Fugacité



Garçon mordu par un lézard

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 66 x 49,5 cm, 1593-1594

Fondazione Longhi, Florence (Italie)


Méditation

C’est d’abord ce visage grimaçant que nous regardons. C’est apparement encore le même modèle, Mario Minniti. On retrouve sa chevelure abondante et bouclée, ses sourcils épilés et dessinés au fard, sa bouche lippue et son épaule droite ou jours découverte. À l’oreille a été glissée une rose. Il est habillée d’une chemise blanche ouverte, et d’un tissu rouge-brun rapidement noué sur l’épaule gauche. Il se tord sous la douleur de la morsure de ce petit lézard qui s’est accroché à son majeur droit.


Notons qu’il ne s’est pas encore lavé les mains ! Les ongles sont toujours en deuil... Sa main gauche esquisse un geste d’horreur, presque efféminé. Comme dans les oeuvres précédentes, le fond est ocre verdâtre, avec simplement un trait qui marque le passage d’un rai de lumière. Un table de bois sur laquelle est posée une carafe de verre dans laquelle est placée un bouquet de roses. Au pied, quelques fruits, deux cerises et quelques figues. C’est de ces fruits que jaillit ce petit lézard vert qui mord le doigt du jeune homme. La carafe transparente reflète une parie de la scène que nous ne pouvons voir : une fenêtre devant laquelle on distingue le chevalet et le peintre.

Notons qu’il existe deux versions de ce tableau. Les experts se disputent sur l’attribution de tel ou tel au Caravage. Mais, même si celui de Londres semble plus tardif, rien ne nous empêche de penser que les deux tableaux soient du Caravage.


C’était monnaie courante à l’époque pour les peintres de copier leurs propres oeuvres qui avaient du succès. Ce serait le seul cas connu pour le Caravage, mais n’oublions pas que cette peinture n’est pas une œuvre de commande mais un tableau prévu pour être vendu sur le marché. Malgré tout, la version de Florence me semble plus dans la veine du Caravage, avec cette hésitation dans le trait, un regard plus équivoque, une douleur fugitive plus marquée et moins posée. L’œuvre de Londres est beaucoup plus « léchée ».


L’œuvre est surprenante et, malgré le même modèle, est beaucoup moins ambigüe que les autres oeuvres de jeunesse. Il ne semble pas avoir ici d’interprétation érotisante. Par contre, l’œuvre appelle à une réflexion sur la fugacité du présent, sur le lien entre ressenti et intellectualisation. Pourrait-on imaginer une lecture phénoménologique ? Pour la résumer en trois étapes : la sensation émotive entraîne une dramatique intérieure puis une mise en logique de l’expérience vécue, du phénomène. Ne sommes-nous pas devant une représentation de ce phénomène ?

Ô bien sûr, le sujet n’est pas si original que cela. Déjà, Praxitèle avait sculpté l’Apollon Sauroctone. Nous en connaissons la copie Borghèse du Musée du Louvre.



Apollon Borghèse

Copie romaine du Ier siècle apr. J.-C, d’après Praxitlre

Marbre, 140 cm

Musée du Louvre, Paris (France)


Ou encore ce dessin d’une enfant mordu par une écrevisse :



Asdrubale mordu par une écrevisse

Sofonisba Anguissola (Crémone, vers 1532 - Palerme, 1625)

Craie noire et fusain sur papier brun, 32,2 x 37,5 cm, v. 1554

Musée Capodimonte, Naples (Italie)


Et enfin ce tableau anonyme du Musée de Strasbourg :


Jeune garçon pincé par une écrevisse

Anonyme

XVIIème siècle, Huile sur toile, 96 x 73 cm

Musée des Beaux-Arts, Strasbourg (France)


Mais pour notre tableau, c’est plus qu’une scène de genre. Nous pourrions presque imaginer une photographie. Le peintre, en reflet dans le vase, avait prévu de peindre une scène de genre très classique, un jeune homme devant un bouquet de fleurs, sorte d’Apollon. Puis, voilà cet événement de la morsure du lézard. Et quelqu’un eut le temps de prendre une photographie de la surprenante expressivité de cet adolescent. Bref, un instantané...


