Ier dimanche de Carême (C)

Du repentir à la déification -



Christ en majesté et la cour céleste

Anonyme

Sacramentaire de Charles le Chauve, 869-870

Manuscrit Latin 1141, folio 5r, tempera et or sur parchemin

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)



Marie-Madeleine au tombeau

Tzortis (peintre crétois actif au milieu du XVIe siècle)

Fresque, 1547

Monastère Dionysiou, Mont Athos (République monastique du Mont Athos, Grèce)


Lecture du livre du Deutéronome (Dt 26, 4-10)

Moïse disait au peuple : Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. C’est là qu’il est devenu une grande nation, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ; ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression. Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. « Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »


Psaume 90

Quand je me tiens sous l’abri du Très-Haut et repose à l’ombre du Puissant, je dis au Seigneur : « Mon refuge, mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »

Le malheur ne pourra te toucher, ni le danger, approcher de ta demeure : il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins.


Ils te porteront sur leurs mains pour que ton pied ne heurte les pierres ; tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon.

« Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre ; je le défends, car il connaît mon nom. Il m’appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve. »


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 10, 8-13)

Frères, que dit l’Écriture ? Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur. Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons. En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. Car c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut. En effet, l’Écriture dit : Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte. Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n’y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 4, 1-13)

Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. » Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. » Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.


Présentation de la B.N.F.

L'origine de ce sacramentaire, anciennement située à Saint-Denis ou à Corbie, est maintenant abandonnée au profit de l'école du palais de Charles le Chauve. D'après Bastard, le manuscrit aurait été conservé jusqu'au XVIIe s. dans le trésor de la cathédrale Saint-Etienne de Metz. En réalité, le manuscrit est probablement passé par l'abbaye de Jumièges, avant d'appartenir à Jean Ballesdens (1595-1675), avocat du parlement de Paris et bibliophile, d'après une note du XVIIIe s. figurant au folio 1 du ms. lat. 9447, qui est une copie tardive du manuscrit : "Copié sur la copie ancienne tirée du Pontifical de Jumiège qu'avoit M. Ballesdens et que l'on estime estre d'environ 500 ans ainsy peu ancien." Jean-Baptiste Colbert a acquis le sacramentaire en 1675 avec la succession de Jean Ballesdens. En 1732, il rejoint la Bibliothèque du roi avec les manuscrits de Colbert.


Ce que je vois


L’enluminure

Nous sommes au ciel (le bleu du fond nous le montre), mais pas ce ciel au-dessus de nos têtes, c’est le ciel divin d’où coule l’or divin. Au centre, dans une mandorle, le Christ. Plus on s’éloigne de lui, plus la couleur est claire, car en s’approchant, l’obscurité du mystère divin nous couvre. Couvert d’une toge dorée, il est assis sur le globe de l’univers. De sa main gauche, il tient le livre de la Parole, ou le recueil des actes des hommes. De la main droite, il tient un globe terrestre. Notez son visage jeune, imberbe et souriant : il nous rassure et nous appelle à rejoindre cette cour céleste. Autour de sa mandorle, les quatre animaux de la vision d’Ézékiel qui représentent aussi les quatre évangélistes (c’est Irénée de Lyon qui en fait les attributs des évangélistes) : l’homme (Matthieu), le boeuf (Luc), le lion (Marc) et l’aigle (Jean). Puis la cour céleste composée d’anges, d’archanges, de séraphins et de chérubins.


Je trouve très beau dans cette image le visage du Christ qui paraît prêt à venir nous chercher (regardez ses pieds) pour partager cette joie céleste.


