt désagréable à Rome, il passa toute sa vie dans l'atmosphère feutrée de Bologne, où la plupart de ses œuvres subsistent encore. Il doit cependant être reconnu comme le premier peintre à abandonner systématiquement le style maniériste tardif en faveur d'un nouveau type de peinture morale et dévotionnelle. En interprétant les suggestions du cardinal Paleotti, qui s'intéressait particulièrement à la réforme de l'art religieux, Lodovico Carracci a pris l'initiative de son renouvellement. Il y est parvenu en réévaluant la nature telle qu'elle est, même lorsqu'elle apparaît simple ou inintéressante, mais sans jamais recourir aux stratagèmes cérébraux utilisés par le dernier des maniéristes. Pour atteindre son objectif, outre la peinture, Lodovico accorde une grande importance à l'enseignement. Dans les années 1580, il ouvre avec ses deux cousins Annibale et Agostino leur "Accademia dei Desiderosi" (l'Académie de ceux qui veulent progresser). Cette académie a ensuite été rebaptisée "Academia degli Incamminati" (l'Académie de ceux qui progressent), avant d'être simplement connue sous le nom d'Académie des Carrache. C'est à elle que l'on doit la formation de toute une génération de peintres émiliens.


La preuve de l'unité du groupe est apportée lorsque les trois cousins Carracci réalisent ensemble les fresques du Palazzo Fava. La simplicité de leurs compositions rappelle le style de Federico Barocci, tandis que la douceur de leur expression rappelle celle du Corrège.


Lodovico ne quitte Bologne que pour de brèves périodes et dirige seul l'Académie des Carrache après le départ de ses cousins pour Rome. Son œuvre est inégale et très personnelle. Les considérations picturales et expressives l'emportent toujours sur la stabilité et le calme du classicisme, et dans ses meilleurs moments, une qualité passionnée et poétique indique sa préférence pour Tintoret et Jacopo Bassano. Sa période la plus fructueuse se situe entre 1585 et 1595, mais vers la fin de sa carrière, il produit encore des peintures remarquables d'une force presque expressionniste, comme le Christ crucifié au-dessus des figures dans les limbes (Sta Francesca Romana, Ferrare, 1614).


La sensibilité de Lodovico provient de sa profonde connaissance de la peinture vénitienne. Son style se compose de gestes délicats, de regards timides et d'une bonne dose de drame narratif. C'est surtout dans ses tableaux de taille moyenne à petite que ce style se transforme volontiers en poésie lyrique. Parmi ses œuvres les plus importantes, il convient de mentionner sa jeune Annonciation et sa noble Madone des Bargellini (toutes deux conservées à la Pinacoteca Nazionale de Bologne). Plus tard, il peignit les fresques du cloître de S. Michele in Bosco, près de Bologne (1604). Après la mort de ses cousins, il réalisa quelques grandes compositions plutôt tristes, telles que Les funérailles de la Madone à la Galleria Nazionale de Parme et la fresque de l'Annonciation sur l'arc de triomphe de l'église métropolitaine de S. Pietro à Bologne, achevée l'année de sa mort.


Commentaire du Musée (François BALIGAND)

Suivant les consignes préconisées aux artistes par Mgr Paleotti, archevêque de Bologne et propagateur de la contre-réforme, Ludovico Carracci représente la Flagellation, scène des plus douloureuses de la Passion du Christ. En plaçant ses figures grandeur nature directement au bord de la toile, l’artiste implique directement le spectateur dans la représentation du drame. Au centre de cette audacieuse composition, le Christ est attaché à une colonne haute qui rappellerait celle du portique du Temple de Jérusalem. Le visage rejeté en arrière, les cheveux tirés par une main brutale, il regarde désespérément le ciel. Autour de lui, les bourreaux créent par leurs gestes une ronde infernale au rythme obsédant. À l'arrière-plan, sur la gauche du tableau, on devine la présence de Pilate vêtu d’un manteau rouge. À droite, un guerrier en armure pointe du doigt la scène, invitant le spectateur à participer au supplice.


