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IIe dimanche de Pâques - Dimanche de la Divine Miséricorde

Jésus, j’ai confiance en toi -



Saint Pierre guérissant les malades de son ombre,

Laurent de La Hyre (Paris, 1606 - Paris, 1656),

Huile sur toile, 319 x 231 cm, May de 1635,

Cathédrale Notre-Dame, Paris (France)


Lecture du livre des Actes des Apôtres (Ac 5, 12-16)

À Jérusalem, par les mains des Apôtres, beaucoup de signes et de prodiges s’accomplissaient dans le peuple. Tous les croyants, d’un même cœur, se tenaient sous le portique de Salomon. Personne d’autre n’osait se joindre à eux ; cependant tout le peuple faisait leur éloge ; de plus en plus, des foules d’hommes et de femmes, en devenant croyants, s’attachaient au Seigneur. On allait jusqu’à sortir les malades sur les places, en les mettant sur des civières et des brancards : ainsi, au passage de Pierre, son ombre couvrirait l’un ou l’autre. La foule accourait aussi des villes voisines de Jérusalem, en amenant des gens malades ou tourmentés par des esprits impurs. Et tous étaient guéris.


Psaume 117

Alléluia !

Oui, que le dise Israël : Éternel est son amour ! Oui, que le dise la maison d’Aaron : Éternel est son amour ! Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur : Éternel est son amour !


La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux. Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !


Donne, Seigneur, donne le salut ! Donne, Seigneur, donne la victoire ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! De la maison du Seigneur, nous vous bénissons ! Dieu, le Seigneur, nous illumine.


Lecture de l’Apocalypse de saint Jean (Ap 1, 9-11a.12-13.17-19)

Moi, Jean, votre frère, partageant avec vous la détresse, la royauté et la persévérance en Jésus, je me trouvai dans l’île de Patmos à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus. Je fus saisi en esprit, le jour du Seigneur, et j’entendis derrière moi une voix forte, pareille au son d’une trompette. Elle disait : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoie-le aux sept Églises : à Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. » Je me retournai pour regarder quelle était cette voix qui me parlait. M’étant retourné, j’ai vu sept chandeliers d’or, et au milieu des chandeliers un être qui semblait un Fils d’homme, revêtu d’une longue tunique, une ceinture d’or à hauteur de poitrine. Quand je le vis, je tombai à ses pieds comme mort, mais il posa sur moi sa main droite, en disant : « Ne crains pas. Moi, je suis le Premier et le Dernier, le Vivant : j’étais mort, et me voilà vivant pour les siècles des siècles ; je détiens les clés de la mort et du séjour des morts. Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, ce qui va ensuite advenir. »


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 20, 19-31)

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.


Le tableau


Présentation de la Cathédrale de Paris


Le May de 1635, peint par Laurent de La Hyre caractérise la peinture classique française en vogue à Paris dans les années 1630-1640. Le thème est tiré des « Actes des apôtres ».


Saint Pierre

Saint Pierre, et son frère saint André, sont les premiers disciples de Jésus. De ce fait, plusieurs Mays de Notre-Dame illustrent des moments de la vie de Pierre. Saint Luc rédige les récits des « Actes des Apôtres » dans le cinquième livre du Nouveau Testament.


Dans les Écritures

Par les mains des Apôtres, beaucoup de signes et de prodiges se réalisaient dans le peuple. Tous les croyants, d’un seul cœur, se tenaient sous la colonnade de Salomon. Personne d’autre n’osait se joindre à eux ; cependant tout le peuple faisait leur éloge, et des hommes et des femmes de plus en plus nombreux adhéraient au Seigneur par la foi. On allait jusqu’à sortir les malades sur les places, en les mettant sur des lits et des brancards : ainsi, quand Pierre passerait, il toucherait l’un ou l’autre de son ombre. Et même, une foule venue des villages voisins de Jérusalem menait des gens malades ou tourmentés par des esprits mauvais. Et tous, ils étaient guéris. (Actes des Apôtres, chapitre 5, versets 12 à 16)

