Ier Dimanche de Carême (C)

Le roi pèlerin



Le départ en croisade

Attribué à Félix DA COSTA MENSEN (1639 – 1712)

Peinture sur toile (Vers 1687), 120 x 180 cm

Église Saint-Louis des Français, Lisbonne (Portugal)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 4, 1-13)

Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. » Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. » Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.


Ce que je vois

La scène est séparée en deux : à gauche, saint Louis, dans les habits d’apparat que l’on retrouve sur tous les tableaux, hormis qu’il tient en main son sceptre, signe de son pouvoir temporel. Il est accompagné de soldats, d’hommes de lige et d’un jeune enfant, sûrement un de ses fils. De la barque, un soldat tenant la barre s’approche du bord pour accueillir le Prince. On aperçoit dans le fond plusieurs barques chargées de soldats qui partent rejoindre le navire que l’on voit au mouillage en haut à droite. Saint Louis, comme ses soldats, part pour embarquer vers la Croisade. Est-ce le départ d’Aigues-Mortes pour Chypre en 1248, ou est-ce la VIIIe croisade pour Tunis en 1270 qui verra la mort du Roi ? Rien ne nous l’indique, hormis le tableau en pendant de l’autre côté qui montre la mort du roi et laisse donc penser que ce fut son dernier voyage.


Pèlerin

Ce n’est pas un roi guerrier que nous voyons en premier lieu ici, mais un roi pèlerin. Il n’a pas revêtu la cuirasse, comme ses compagnons, mais sa tenue royale. Le pied quasiment déchaussé, il part d’abord sur les pas du Christ, en pèlerinage. Il faut dire qu’il a fait de sa vie un pèlerinage. Le XIIIe siècle était celui de la marche, de l’effort, de la force mise au service du Christ, un Christ que l’on trouve sur les routes, un Christ que l’on rejoint dans les hauts-lieux de la chrétienté : Vézelay, Rome, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle, Orcival, Rocamadour, le Mont-Saint-Michel, etc.


Les hommes se lancent sur les routes de la foi. Louis, lui aussi, homme de foi, part en pèlerin. Un pèlerinage de repentance. Car toutes ses routes sont celles où, bâton et besaces en main, pieds nus, comme les apôtres, on marche à la suite du Christ, on marche pour regretter ses péchés et espérer un Paradis qui semble si inaccessible. Seul l’effort, seule la force au service de la foi et de la repentance nous sauveront…


C’est le combat de ce siècle : le combat encore actuel entre le péché et la grâce, entre l’enfer le paradis, entre le châtiment et la rédemption. Ce combat se vit sur les chemins de la foi, là où l’on est « pauper et peregrinus », pauvre et pèlerin.


Louis est de ce siècle, Louis partage cette foi, il veut même en être le héraut. Louis a peur du péché mortel comme sa mère, Blanche de Castille, lui a enseigné :

« Mon fils, lui disait-elle, je vous aime bien, mais j'aimerais mieux vous voir mort que coupable de péché mortel. »

Alors, comme ses contemporains, il prend la route. Chaque année, il se rend sur la tombe de ses prédécesseurs en l’église abbatiale de Saint-Denis qu’il a érigée en nécropole royale. Il se rendra à quatre reprises à la Madeleine de Vézelay, cinq fois devant la Vierge noire de Chartres, quatre fois à Rocamadour. Il faut dire que dans son cœur, la Vierge Marie, et donc tous les pèlerinages qui s’y rapportent, a une place privilégiée. Humblement il prendra la route, très souvent à pieds nus, au risque de choquer le peuple. Mais sa condition royale a moins d’importance que celle de chrétien et de pèlerin.


Ainsi, lors d’un chemin de Croix du Vendredi Saint, Louis, en pèlerin pauvre, va impressionner son propre chapelain, Guillaume de Chartres :

« Nu-pieds, en humble contenance, dans quelque ville ou lieu qu’il se trouvât, il parcourait les rues boueuses ou caillouteuses pour se rendre aux diverses églises ; il y entrait pour prier, distribuant ses aumônes à tous les pauvres rencontrés… »

Croisé

Il est à l’époque une autre façon d’être pèlerin, c’est de se croiser. Se croiser veut dire, prendre sur soi la Croix du Christ, que l’on cousait sur son manteau, pour partir rejoindre les lieux saints en Terre promise. Se croiser sera aussi, par déviation, partir bouter hors du pays les infidèles qui viennent souiller ces lieux : les Sarrazins. Mais elle est d ‘abord une expérience religieuse, un vrai pèlerinage. À un tel point que ceux qui ne pouvaient rejoindre les lieux saints, faute de temps, d’argent ou de santé, devaient se contenter de vivre LE pèlerinage en faisant tout un parcours à genoux sur les labyrinthes de plusieurs cathédrales.