Pour traduire cette scène d’une violente cruauté, Carrache utilise une palette monochrome jouant des tons de bruns et de gris, ponctuée de brèves notes de rouge et de vert. Le clair-obscur qui plonge l’arrière plan dans l’obscurité et met en valeur la blancheur du torse du Christ frappé par la lumière latérale est un souvenir du « ténébrisme » de Tintoret. La facture simplificatrice accentue le pouvoir émotionnel et rompt définitivement avec la tradition maniériste.


Parmi les artistes actifs à Bologne à la fin du XVIe siècle, Bartolomeo Passerotti fut l’un de ceux qui marquèrent le plus les jeunes Carrache. La confrontation avec La Boucherie (Rome, Palazzo Barberini) en est un témoignage. La comparaison avec La boutique du boucher d’Annibal (Oxford, Christ Church) montrent les rapports étroits entre les deux cousins.


Ce que je vois

La représentation du « Christ de pitié » a pris de l’ampleur à la fin du Moyen-âge, époque où l’on insistait sur les souffrances du Christ Rédempteur. Il était présenté comme l’homme souffrant qui, par son humilité et son obéissance, ouvrait pour les hommes le chemin du salut. Les crucifix vont devenir de plus en plus sanglants et montrer cette souffrance, il suffit de penser au retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (entre 1512 et 1516). Nous sommes ici à une période qui servira implicitement de prémices au jansénisme dont les idées anti-jésuites trouvent leur berceau dès la fin du XVIe siècle dans le milieu universitaire de Louvain.


Cette période de la fin du Moyen-âge, à l’aube de la Renaissance, va développer de nombreuses représentations d’un Christ souffrant aux antipodes du Christ glorieux ou Enfant-Jésus souriant et reposant sur les genoux de sa Mère. Les mises au tombeau vont se multiplier, les grands crucifix qui dominent le choeur des églises, les calvaires au bord du chemin, et ce type de Christ de la Passion.


Les modèles diffèrent entre le « Christ sur la pierre froide » qui est une représentation de Jésus attendant sur le mont du Calvaire, pendant que les bourreaux préparent la Croix ; le « Christ de pitié » ou « Christ aux liens » qui est une représentation artistique de Jésus, attendant son supplice, lors d'un épisode de la Passion, s'intercalant entre deux tableaux (ou « stations ») du Chemin de Croix : Jésus est dépouillé de ses vêtements et abreuvé de fiel (station 10) et Jésus est cloué sur la croix (station 11) ; l’ « Ecce homo », représentant Jésus debout, après la flagellation et sortant du prétoire, désigné à la foule par Ponce Pilate par le fameux « Voici l'homme ! » ; ou encore le « Christ aux plaies » montrant ses plaies et assis sur son tombeau ouvert ou entrouvert.

La figure du Christ assis a été décrite en 1905 par Émile Mâle, qui date sa diffusion de la fin du XVIe ou du commencement du XVIe siècle. Ce moment pris sur le vif aurait pu être inspiré aux artistes par les représentations de la Passion au cours des Mystères théâtraux médiévaux. Nous sommes ici devant une représentation assez classique de ce « Christ aux liens ». On le voit assis, presque nu, sur cette « pierre froide », attendant son supplice, pieds et mains liés par une corde, la tête couronnée d’épines. Son visage semble apaisé, dans l’attente de son supplice. Non pas un visage de résignation, mais d’acceptation obéissante.


Pour le tableau de Lodovico Carracci, je vous invite à vous reporter au commentaire de Françoise Baligand. Retenons simplement que nous sommes à la même période. Ici aussi la souffrance est exaltée, le Christ est brutalisé. Cette violence des bourreaux est d’autant plus marquante qu’elle s’oppose à deux personnages aux extrémités, Pilate que l’on distingue à peine à gauche, caché par la colonne, et ce soldat, à droite, harnaché de son armure rutilante qui montre du doigt le Christ martyrisé. Mais tant son geste, que le peu de son visage que l’on voit, semble indiquer de sa part un jugement normal imposé à cet homme qui crée le trouble dans la cité.