Le tableau

La composition se lit par plans successifs tels que le fil de l’histoire. Au premier plan, un jeune enfant pleure la mort de sa mère qui vient d’expirer. Elle apparait blafarde, allongée, la main tout juste abandonnée sur son enfant. Au second plan, Pierre, isolé au centre de la composition passe parmi les malades. Il évoque ainsi l’apôtre désigné par le Christ comme « la pierre sur laquelle bâtir l’Église ». Son ombre se projette sur un homme au visage bandé qui l’implore à ses pieds. Il incarne alors l’allégorie de l’Église par laquelle les prodiges se réalisent. Au troisième plan, sous la colonnade de Salomon, d’autres malades sont au sol ou soutenus par des femmes.

Le thème du secours porté aux malades rappelle la charité de l’Église et l’Hôtel-Dieu, à proximité de la cathédrale. En effet, il s’agit d’un lieu d’hospice pour les pauvres et les malades. Le teint blafard de la femme morte évoque également les épidémies de peste qui sévissent en France vers 1630.

Laurent de la Hyre (1606-1656)

De la Hyre traduit son goût de l’antiquité et de la culture classique par le décor antique de ses œuvres. Sa palette se caractérise par une harmonie de couleurs claires et pures. A Paris, il se présente comme un jeune peintre prometteur lorsque la confrérie lui commande le May de 1635. Finalement, le tableau trouve sa place dans le transept nord de la cathédrale. L’engouement autour de son œuvre lui permet alors d’accéder à une nouvelle commande : l’illustration de La conversion de saint Paul.


Méditation

L’an dernier, j’ai parlé du texte d’évangile de l’incrédulité de saint Thomas. Je voudrais aujourd’hui m’arrêter sur la deuxième lecture relatant les guérisons opérées par saint Pierre.


Je me dois de préciser auparavant, ce que sont des « Mays » :


Site de la Cathédrale Notre-Dame de Paris


Les « Mays » de Notre-Dame sont de grands tableaux commandés par la corporation des orfèvres parisiens en accord avec les chanoines pour les offrir le 1er mai à Notre-Dame. Ils sont réalisés entre 1630 à 1707 par des peintres célèbres à leurs époques.



Le May, offrande de la corporation des orfèvres

Le 1er mai 1449, la corporation des orfèvres parisiens inaugure l’offrande du May à Notre-Dame de Paris. Il s’agit d’un arbre décoré de rubans, planté devant le maître-autel en signe de dévotion à Marie. Quelques décennies plus tard, les orfèvres ajoutent un petit tabernacle composé de poèmes. L’ensemble alors suspendu à la voûte. En 1533, des tableaux de l’histoire du Vieux Testament, commençant par la Création du Monde apparaissent sur les tabernacles. On les appelle les petits mays. Les sujets sont le plus souvent empruntés à la vie de Marie. A cette date, le mois de mai s’écrit « May » d’où l’orthographe toujours utilisée.

Les Actes des Apôtres

Avec la Renaissance, la peinture religieuse de grand format apparait dans les églises. A Paris, au XVIIe siècle, de grands retables peints décorent les maîtres-autels. A partir de 1630, de grandes toiles de plus de trois mètres de hauteur, illustrant les actes des apôtres, remplacent les petits Mays. Par ailleurs, le cinquième livre du Nouveau Testament rassemble les récits concernant « Les Actes des Apôtres », écrits par saint Luc. Ils relatent l’activité missionnaire des premiers disciples de Jésus.

En définitive, le thème des toiles, choisi en collaboration avec les chanoines de la cathédrale, invite les peintres à soumettre leurs esquisses.