Ainsi, tout croisé doit se plier à tout un rituel codifié par l’Église depuis Urbain II (pénitence, renoncement aux gloires terrestres, habillement caractéristique, parcours de purification, etc.) afin de faire parti des Milites Christi (soldats du Christ). Louis, comme tout un chacun, s’y pliera de bonne grâce. Ainsi, lorsqu’il rejoint Aigues-Mortes en 1248 pour embarquer avec ses compagnons pour la Croisade, il égrène son parcours de temps de prière et de pénitence dans toutes les églises qu’il croise.


Les deux croisades qu’entreprit saint Louis ne furent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, couronnées de succès. La première fut un échec où il connût l’humiliation de la captivité. Il en revint encore plus inquiet des pauvres et souffrants. La seconde lui donna la mort à Tunis en 1270, couché, selon sa volonté, sur un tas de cendres.


Tentations

Et pourtant, Louis, roi du pays le plus puissant de l’époque, roi véritablement emblématique, ne céda jamais aux tentations de sa charge. Il se voulait pauvre en Christ, il le fut.

  • Il faut assez fort pour comprendre que l’homme ne vivait pas seulement de pain mais de toute parole qui venait de Dieu. Le pain, il le distribuait aux pauvres. Il savait qu’il était difficile de prier le ventre vide… Lui se nourrissait de la Parole de Dieu. Cette parole qu’il méditât sur les routes en orant pèlerin, processionnant derrière un reliquaire, ou en priant les heures du bréviaire.

  • Il fut assez humble pour ne pas chercher pouvoir et gloire, auxquels il pouvait pourtant prétendre. Plutôt que de voir ses sujets d’incliner devant lui, il allait les servir dans les monastères, laissant les moines médusés. La seule gloire qu’il recherchait était celle du Christ, jusqu’à lui offrir l’écrin de la Sainte Chapelle pour y déposer la couronne d’épines. Le seul pouvoir qu’il s’accordait était celui de la justice qu’il rendait sous son chêne à Vincennes.

  • Il fut assez pieux pour ne pas céder à tenter Dieu. Ainsi, lorsqu’il imposait les mains sur un malade disait-il : « Le roi te touche, mais Dieu te guérit ».

En fait, Louis ne veut qu’une chose, vivre au plus près du Christ, vivre l’Évangile, comme le disait saint François d’Assise, « sine glossa » (sans commentaire, sans fioriture…), au plus près. C’est ce que ce roi pèlerin vécu nous rappelant ainsi que l’on prie aussi avec ses pieds, avec notre corps. Nous rappelant aussi que le chrétien est toujours en route, sur les chemins, comme le Christ. « Le scout campe et décampe » disait le Père Sevin, le chrétien aussi. Nous marchons pour rejoindre Dieu, pour retrouver sa demeure.


Aujourd’hui…

Nous sommes fils de France, fils de l’Église, fils de Louis. Prenons exemple aujourd’hui pour conduire notre vie :

  • D’abord, osons être forts ! Ne nous décourageons pas. Ne restons pas assis ! En avant ! Debout. L’avenir et le Paradis sont à ceux qui oseront. Oser, c’est la sainteté ! Soyons forts !

  • Ensuite, ayons une âme de pèlerin. Nous devons être continuellement en route. Ne jamais nous installer, ni même nous encrouter ! Chaque jour, nous reprenons notre bâton et nous suivons le Christ, quoi qu’il en coûte, quel que soit le temps, quelle que soient nos forces, car il est notre force. Le chrétien est un pèlerin de nature !

  • Enfin, résistons ! Résistons à ces tentations qui nous guettent à chaque instant comme pour Louis. Elle est en embuscade, la recherche de la gloire et du pouvoir. Elle s’accroche à notre ventre, l’idée que la vie terrestre est plus importante que la vie céleste. Elle nous harcèle, la volonté de tenter Dieu pour qu’il m’exauce ou me prouve son existence.

Contre ces tentations, seule une âme de pèlerin peut nous délivrer, une âme qui chemine derrière le Christ et ses saints, une âme forte, déterminée, grande et noble. Bref… une âme de Chevalier du Christ !



Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Homélies sur Matthieu, 13, 1; PG 57, 207-209.

Alors Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le démon (Mt 4,1). Que signifie cet "alors" ? Après la descente de L'Esprit Saint, après la voix venue d'en-haut et qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en lui j'ai mis tout mon amour (Mt 3,17). Le plus surprenant est cette affirmation de l'évangéliste : c'est le Saint-Esprit qui le conduisit en ce lieu! En effet, tout ce que Jésus a fait et enduré était destiné à nous instruire. Il a donc voulu être conduit en ce lieu pour lutter avec le démon, afin que nul parmi les baptisés ne soit troublé s'il subit après son baptême de plus grandes tentations, comme si c'était extraordinaire ; mais il doit supporter tout cela comme étant dans l'ordre des choses. C'est pour cela que vous avez reçu des armes: non pour rester oisifs, mais pour combattre.