En fait, la peinture se déploie en cinq tableaux qui se répondent, comme un chiasme visuel :



Entre le jugement inique (A) et la condamnation exercée par les bourreaux (B) trône le Christ souffrant (C) mais surtout obéissant. Et la croix rédemptrice se dessine entre les regards horizontaux des bourreaux, et le regard levé vers le ciel du Christ. Ce regard qui désigne l’obéissance du Fils à son Père. Car c’est bien la question du jour, celle que l’on trouve aussi dans la première lecture et le psaume : obéir à Dieu le Père…


Obéissance

Comme d’habitude, un peu d’étymologie ! Le verbe « obéir » est emprunté au latin oboedire : « prêter l'oreille à quelqu’un » d'où « être soumis ». Mais arrêtons-nous d’abord au premier sens : prêter l’oreille à quelqu’un. Celui qui obéit est donc celui qui écoute. Saint Benoît débute sa règle de vie monastique par les mêmes mots :

Écoute, ô mon fils, les préceptes du Maître (Pr 1, 8), et prête l’oreille de ton cœur (Pr 4, 20). Reçois volontiers l’enseignement (lit. admonition: voisin de l’hébreux moussar, terme de la sagesse biblique qui signifie à la fois exhortation, éducation et correction) d’un père plein de tendresse et mets-le en pratique, afin que le labeur de l’obéissance te ramène à celui dont t’avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. À toi donc s’adresse maintenant ma parole, qui que tu sois, qui renonces à tes propres volontés, et pour combattre sous le vrai Roi, le Seigneur Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l’obéissance.

Benoît appelle donc le moine à une écoute attentive, et surtout à comprendre le pourquoi de la règle : l’enseignement d’un père plein de tendresse afin d’aider chacun à rejoindre le Seigneur. Il ne s’agit pas ici d’appliquer dans sa vie, bêtement, un certain nombre de points qui ferait que l’on est sûr alors d’être sauvé. Ce ne serait alors que moralisateur. Ici, c’est une morale à laquelle invite le moine fondateur. Une morale, des moeurs ? Le Dictionnaire de l’Académie française nous précise l’étymologie du mot « moeurs », base de la morale :

Du latin mores, pluriel de mos, moris, masculin (d'où ce même genre relevé en ancien français) « volonté, désir ; usage, coutume » ; la plupart du temps au pluriel « genre de vie, traditions [morales, religieuses], habitudes ; caractère, comportement ; lois, règles ».

Il s’agit donc bien ici d’une volonté choisie, et même d’un désir de vivre sous la règle. Comme le disait un moine cistercien : « Ma plus grande liberté est de soumettre ma liberté à une règle monastique ». Il est vrai que le verbe « soumettre » a mauvaise presse. Il a immédiatement pour nous des relents d’esclavage, de perte de liberté, d’asservissement aveugle. Pourtant, ce n’est pas le cas. Quand nous nous soumettons librement à Dieu, nous choisissons de mettre le sens de notre vie sous le magistère divin. C’est un choix libre, et surtout humble, au contraire de ce que disait orgueilleusement Nietzsche, refusant d’être « juste moindre qu’un Dieu » (Ps 8, 6) : « S’il y a un Dieu, comment supporterai-je de ne pas l’être ? » Alors qu’Isaïe vient de nous dire : « Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. »


Écouter en disciple

C’est peut-être le mot-clef que nous devrions retenir pour le début de cette Semaine sainte : écouter (et donc obéir) à l’image du Christ. Une nouvelle fois, relisons Isaïe : « Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille ». Car, n’oublions pas que si Dieu nous a donné des oreilles, ce n’est pas simplement pour entendre les bruits du monde, les faux bruits qui ,en fait, nous rendent sourds. Sourds au point de ne plus savoir écouter, écouter Dieu qui nous parle.


Comment nous parle-t-il ? Mais de multiples manières ! Déjà, directement par sa Parole écrite dans ce merveilleux livre que l’on appelle la Bible. Encore et toujours… lisons la Bible. Et lisons-la quotidiennement. Car elle est une parole d’amour pour les hommes. Accepteriez-vous que votre conjoint ne vous parle qu’une fois de temps en temps. Ou qu’il ne vous écoute que quand il en a envie ? Non ! Alors, imaginez Dieu… Il parle sans arrêt, et nous ne serions même pas capables de nous arrêter chaque jour pour l’écouter ?!