La fresque

Les paysages de montagnes acérées sont courants dans l’art byzantin, images de la création du cosmos. À gauche, le tombeau est ouvert et les linges reposent, affaissés. Marie-Madeleine est à genoux devant le Christ, cheveux dénoués (signe des courtisanes) : elle implore son Maître, prête à le saisir (Noli me tangere lui répondra Jésus : ne me tiens pas). Jésus porte la tunique de son humanité (couleur de la terre) et le manteau de sa divinité (le bleu céleste). De la main gauche, il tient le rouleau (c’est le même livre que l’on retrouvera dans l’apocalypse sur lequel sont écrits les noms des élus). De la main gauche, il vient d’empêcher Marie-Madeleine de le tenir, mais semble l’inviter à le suivre. Les couleurs sont vives et donnent un sentiment de joie et de plénitude.


Introduction


Archimandrite Sophrony, De Vie et d’Esprit, Le sel de la terre, p. 11-12


« Regardez le tableau grandiose que Dieu nous dévoile dans la création du cosmos, dans la création de l’homme à son image et à sa ressemblance. Ce que nous recherchons n’est pas limité à notre petite vie quotidienne ; c’est d’être avec Dieu et d’acquérir en nous la vie dans toute son ampleur, cosmique et divine.


« ‘Au commencement était le Verbe.’ Sans lui, rien n’existe de ce qui est. Nous faisons chaque jour l’expérience douloureuse de la vie, misérable, dans notre corps. Pourtant, nous sommes créés à l’image du Christ, de l’Absolu. Le problème, le mystère de notre vie, c’est le passage du relatif à l’Absolu. Si l’être a été créé par Dieu, il ne doit pas mourir. Dieu a créé la vie, Il n’a pas créé la mort. Notre but est la vie avec le Christ Dieu, l’immortalité, l’éternité. Selon la Révélation, l’éternité de Dieu peut nous être communiquée.


« Il faut viser Dieu lui-même dans sa personne, c’est-à-dire ce qui est le plus élevé, pour donner à notre corps, enclin à l’inertie, un mouvement éternel.


« Comment faire notre salut ? Comment rendre notre corps incorruptible, nous délivrer de l’emprise du péché et du pouvoir de la mort ? Telle doit être notre préoccupation de chaque instant, toujours plus forte, plus intense. La vie est courte et le but si élevé, mais si lointain.


« Pour l’Église orthodoxe, le salut de l’homme est la déification.


« Nous devons apprendre à vivre par la vie éternelle de Dieu lui-même. Qu’est-ce que la déification de l’homme ? C’est vivre comme le Seigneur a vécu, assimiler les pensées et les sentiments du Christ, surtout dans les derniers moments de sa vie terrestre. »


Méditation

J’ai publié cette semaine un très long texte sur la ferveur. Pourtant, il me semble qu’il y manque un aspect : la marche vers la lumière. De fait, je parle peut-être pour moi ! Il me semble, au préalable, que notre prière doit se structurer en passant par des étapes : la demande (« S’il te plaît, Seigneur »), la louange (« Gloire à toi, Seigneur Jésus, gloire à toi ! ») et le repentir (« Aie pitié de moi, Seigneur »). De ses trois étapes, c’est souvent la seconde qui est oubliée. Et pourtant, ne devrait-elle pas être la première ?


Sortir des ténèbres

Pour comprendre cela, imaginez que vous êtes dans le noir. Impossible de voir quoi que ce soit, ni de se diriger. La terreur nous prend et nous hésitons à faire un pas, de peur de nous heurter douloureusement à un mur. Nous sommes dans les ténèbres car nous nous sommes éloignés de la lumière divine. Et c’est notre péché qui nous y a plongé. Peut-être même n’avons-nous jamais eu l’occasion, ni fait l’expérience, de contempler cette lumière. Croyons-nous qu’en criant simplement vers Dieu lui demandant de nous sortir miraculeusement de ces ténèbres, il le fera ? Peut-être. Mais il paraît essentiel de comprendre que Dieu ne fait rien sans notre consentement, sans notre participation, et sans notre volonté de participer. La grâce nous précède toujours. Elle est essentielle, mais non suffisante si nous n’agissons pas. Mettez de la levure dans de la farine, la pâte ne lèvera pas d’elle-même. Sauf si nous avons la volonté de la mettre au four ! La grâce est en nous mais attend que notre volonté participe à son efficience. Demandez de l’aide à Dieu pour nous sortir des ténèbres (ou du pétrin devrais-je dire en parlant de la pâte !), très bien. Comprendre que c’est nous qui nous sommes laissés entraîner dans l’obscurité du péché, encore mieux. Mais sans lumière, comment en sortir ?