Voici pour quels motifs Dieu n'empêche pas les tentations qui vous surviennent. D'abord pour vous apprendre que vous êtes devenus beaucoup plus forts ; puis, afin que vous gardiez la mesure, au lieu de vous enorgueillir des grands dons que vous avez reçus, car les tentations ont le pouvoir de vous humilier. En outre, vous serez tentés afin que ce génie du mal, se demandant encore si vous avez vraiment renoncé à lui, soit convaincu, par l'expérience des tentations, que vous l'avez totalement abandonné. Quatrièmement, vous êtes tentés pour être entraînés à être plus forts et plus solides que l'acier. Cinquièmement, afin que vous ayez la certitude absolue que des trésors vous ont été confiés. Car le démon ne vous aurait pas assaillis, s'il n'avait pas vu que vous receviez un plus grand honneur. <>


Et remarquez en quel lieu l'Esprit Saint a conduit Jésus : non pas en ville, ni sur la place publique, mais au désert. Car, puisqu'il voulait attirer le démon, il a donné prise à celui-ci non seulement en ayant faim, mais aussi en venant en ce lieu. Le démon s'attaque surtout à ceux qu'il voit seuls et à l'écart. <> Lorsqu'il voit des gens rassemblés, il n'a plus la même audace, il perd confiance. Aussi faut-il surtout que nous soyons toujours ensemble, pour ne pas offrir une proie facile au démon. Celui-ci trouve donc Jésus dans le désert, et un désert inaccessible.


Voyez avec quelle ruse et quelle perversité le démon s'approche, et comme il saisit le bon moment ! Il n'aborde pas celui qui jeûne, mais celui qui a faim. Apprenez ainsi comme le jeûne est un grand bien, et l'arme la plus puissante contre le démon ; sachez qu'après le baptême il ne faut pas se livrer au luxe, à l'ivrognerie, aux repas plantureux, mais s'adonner au jeûne. C'est pour cela que Jésus lui-même a jeûné, non pas qu'il en eût besoin, mais afin de nous instruire.



Homélie d'Origène (+ 253), Homélies sur le Cantique, 3, 13; GCS 8, 221,19 223,5.

La vie des mortels est pleine de pièges dangereux, pleine de lacets trompeurs, tendus contre le genre humain par celui qui est appelé le chasseur géant : Nemrod, dressé contre le Seigneur. Qui est ce géant, sinon le démon, qui se révolte contre Dieu même ?


Et parce que l'ennemi avait tendu partout ses lacets, et qu'il y avait capturé presque toute l'humanité, il fallait que se dressât quelqu'un de plus fort et de plus digne, qui les déchirerait afin de frayer le chemin à ceux qui marcheraient à sa suite. C'est pourquoi le Sauveur lui-même, avant qu'il se fût uni en mariage avec l'Église, est tenté par le démon, si bien que, triomphant des pièges de la tentation, il découvre son épouse à travers eux, et il l'appelle à lui pour lui enseigner et lui montrer à l'évidence que ce n'est pas à travers l'oisiveté et les plaisirs, mais à travers beaucoup de détresses et de tentations qu'il lui faudra rejoindre le Christ.


Car personne d'autre ne s'est montré capable de vaincre tous ces pièges. En effet, il est écrit : Tous les hommes sont pécheurs (Rm 3,23). Et aussi : Car aucun homme n'est assez juste sur terre pour faire le bien sans pécher (Qo 7,20). Et encore : Nul n'est exempt de souillure, n'aurait-il vécu qu'un seul jour (cf. Ps 50,7; Jb 15,14). Donc, notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ est le seul qui n'a pas fait de péché; mais le Père l'a pour nous identifié au péché (2 Co 5,21) afin que, dans cette ressemblance de la chair du péché, il condamnât le péché au moyen du péché. Le Sauveur est donc entré dans ces filets, mais il est le seul qui n'ait pu y être capturé. Au contraire, en les ayant rompus et déchirés, il donne à l'Église l'assurance d'oser rompre les filets, de traverser les pièges et de dire avec allégresse : Comme un oiseau, nous avons échappé au filet du chasseur ; le filet s'est rompu : nous avons échappé (Ps 123,7).


Mais qui a rompu les filets, sinon celui-là seul qu'ils n'ont pu retenir ? Pourtant il s'est livré à la mort volontairement, et non pas, comme nous, sous la contrainte du péché. Et parce qu'il fut libre entre les morts (cf. Ps 77,6), après avoir vaincu celui qui détenait l'empire de la mort, il a supprimé la captivité qui contraignait à la mort. Et non seulement il s'est ressuscité lui-même d'entre les morts, mais en même temps il a éveillé ceux qui étaient captifs de la mort et il les a fait asseoir aussitôt dans les cieux. En effet, montant dans les hauteurs, il a emmené captive la captivité (cf. Ep 4,8), non seulement en entraînant les âmes, mais aussi en ressuscitant leurs corps. L'Évangile atteste en effet que les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent et entrèrent dans la ville sainte (Mt 27,52-53) du Dieu vivant, Jérusalem.


Prière

Accorde-nous, Dieu tout-puissant, tout au long de ce carême, de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de nous ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle. Lui qui règne.