Mais Dieu ne se limite pas à la Bible, même si elle est le « noyau dur » de son message. Il nous parle aussi par nos frères. Ne serait-ce qu’en écoutant attentivement une homélie (si tant est qu’elle soit nourrissante…) Ou par les échanges que nous pouvons avoir entre chrétiens.


Une autre voie (ou voix) ? Les sacrements. Dieu répond à nos angoisses et nous délivre à chaque fois que nous allons nous confesser des péchés qui obstruent nos sens. Mais aussi dans l’eucharistie, comme en témoigne discrètement la Première lettre de saint Jean (1 Jn 1, 1-5) :

« CE QUI ETAIT depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous rendons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Or nous sommes, nous aussi, en communion avec le Père et avec son Fils, Jésus Christ. Et nous écrivons cela, afin que notre joie soit parfaite. Tel est le message que nous avons entendu de Jésus Christ et que nous vous annonçons : Dieu est lumière ; en lui, il n’y a pas de ténèbres. »

La liste pourrait être longue des chemins que Dieu prend pour nous parler. Une dernière, cependant : la prière. Pour illustrer l’écoute de cette « petite voix » (ou « petite voie » dirait Thérèse de Lisieux), quelques versets :

  • Jean 10, 27 : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. »

  • Osée 6, 3 : « Efforçons-nous de connaître le Seigneur : son lever est aussi sûr que l’aurore ; il nous viendra comme la pluie, l’ondée qui arrose la terre. »

  • Osée 6, 6 : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. »

  • Job 33, 14-18 : « C’est que Dieu parle une fois, deux fois, sans que l’on y prenne garde. Dans un songe, une vision nocturne, quand tombe une torpeur sur les hommes et qu’ils sont assoupis sur leur lit, alors, il leur ouvre l’oreille et leur adresse des sommations, pour détourner l’être humain de ses œuvres, et pour prémunir le héros de l’orgueil. Ainsi il préserve son âme de la fosse, sa vie, du passage au chenal de la mort. »

  • Romains 8, 15-16 : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. »

  • Romains 8, 26-27 : « Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles. »

Mais, revenons-en au Christ, notre modèle pour les jours à venir.


Le serviteur

Le texte d’isaïe que nous avons entendu est ressenti par le Pères de l’Église comme la préfiguration de la Passion du Christ, au point que l’on a appelé ces quatre passages du prophète (Is 42, 1-9 - 49, 1-7, 50, 4-11 et 52, 13 à 53, 12), le « Chant du serviteur souffrant ».

Et les deux oeuvres de ce jour en sont une fidèle illustration :

Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

Mais en quoi ce message me concerne-t-il aujourd’hui ? Dois-je moi-même courir au martyr sous les coups des bourreaux (surtout en ce temps de violence dans nos rues, et même dans nos champs…) À quoi Dieu m’invite-t-il ?


L’invitation de Pâques

Vous le savez, je suis en « désaccord » avec deux aspects de notre liturgie durant cette Semaine sainte (la Semaine authentique, comme l’appelle les fidèles du rite ambrosien) : la lecture de la Passion le jour des Rameaux, et la distribution de la communion le Vendredi saint.


Je m’explique en ce dimanche sur le premier point. L’histoire de l’Église nous apprend que l’on a introduit cette lecture de la Passion lors du Concile Vatican II pour deux raisons. D’abord, et cela me semble la seule justifiable, pour que le récit ne soit pas seulement celui de l’évangile selon saint Jean lu le Vendredi saint, mais que les fidèles puissent avoir aussi accès aux récits des trois évangélistes synoptiques en suivant le parcours des années A, B et C. La seconde raison, plus politique et pragmatique, était de permettre aux chrétiens d’entendre au moins une fois la Passion, puisque beaucoup ne pouvaient venir l’écouter à la célébration de la Croix du Vendredi, le jour n’étant que rarement férié. Je peux le comprendre, mais ce choix a terni, ou mis au second plan, la chronologie de la Semaine sainte, et rend moins sensible le basculement qui se fit en quelques jours : de la joie de l’acclamation du Roi rédempteur (c’est bien le sens premier du mot « Hosanna » qui se traduit « aie pitié de nous, sauve-nous ») au retournement de la foule réclamant sa condamnation.