Et le peintre nous donne ici matière à méditer sur nos sens et ce qu’ils provoquent en nous. Voilà ce garçon qui devait poser tranquillement, la main droite certainement posée sur la table, lorsqu’un lézard se glissant entre les feuilles vient le mordre. Il n’a pas le temps de réfléchir, la douleur s’impose à lui, il a mal. Vivement il se retire de cette table, il semble même prêt à basculer. A-t-il vu d’où venait cette morsure ? Rien ne nous le montre, son regard est perdu dans le vide. L’information n’a pas encore atteint son cerveau, il ne fait que réagir à ce mal. Il s’écarte, s’effraie intérieurement, s’affole : le geste de sa main gauche et le haussement de son épaule l’atteste. La chair est touchée, blessée. Le spasme se lit sur ses lèvres. Ce qui est amusant, à la différence d’autres toiles comme L’incrédulité de saint Thomas, est qu’ici le toucher n’est pas limé au regard. Thomas voit puis touche. Ce jeune homme est touché et va ensuite voir. Les sens ont pris le dessus sur l’intelligence. La douleur a ses raisons que la raison ne connaît point... pour plagier Blaise Pascal.


Mettons-nous à la place de cet adolescent. Il pose pour un peintre devant lui. Puis soudain cette vive souffrance. Il réagit instinctivement. Il lève la main blessée, un doigt se plie sous le poids du lézard. L’autre main se retire, comme pour éviter d’être, elle aussi, mordue. Mais ce regard... ce regard qui ne regarde rien ; ni le lézard, ni le peintre, ni sa main, rien ! Pour autant, il n’est pas dénué d’expressivité. On y lit une sorte de terreur, d’inquiétude. La bouche et la commissure des lèvres, elles, montrent la souffrance, presque extatique. Le haut du visage montre, lui l’inquiétude, voire la colère.


En fait, le regard ne se tourne pas vers quelque objet extérieur, il reflète un espace intérieur, tel le regard de Thomas dans le tableau évoqué plus haut. Mais on a en plus l’impression en le regardant que la perception de la douleur va plus vite que sa pensée. Ce n’est pas une réflexion mesurée, mûrie que reflète ce regard. Mais une apparition fugace de son âme. La douleur a fait tomber la barrière qui nous empêchait de voir le fond de son âme. Les psys de tout poil dirait que par le « ça », le « surmoi » s’est effacé au profit du « moi » !


Pour le dire plus simplement, sa douleur lui permet d’accéder à son être le plus profond Non pas à de sentiments, des réactions élaborées, et donc jamais dépourvues de subjectivité, de volonté de paraître. Mais à son être débarrassé de toutes les conventions, les apparences, les faux-fuyants. Il se montre tel qu’il est. De fait, c’est souvent le cas devant la souffrance : l’homme se révèle en profondeur. Et il me semble que les deux mains en sont la meilleur expression. La main gauche fait l’expérience, non raisonnée, de la douleur. C’est une expérience horizontale. Sa main droite, non concernée par cette souffrance, se lève et prend l’expression d’une verticalité. Le spasme qui s’est emparé de tout le corps de ce garçon, s’achève dans cette main tendue vers le ciel, main qui s’offre et qui est prêt à recevoir. Là est peut-être son regard intérieur...


Extase de la bienheureuse Ludovica Albertoni

Gian Lorenzo Bernini (Naples, 1598 - Rome, 1680)

Marbre, 188 cm, 1674

Église San Francisco a Ripa, Rome (Italie)

Une main qui souffre, une autre qui s’ouvre. Un regard qui souffre, une bouche qui s’ouvre. une perte de la maîtrise de soi d’un côté, et l’ouverture à la demande d’aide de l’autre. Et cette déprime ce de la douleur ouvre son regard intérieur, de façon fugace et éphémère certes, mais un regard qui confine à l’extase. Une extase charnelle qui le mènera peut-être à l’extase spirituelle. Un saisissement devant la douleur qui le mènera peut-être à un dessaisissement intérieur, passage de l’activité charnelle à la passivité spirituelle, expérience mystique en germe. Ce lézard sera peut-être l’agent externe qui lui permettra de tourner son regard sur lui-même et de vivre cette expérience de l’intériorité surnaturelle. De mordu par le lézard, il devint mordu par la grâce. C’est ce que montre ce fabuleux gisant du Bernin. Puissions-nous vivre cette même expérience physique et spirituelle...