Une opportunité pour les peintres

D’abord placés devant l’autel de la Vierge, les grands Mays, se retrouvent accrochés aux piliers de la nef centrale. Au fur et à mesure que la collection s’agrandit, la localisation des mays change. Il est possible de les retrouver dans les chapelles, les arcades du chœur ou du déambulatoire. Les artistes choisis sont généralement des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture fondée en 1648. Cependant, la commande d’un May est un honneur convoité. La réalisation appartient souvent aux jeunes peintres, au talent prometteur. A une époque où les musées n’existent pas, l’exposition d’une œuvre dans la cathédrale leur procure l’opportunité d’une exposition publique permanente. De ce fait, ces commandes prennent la forme d’un concours et une véritable émulation anime les peintres. Ils y accordent donc un soin particulier pour parfaire leur réputation. Les collectionneurs cherchent également à en acquérir l’esquisse ou à en commander une seconde version.

Une série de tableaux partiellement conservée

En 1708, la dissolution de la corporation des orfèvres est due à des difficultés financières. De fait, les commandes cessent. C’est pourquoi, les révolutionnaires saisissent les grands Mays, comme les autres biens ecclésiastiques, en 1793. Sur soixante-treize tableaux commandés par la confrérie entre 1630 et 1707, seuls cinquante et un se retrouvent encore au musée Petits-Augustins ou au Louvre. Dans l’ensemble, la production picturale à Paris au XVIIe siècle reste emblématique de l’excellence. Finalement, l’évolution du goût permettent à certaines peintures de prospérer, alors que certaines, négligées par la critique, se font oublier.

Puisqu’au XIXe siècle, le décor est jugé encombrant et désuet, lors des restaurations, Eugène Viollet-le-Duc ne retient que quelques œuvres pour décorer des chapelles de la cathédrale. Les autres tableaux sont répartis ailleurs en France entre des églises, le Musée du Louvre, et les musées des Beaux-Arts en région, où ils sont exposés.


Ce que je vois

Comme le précisent les Actes des Apôtres, la scène se déroule près du Temple. L’artiste a représenté une colonnade, sorte de propylées qui laissent apparaître des marches qui pourraient être l’entrée de l’esplanade du Temple de Jérusalem, reflet de la colonnade de Salomon. Au sol, un grand nombre de malades attendent leur guérison, voire leur salut. Comme l’indique la notice de l’œuvre, la peinture fut réalisée cinq ans après la peste de 1630 qui ravagea surtout l’Italie du Nord, mais aussi une bonne partie de la France. Il suffit de regarder cette femme livide au premier plan, sur laquelle pleure son enfant, ou cet homme qui meurt dans les bras de son épouse derrière Pierre. Rappelons-nous que dans l’évangile, Jésus guérit aussi de nombreux malades, infirmes, aveugles ou boîteux avant d’entrer dans le lieu saint.


Ici, c’est Pierre qui ne fait que déambuler. Il doit entendre les cris et les gémissements de ceux qui souffrent et appellent à l’aide, ou les hommes ou Dieu. Depuis la mort et la résurrection de Jésus, l’espérance renaît. Tous ils espèrent en Dieu pour leur guérison physique, psychique ou spirituelle. Ils viennent de loin, mus par cette foi qui les habite petit à petit. Mais Pierre ne se prend pas pour le Messie. Il l’a dit au paralytique de la Belle porte (Ac 3, 6) : « De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche. »


L’artiste ne nous montre pas cette foi du peuple : aucun n’adresse un regard à Pierre. Tous semblent invoquer le ciel, comme cet aveugle qui joint les mains vers le ciel, ou l’aide de leurs frères, comme cet enfant qui se tourne vers un vieillard. On pourrait presque avoir l’impression que Pierre se désintéresse de la situation ; lui, il passe, semblant relever un pan de son manteau pour ne pas se souiller auprès des moribonds allongés à ses pieds. Il ne regarde que cet aveugle, yeux bandés d’un tissu blanc, allongé à ses côtés. Même son regard ne montre une quelconque attention ou commisération. Il est plutôt froid, ennuyé d’être dérangé dans sa réflexion. Et cette indifférence me semble confortée par le geste de sa main droite qui paraît dire avec un léger agacement : « Mais que me veux-tu donc ? » L’artiste ne laisse transparaître aucun sentiment religieux et sa peinture reste froide, sans âme. Seules les couleurs et la perspectives rehaussent la scène et lui donne un semblant de vie.