Métanoïa

Et c’est là qu’interviennent la foi et l’espérance. Je suis dans ma grotte, entouré de ténèbres. J’ai pris conscience de mon péché et appelé à l’aide le Seigneur. Mais il faut maintenant me convertir, me retourner. Le mot « métanoïa » en grec veut dire se convertir, faire demi-tour. Rappelez-vous les retournements (conversions) multiples que fit Marie-Madeleine devant le tombeau (Jn 20, 10-18) :

11 Marie Madeleine se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Et en pleurant, elle se pencha vers le tombeau.
12 Elle aperçoit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, à l’endroit où avait reposé le corps de Jésus.
13 Ils lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur répond : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a déposé. »
14 Ayant dit cela, elle se retourna ; elle aperçoit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.
15 Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui répond : « Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre. »
16 Jésus lui dit alors : « Marie ! » S’étant retournée, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni ! », c’est-à-dire : Maître.
17 Jésus reprend : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Va trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
18 Marie Madeleine s’en va donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur ! », et elle raconta ce qu’il lui avait dit.

Foi, espérance et charité

Elle est devant le tombeau et verse les larmes de l’obscurité (le tombeau est vide), les larmes de la conscience de son péché : comment ne pas imaginer qu’elle pense à ce qu’elle a vécu avec le Christ qui lui a pardonné (prière de repentir — le mot ‘repentir’ vient du grec penthos que nous pourrions traduire par ‘deuil » ) ? Puis, une première lumière advient : les deux anges. Et ils vont transformer ses larmes de repentir en larmes d’espérance, c’est-à-dire qu’elle ne va plus regarder uniquement son péché, son tombeau, mais s’ouvrir à la lumière de la miséricorde et de l’espérance, et pour cela elle implore les anges (prière de demande). Alors, elle se retourne et voit le Christ (première conversion : l’espérance). Son espérance est encore troublée par ses larmes de repentir, mais la parole du Christ va lui donner l’espérance et lui rendre la vue intérieure. Alors, elle se retourne (se convertit) une nouvelle fois. Si elle se retourne, elle regarde maintenant le tombeau ! Mais ce n’est plus le tombeau des ténèbres, mais celui de la foi, celui de la lumière. Et alors, elle retourne (troisième fois) vers ses frères pour leur annoncer que le Christ est ressuscité, c’est la conversion de la charité.


Vers la Lumière

Ainsi, pour sortir de ses ténèbres, pour s’extraire de son deuil (prière de repentir), elle a parlé aux anges messagers (prière de demande), le Christ l’a appelé et elle est partie dire sa joie à tous (prière de louange). Si nous restons dans notre obscurité, que nous n’avons pas l’espérance et la foi en une lumière divine, nous restons le nez collé sur notre péché. Si Marie-Madeleine n’avait pas interrogé les anges, exprimé son désir de trouver le Seigneur, elle serait restée dans les ténèbres du tombeau, et n’aurait jamais connu la joie de la conversion.


De fait, notre ferveur ne se maintient que si nous avons l’espérance de sortir de nos ténèbres et d’être illuminés par la lumière divine, de participer à cette lumière.


Je disais dans un texte précédent que j’allais essayer de vous faire partager ma découverte de la foi orthodoxe. Peut-être que si un orthodoxe me lit, il poussera des hauts cris ! Mon intention n’est certes pas de faire un cours de théologie ou de liturgie, ni même de présenter très clairement cette spiritualité (pour toutes ces questions, les livres sont nombreux). Non, simplement de vous partager ce qui m’enthousiasme, dans le sens étymologique du mot : ce qui rend présent Dieu en moi.