Alors, pour nous, aujourd’hui, à quoi ces textes nous invitent-ils ?

  • D’abord, à acclamer le Christ Rédempteur. L’acclamation et la louange ne font peut-être suffisamment pas partie de notre prière… Peut-être que ce chant (même s’il est truffé d’alléluia…) pourrait nous aider :

Louange à toi, Seigneur Jésus, L’humble chemin de ta venue Guide nos pas jusqu’au salut, Alléluia, alléluia, alléluia.

La mort n’a pu garder sa proie, L’envers vaincu s’ouvre à ta voix, L’amour triomphe par la croix Alléluia, alléluia, alléluia. Voici la tombe descellée, Et ses témoins pour l’annoncer, Sont envoyés au monde entier, Alléluia, alléluia, alléluia. Tu es vivant, gloire à ton nom ! Hâte le temps où nous pourrons Vivre sans fin dans ta maison, Alléluia, alléluia, alléluia.


  • Ensuite, à l’écouter ! Prendre un peu de temps chaque jour pour lire la Bible, ou méditer les textes de la messe pourrait-être une belle et bonne chose.

  • Mais aussi à supporter… Il y a tant de choses qui nous agacent, voire nous révoltent. Il y a tant d’injustices qui se déploient sous nos yeux. Faut-il prendre les armes ? Ou laisser parler Isaïe : « Et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. »

  • Mais surtout, à prendre le chemin avec Lui ! Pour cela, je vous remets cette petite réflexion que je m’étais faite sur cette petite phrase dite lors de la consécration eucharistique « Faites ceci en mémoire de moi ». Il me semble important de lier la parole à l’acte. Cette parole peut se rapporter tant à l’acte présent, qu’à un acte passé, qu’à un acte à venir. Que désigne donc le « Ceci » ? À mon avis, les trois aspects : passé, présent et futur. Voyez-y là le programme de la Semaine…

  • Passé : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : annoncer ma Parole, pardonner aux autres, prier votre Père, visiter les malades, etc. Bref, faites les œuvres de miséricorde. Soyez le signe au milieu des hommes d’un Dieu qui aime chacun, d’un Dieu qui appelle chacun à trouver en lui cette eau qui apaiser cette soif inextinguible d’absolu que vous vivez. Faites preuve de charité en mémoire de moi.

  • Présent : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : partager le pain et le vin de la Vie. Lavez-vous les pieds les uns des autres. Offrez-vous en sacrifice. Faites de votre vie un don nourrissant pour les autres. Livrez-vous à l’Amour. Faites preuve de foi en mémoire de moi.

  • À-venir : « Faites ceci en mémoire de moi ». Vous aussi, allez jusqu’au bout, ne vous arrêtez pas en chemin. Gravissez toute la colline. Prenez sur vous votre croix, mon joug. Vous verrez, le fardeau sera plus léger que vous ne pourriez le croire. Faites preuve d’espérance en mémoire de moi.



« Donne-nous Seigneur un cœur qui écoute… » (Père André Sève, Paris, 1984)

« Seigneur, apprends-moi à écouter et à parler. D’abord écouter. Pas m’écouter, moi, dans ce que dit l’autre, mais l’écouter, lui. Il est bavard, je le suis ; il est compliqué, je le suis ; il est plein de lui-même, je le suis ! Il n’est pas très franc, le suis-je tout à fait ? Il a tous les défauts du monde, et moi aussi ! Nous sommes bien partis pour un dialogue de sourds ou vers un échange aigre.