Laurent de la Hyre s’en est malgré tout tenu au texte que nous avons entendu en première lecture en montrant l’ombre de Pierre qui couvre le bas du corps de l’aveugle. En cela il respecte le texte biblique mais ne lui donne guère de consistance spirituelle. Mais nous sommes à une période où l’on est plus attentif à la prouesse picturale, au jeu des couleurs, au travail de la perspective qu’au sens profond de ce qui est représenté. Une époque où la foi s’assèche, prélude d’un humanisme débridé. La philosophie des Lumières commence à faire son oeuvre, déconnectant la représentation de la scène des actes de toute foi de la part de l’artiste : Dieu diminue pour que l’homme croisse et prenne même la place de Dieu !


À l’inverse, il me semble que la fresque de Masaccio est plus éloquente, plus empreinte de foi, de douceur évangélique. Même si Pierre regarde devant lui, sans s’intéresser aux malades à ses pieds, on ressent nettement cette force qui sort de lui et qui guérit ceux que son ombre couvre. Autres époque !



Saint Pierre guérit les malades avec son ombre

Tommaso di Giovanni Cassai (ou Tommaso di Ser Giovanni di Mone Cassai), dit Masaccio (San Giovanni Altura, 1401 - Rome, 1428)

Fresque, 230 x 162 cm, 1425

Église del Carmine, Florence (Italie)

La Divine Miséricorde

Ce deuxième dimanche après Pâques a donc été dédicacé à la Divine Miséricorde. Il ne s’agit pas ici simplement de l’aspect théologique et spirituel, mais d’abord une référence à une dévotion mise en exergue par une religieuse polonaise, Soeur Faustine. Le journal La Croix nous l’explique :


Cette fête a été instituée en 1985, tout d’abord pour l’Archidiocèse de Cracovie par son pasteur, Mgr le Cardinal Franciszek Macharski, puis célébrée dans quelques autres diocèses de Pologne. Dix ans plus tard, en 1995, le Saint Père Jean Paul II l’a étendue sur tous les diocèses de Pologne, à la demande expresse de l’Épiscopat de Pologne. Le 30 avril 2000, le deuxième dimanche de Pâques et le jour de la canonisation de sainte Faustine à Rome, le Souverain Pontife Jean Paul II l’a instituée pour l’Église universelle.


Qui est l’auteur de cette fête ? Le Seigneur Jésus ! Il dit à Soeur Faustine : Je désire que le premier dimanche après Pâques soit la fête de la Miséricorde (P. J. 299). Je désire que la fête de la Miséricorde soit le recours et le refuge pour toutes les âmes, et surtout pour les pauvres pécheurs. En ce jour les entrailles de ma miséricorde sont ouvertes, je déverse tout un océan de grâces sur les âmes qui s'approcheront de la source de ma miséricorde; toute âme qui se confessera et communiera recevra le pardon complet de ses fautes et la remise de leur punition; en ce jour sont ouvertes toutes les sources divines par lesquelles s'écoulent les grâces (P. J. 699). Jésus parlait de cette fête à Sœur Faustine dans plusieurs révélations. Il en a indiqué la date dans le calendrier liturgique de l’Église. Il en a expliqué la motivation et le rôle à remplir. Il a instruit l’Église sur la façon de la préparer et célébrer, et surtout Il a donné de grandes promesses dont la plus insolite est celle « d’une totale rémission de ses fautes et de leurs châtiments » à « qui s'approchera, ce jour-là de la Source de Vie » (cf. P. J. 300).