Démarche baptismale

J’ai parfois l’impression que notre Église catholique (que j’aime, je tiens à le rappeler !) se fixe obstinément sur le péché. Un peu comme si nous étions continuellement en train de regarder notre nombril, nous lamentant sur notre condition pécheresse, au risque de devenir moralisateur… Il y a quelques années, des mouvements nouveaux, comme les Charismatiques, ont essayé de nous ouvrir à une voie nouvelle, celle de la joie de l’Esprit. Mais comme souvent, le balancier de l’horloge ecclésiale est allé d’un côté à l’autre, sans trouver son équilibre : ou les yeux rivés sur nos pieds lourds du péché, ou les yeux tournés vers le ciel (mais les pieds qui ne touchent plus terre !). Peut-être pourrions-nous élever notre coeur tout en gardant nos racines terrestres ?


Permettez-moi une image un peu triviale : celle du baptistère. Garder les yeux sur nos ténèbres serait descendre dans la cuve baptismale (là où Dieu noie nos égyptiens, nos péchés) et ne jamais en remonter. Et en ce cas, la ferveur s’attiédit vite ou fait place à un jansénisme vengeur. Mais faire abstraction du repentir et de la conversion serait sauter à pieds joints au-dessus de la cuve ! Ne serait-il pas mieux d’y descendre et d’en remonter, les yeux tournés vers la lumière ?


Qu’est-ce à dire ? Descendre dans la cuve baptismale, c’est faire le même parcours que le Christ qui vient sur terre. Il se fait pleinement homme, tout en étant pleinement Dieu. Mais il partage totalement — hormis le péché — notre condition. Tout son évangile est un appel à la conversion : d’abord reconnaître notre péché. Mais pas uniquement ! Nous ouvrir ensuite à la lumière. Prenons l’exemple de Paul : il reconnaît son péché par l’aveuglement sur la route de Damas. Mais après un temps de pénitence, des écailles tombent de ses yeux (Ac 9, 18) et il s’ouvre à la véritable lumière divine. À un tel point que Dieu lui fera la grâce de contempler sa Gloire (2 Co 12). Phôs (Lumière) et Doxa (Gloire) sont peut-être les deux pierres angulaires de la spiritualité orientale…


Ainsi, l’Orient nous invite à plonger dans la cuve baptismale du repentir, et prenant appui sur le fond (notre espérance) d’en sortir vers la Lumière et la Gloire. Sans cette petite lumière (que Charles Péguy appelait « la petite fille espérance »), pas de ferveur, pas d’enthousiasme, pas de volonté pour nous extraire de nos ténèbres.


Vers la Gloire

Pas seulement vers une lumière qui nous comblerait déjà sur cette terre d’une joie ineffable, mais encore plus loin : vers la Gloire. Irénée de Lyon fut le premier à déclarer : « Si Dieu s’est fait homme, c’est pour que l’homme devienne Dieu ». Athanase rependra telle quelle cette citation au IVe siècle. En fait, Dieu s’est fait homme pour que nous devenions Dieu en Lui, par Jésus-Christ. En effet, Jésus, Verbe incarné, rend possible notre déification dans la mesure où, en lui, la nature humaine a été déifiée par la nature divine. Maxime le Confesseur ira jusqu’à écrire que l’incarnation de Dieu fait de l’homme un dieu au même degré que Dieu est devenu homme. Jésus vient donc diviniser notre nature humaine sans pour autant en faire une nature divine. Nous devons plutôt parler d’un appel à la participation de chacun à la vie en Christ dans une synergie entre notre volonté libre et la grâce divine. Il suffit de relire l’évangile… Jn 10, 34-35 :

Jésus leur répliqua : « N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait, et l’Écriture ne peut pas être abolie.