Ô Seigneur, donne-moi une oreille qui écoute, un cœur qui écoute. Je me dirai : Il est intéressant, on est bien avec lui. Alors je pourrai lui parler. Il m’écoutera, il me parlera, nous serons heureux. Tout ce que l’on raconte sur l’incommunicabilité nous fera rire. Et toi, Seigneur, tu regarderas deux hommes qui se parlent… »


Lettre aux Corinthiens de Clément de Rome (4e Pape. De 92 à 99)

XVI, 1. Le Christ appartient aux âmes humbles, à ceux qui ne s’élèvent pas au-dessus de son troupeau. 2. Le sceptre de la majesté de Dieu, le Seigneur Jésus-Christ, n’est pas venu avec un train d’orgueil et de somptueuse apparence, encore qu’il l’aurait pu, mais dans l’humilité comme le Saint-Esprit l’a prédit à son sujet : 3. « Seigneur, qui croira à notre parole ? Et le nom du Seigneur, à qui a‑t-il été dévoilé ? Nous l’avons annoncé comme un petit enfant, comme une racine dans une terre aride. Il n’a ni beauté, ni éclat ; nous l’avons vu, il n’a ni beauté, ni aimable apparence ; mais son aspect est sans gloire, on n’y reconnaît plus la forme humaine ; homme, chargé de coups et de peines, habitué à porter la souffrance, il détourne sa face, il est méprisé, on le compte pour rien. 4. C’est nos péchés qu’il porte et c’est pour nous qu’il souffre ; et nous, nous voyons en lui l’homme châtié, frappé, humilié. 5. Et pourtant, c’est à cause de nos péchés qu’il a été blessé, il a été meurtri à cause de nos iniquités. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et c’est grâce à ses plaies que nous sommes guéris. 6. Tous, nous errions comme des brebis, l’homme avait perdu sa route. 7. Le Seigneur l’a livré pour nos péchés, et lui dans les mauvais traitements n’ouvre pas la bouche. Comme un agneau conduit à la boucherie, comme une brebis muette devant le tondeur, il n’ouvre pas la bouche. Dans son humiliation, sa condamnation a été levée. 8. Qui racontera sa génération ? Sa vie est retranchée de la terre. 9. Pour les péchés de mon peuple il a été conduit à la mort ; 10. sa sépulture sera la rançon des impies, sa mort sera le rachat des riches. Car il n’a pas commis l’iniquité et on n’a point trouvé de mensonge en sa bouche. Et le Seigneur veut le purifier de ses plaies. 11. Si vous offrez des sacrifices pour vos iniquités, votre âme verra une longue postérité. 12. Le Seigneur veut l’arracher aux douleurs de son âme, lui montrer la lumière, façonner son intelligence, justifier ce juste qui se fait serviteur pour le bien d’un grand nombre ; et il prendra sur lui leurs péchés. 13. C’est pourquoi il aura en héritage des multitudes et il partagera les trophées des puissants pour s’être lui-même livré à la mort et s’être mis au nombre des pécheurs. 14. Il a pris sur lui le péché d’un grand nombre, il a été livré à cause de leurs péchés » (Is 53, 1–12). 15. Lui-même dit encore : « Je suis un ver et non un homme, la honte du genre humain, le rebut du peuple, 16. tous ceux qui m’ont vu m’ont bafoué, leurs lèvres ont ricané, ils ont hoché la tête : Il a espéré dans le Seigneur, que le Seigneur le délivre, le sauve puisqu’il est son ami » (Ps 21, 7–9). 17. Vous voyez, bien-aimés, quel modèle on nous donne ; si le Seigneur s’est humilié ainsi, que ferons-nous, nous à qui il donne de marcher sous le joug de sa grâce ?


Jean-Paul II

« "Le Christ Jésus, de condition divine s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave. Il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et la mort de la Croix." (Ph 2,6) Voilà la véritable image du Messie, du Fils de Dieu, du Serviteur du Seigneur ! » (Jean Paul II)


Méliton de Sardes (mort avant 190)

« Bien des choses ont été annoncées par de nombreux prophètes en vue du mystère de Pâques qui est le Christ. C’est lui, l’agneau muet ; c’est lui, l’agneau égorgé ; c’est lui qui est né de Marie, la brebis sans tâche ; c’est lui qui a été pris du troupeau, traîné à la boucherie, immolé le soir, mis au tombeau vers la nuit. Sur le bois, ses os n’ont pas été brisés ; dans la terre, il n’a pas connu la corruption ; il est ressuscité d’entre les morts et il a ressuscité l’humanité gisant au fond du tombeau »

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