Soeur Faustine Kowalska (1905-1938) recevra aussi du Christ la révélation de la dévotion au chapelet de la miséricorde divine le 13 septembre 1935. Cette prière se dit sur les grains d'un chapelet catholique marial ordinaire. Le Je vous salue Marie et le Notre Père des dizaines sont remplacés par des prières spécifiques.



Elle fera aussi peindre ce tableau de la vision de l’apparition du Christ qu’elle eut, par Eugeniusz Kazimirowski en 1934, associé au chapelet du même nom. On le trouve dans de nombreuses paroisses (ou plus exactement la deuxième version peinte en 1943 par Adolf Hyła, deux ans après la mort de Soeur Faustine, et beaucoup plus « sirupeux » à mon goût !). Si cette dévotion vous intéresse, vous trouverez toutes les explications nécessaires sur internet.



Un curieux échange

J’en reviens à la première lecture. Imaginez donc un échange, une interview entre Pierre, un historien, un Grand-Prêtre, Pilate et… l’inconnu.


Un historien :

La première chose qui me frappe est le rapide « succès » de l’Église après la résurrection et l’ascension du Christ. Imaginez ! Cet homme a « remué » le peuple, mais dans un certain microcosme : Jérusalem, la Galilée, la Décapole… Bref, une infime surface du globe. Il a eu des disciples — et encore, seulement douze fidèles dont un le trahira — à l’image des philosophes, qui le suivaient, s’abreuvaient de ses enseignements, acceptaient avec plus ou moins de bonheur une vie relativement chiche et qui espéraient surtout une mise en oeuvre très concrète et rapide des promesses entendues — et particulièrement de bouter hors du pays l’envahisseur romain afin de rétablir une véritable royauté davidique.


Pierre :

Bien sûr, il intriguait : il faisait des miracles, multipliait le pain, guérissait les malades. Il a même rendu à la vie un homme. Mais les thaumaturges et autres prophètes affluent à notre époque troublée. Bien sûr, sa parole sortait des sentiers battus, il osait s’affronter à la caste des « bien-pensants » et il avait sa façon bien à lui de relire les Écritures. Bien sûr, il n’hésitait pas à bousculer les traditions ancestrales, pour ne pas dire mortes, afin de faire toutes choses nouvelles, comme il dira (Ap 21, 5) : il pardonne aux femmes adultères, il guérit le jour du sabbat (et même mange des épis arrachés dans les champs ce jour-là), il parle aux femmes (et même à une samaritaine), il explique que la vraie richesse du Temple n’est pas dans ses pierres et ses ors, et il parlera même du Seigneur tout-puissant en l’appelant « Abba », Père. Bref, il avait tout pour être aimé par les anawim (les pauvres du Seigneur, toujours à deux doigts de la révolte, comme Simon le zélote) et détesté par les puissants, les riches, et les « établis ».


L’historien :

Pendant trois ans, cette petite patrouille ramassée au gré de son parcours, l’un à la pêche, l’autre à un bureau des impôts, le troisième dans un champs, etc. va le suivre vaille que vaille, l’écouter, partager son repas avec lui et sentir naître en son coeur une lumière, cette petite fille que Péguy appelait l’espérance. L’avenir qui paraissait si sombre commence à s’éclaircir. Le vent nouveau qu’il fait souffler va chasser les nuages de la honte et de l’esclavage.


Pierre :

C’est vrai qu’on ne comprend pas tout ce qu’il dit, que ce soit de naître une seconde fois, ou d’être élevé au ciel, sans parler de ses paraboles souvent alambiquées. Mais il attire, comme le papillon est attiré par la flamme. Et une flamme qui brûle nos cœurs sans consumer nos corps. Tous les espoirs semblent permis ! Mais voilà que la situation se dégrade : les prêtres et autres aristocrates de la foi commencent à s’agacer du remue-ménage qu’il laisse derrière lui.