Ce que Pierre nous expliquera plus tard (2 P 1, 3-7) :

Sa puissance divine nous a fait don de tout ce qui permet de vivre avec piété, grâce à la vraie connaissance de celui qui nous a appelés par la gloire et la force qui lui appartiennent. De la sorte nous sont accordés les dons promis, si précieux et si grands, pour que, par eux, vous deveniez participants de la nature divine, et que vous échappiez à la dégradation produite dans le monde par la convoitise. Et pour ces motifs, faites tous vos efforts pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance de Dieu, à la connaissance de Dieu la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la persévérance, à la persévérance la piété, à la piété la fraternité, à la fraternité l’amour.

Boris Bobrinskoy & Guy Fontaine (Cinq leçons sur l’orthodoxie) :

« Treize siècles plus tard, saint Grégoire Palamas expliquera que la déification de l’homme fait partie du dessein de Dieu qui rend disponible la présence déifiante de l’Esprit par l’ascèse et la prière. L’Église, considérée comme le « corps du Christ », permet ainsi à ses membres de recevoir cette déification. Grâce aux sacrements et à l’effort personnel (amour du prochain, prière, ascèse), tout baptisé peut devenir par grâce ce que Dieu est par nature : un fils de Dieu. La liturgie, les sacrements, la théologie seront interprétés comme instruments de déification. »

Voilà peut-être la lumière que j’ai découverte dans la spiritualité orientale et qui m’enthousiasme ! En contemplant l’icône de la Sainte Face, je vois dans le regard du Christ cet appel intime et profond à le rejoindre en participant à la vie divine. Et ça, c’est une vraie et profonde joie !



Une explication théologique d’Olivier Clément

La Théosis (du grec: θέωσις, divinisation, déification) peut être définie comme une communion-participation avec Dieu ; elle est la grâce par laquelle un fidèle, libre de faute (en grec: ἁμαρτία, hamartía), s'emplit de la lumière divine, s'unissant à Dieu, dès cette vie, et en plénitude lors de la résurrection des morts. Pour les chrétiens orthodoxes, la théosis communique à l'homme une présence ontologique de Dieu lui-même, mais qui ne peut être entendue qu'au sens d'une participation ; elle est le salut. La théosis suppose que les êtres humains sont destinés dès le commencement à partager la vie ou la nature de la Toute Sainte Trinité. Par conséquent, un fidèle, enfant ou adulte, est sauvé, délivré de l'état de non-sainteté (hamartía — qui ne doit pas être confondue avec le grec: ἁμάρτημα, hamártēma, péché) pour la participation dans la Vie (en grec : ζωή, zōé, et non pas simplement βίος, bíos) de la Trinité — qui est éternelle.



Ô mon Dieu, Trinité que j'adore (Bienheureuse Elisabeth de la Trinité)

Ô mon Dieu, Trinité que j'adore, aidez-moi à m'oublier entièrement pour m'établir en vous, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l'éternité. Que rien ne puisse troubler ma paix, ni me faire sortir de vous, ô mon Immuable, mais que chaque minute m'emporte plus loin dans la profondeur de votre Mystère. Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et le lieu de votre repos. Que je ne vous y laisse jamais seul, mais que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi, tout adorante, toute livrée à votre Action créatrice.


Ô mon Christ aimé, crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre Coeur, je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer... jusqu'à en mourir ! Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me « revêtir de vous-même », d'identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m'envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu'un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur. Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable, afin d'apprendre tout de vous. Puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière ; ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement.


Ô Feu consumant, Esprit d'amour, « survenez en moi » afin qu'il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je Lui sois une humanité de surcroît en laquelle Il renouvelle tout son Mystère. Et vous, ô Père, penchez-vous vers votre pauvre petite créature, « couvrez-la de votre ombre », ne voyez en elle que le « Bien-Aimé en lequel vous avez mis toutes vos complaisances ».


Ô mes Trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, Immensité où je me perds, je me livre à vous comme une proie. Ensevelissez-vous en moi pour que je m'ensevelisse en vous, en attendant d'aller contempler en votre lumière l'abîme de vos grandeurs.


21 novembre 1904 (Notes Intimes 15)