Un Grand-Prêtre :

…Et puis cette manie que ce Jésus a à venir provoquer notre autorité jusque dans le Temple. Et toutes ces guérisons pratiquées les jours interdits. Sans parler de sa volonté de nous tenir la dragée haute dans son commentaire des Écritures. Il est en train de faire exploser le peuple. C’est insupportable. Il vaudrait mieux qu’il meure afin de ne pas voir s’écrouler le monde que nous avons eu tant de mal à édifier. Ce n’est déjà pas facile avec les Romains, alors évitons qu’il ne rajoute son grain de sel.


Pilate :

Moi, je l’aime bien cet homme. Il semble intelligent. Pas très politique, pas très diplomate, c’est juste. Mais un homme de vérité. Et puis, tout cela, ce n’est pas nos affaires. Nous, nous gérons, au nom de l’Empereur, un pays que nous avons conquis. Nulle question de rentrer dans leurs querelles intestines !


Pierre :

Nouveau grain de sable. On sentait bien que la situation se tendait, que Jésus en souffrait. En fait, il devait surtout souffrir de nous emmener avec lui dans cette barque qui commençait à prendre l’eau de toute part. Un nouveau grain de sable qui se nommait Juda. Il avait été notre compagnon dévoué et amical durant trois ans. Et c’est l’argent qui l’a corrompu. Au point de livrer notre Maître pour trente malheureux deniers. L’argent ne fait pas le bonheur. Il n’a même pas contribué au sien puisqu’il a mis fin à ses jours. Pauvre homme, puisse Dieu le pardonner. Mais pauvre moi aussi, qui n’ai pas eu le courage de confesser devant de pauvres gens (qui certainement l’acclamaient quelques jours auparavant) que j’étais des siens. Dieu nous pardonnera-t-il toutes nos trahisons, les grandes comme les petites ?


L’inconnu :

Mais Pierre, sois honnête jusqu’au bout. N’as-tu pas vu le regard du Christ ce soir-là ? Te condamnait-il ? Te vouait-il aux gémonies ? T’a-t-il fait quelque reproche que ce soit ?


Pierre :

Non, c’est vrai. J’ai vu sans son regard la douleur du pardon, la passion de l’amour. J’en ai même pleuré, et je crois que ces larmes m’ont sauvé…


L’inconnu :

Elles ont fait plus que te sauver : elles ont arrosé le sol sur lequel allait naître son Église. Ces larmes ont été le ferment du pardon et de l’amour.


L’historien :

Permettez-moi d’intervenir. J’en reviens à mon propos liminaire. Douze disciples au début. Un qui trahit et échoue lamentablement. Un autre qui se dégonfle. Et tous les autres, hormis un gamin nommé Jean, qui fuient devant le danger. À sa mort, des douze, il ne restait autour de la Croix et de Marie que Jean. Trois jours après, des rumeurs de résurrection. Mais transmises par des femmes, vous me comprenez. Rassurez-vous je suis un bon enseignant laïc et ne fait pas ici oeuvre de foi, mais d’historien. Donc, des rumeurs que confirment les disciples d’Emmaüs. Mais ils nous expliquent aussi qu’ils attendaient un roi fort, un Messie victorieux, une sorte de général en chef. Et ils sont déçus, très déçus, même si une petite braise reste encore chaude en eux. Le miracle, si je peux dire, c’est que de ce constat d’échec patent, est né une Église qui aujourd’hui est confessée par 2,2 milliards de personnes dans le monde (un tiers des habitants de cette terre). De rien est né cela. J’avoue qu’historiquement, c’est un miracle. D’une histoire qui se termine dans l’ombre d’un tombeau, jaillit la lumière pour le tiers des hommes. Ça me dépasse !


Le Grand-Prêtre :

Un miracle ? Moi j’aurais plutôt appelé ça une plaie ! Une onzième plaie…


Pilate :

C’est vrai qu’en somme, cet événement, pour nous empire romain, nous a poussé doucement vers la sortie !


Pierre :

Moi ça m’a poussé vers l’amour, le pardon et la joie inaltérable.


L’inconnu :

À mon tour de vous expliquer à vous tous la clef de cette énigme. Pilate. On ne vous a pas poussé dehors, vous vous êtes convertis à la suite du signe que votre Empereur Constantin a accepté de voir et de comprendre : « In hoc signes vincit ». Et si ce signe vous a permis de vaincre quelqu’un, c’est d’abord vous-mêmes, votre folie de conquête, votre soif de sang. La seule chose que vous ayez gardée, c’est votre sens de la beauté. Mais non plus pour glorifier votre pouvoir, mais pour en glorifier à Rome celui qui est votre vrai Roi : le Christ. Sa miséricorde, ses entrailles, se sont tournées vers vous car vous êtes ses enfants, et non ses ennemis.


Quant à toi, Grand-Prêtre devant l’Éternel. Dieu vous laisse votre liberté de croire en son Fils ou non. Il ne vous tient pas rigueur de votre foi et vous rappelle que vous êtes le germe de toute l’Église. Sa miséricorde prend la forme de sa patience pour ses enfants. La divine miséricorde est de toujours croire, patiemment, en la conversion de ses enfants, et de ne jamais les enfermer dans un « ce sera toujours ainsi ». La miséricorde de Dieu est d’avoir confiance en l’homme…


Et toi Pierre, toi qui as pleuré devant le regard du Christ, comprends-tu que tes larmes de repentir ont ensemencé le sol de l’Église ? Comprends-tu que ces larmes sont celles de la miséricorde de Dieu qui jamais ne condamnera un de ses fils, encore moins quand celui-ci est conscient de son péché ? Comprends-tu que, comme le chanta Zacharie (Lc 1, 76-79), ces mots pour Jean-le-Baptiste sont aussi pour toi : « Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés, grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut, pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. » À tel point que l’ombre de la mort, par la résurrection de Jésus est devenue l’ombre de la guérison. Tu en as fait l’expérience devant le Temple quand ton ombre couvrait les malades et leur rendait la vie. Et cela, grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, à sa miséricorde. En bon juif, tu connais ces versets, que ce soit le psaume 130 : « Seigneur, je n'ai pas le coeur fier ni le regard ambitieux ; je ne poursuis ni grands desseins, ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais. » ou le prophète Isaïe (Is 66, 13) : « Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. » La miséricorde divine de Dieu n’est autre que celle d’une Mère pour ses enfants bienaimés. Puisses-tu l’exprimer dans l’Église que le Seigneur veut bâtir sur toi, la varie pierre, le vrai Pierre.


Voici le moment de me présenter. Qui suis-je ? Ne l’avez-vous pas deviné ? Je suis l’Esprit du Seigneur. Un esprit d’amour, de tendresse, de rémission, de consolation, de confiance et de sainteté. Certains m’attribuent même sept dons : sagesse, intelligence, science, force, conseil, piété et crainte. Mais il en est un huitième, celui qui comme le huitième jour de la Création vient parachever le tout : le don de la miséricorde. C’est celui que vous devriez demander en premier : il est la base de tout. Car rien ne peut s’édifier si l’on a pas des « entrailles de mère ». Tous les sacrements, toute la Parole de Dieu, tous les miracles, toute la vie ne sont que miséricorde.


Ne refusez jamais cette miséricorde, ne la souillez pas, ne la moquez pas, ne la crucifiez pas. Car vous pécheriez contre elle, vous pécheriez contre moi, Esprit Saint, et Jésus vous a averti (Mt 12, 31) :

« C’est pourquoi, je vous le dis : Tout péché, tout blasphème, sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas pardonné. »

Alors, (Lc 6, 36) « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » ! C’est l’autre nom de la perfection et de la sainteté (Mt 5, 48) : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

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