top of page

IIe dimanche du Carême (B)

Abraham le patriarche -



Le sacrifice d’Isaac,

Michelangelo Merisi da Caravaggio dit Le Caravage

(Caravaggio, 1571 - Port’Ercole, 1610),

Huile sur toile, 104 x 135 cm, 1603,

Galerie des Offices, Florence (Italie)


Lecture du livre de la Genèse (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

En ces jours-là, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. » Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! » L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »


Psaume 115

Je crois, et je parlerai,

moi qui ai beaucoup souffert.

Il en coûte au Seigneur

de voir mourir les siens !


Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,

moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,

j’invoquerai le nom du Seigneur.


Je tiendrai mes promesses au Seigneur,

oui, devant tout son peuple,

à l’entrée de la maison du Seigneur,

au milieu de Jérusalem !


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 8, 31b-34)

Frères, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous.


Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 9, 2-10)

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux. Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».


Le tableau

Il est désormais établi que Le Sacrifice d'Isaac des Offices est bien celui dont Baglione (1672) rapporte qu'il avait été exécuté pour Maffeo Barberini - le futur pape Urbain VIII. Les différents versements que le prélat fit à Caravage en 1603 ont été mis en relation avec le tableau grâce aux publications de M. Aronberg-Lavin (1967) et de D'Onofrio (1967). Le dernier de ces paiements, daté du 8 janvier 1604, permet de conclure que l'œuvre avait été réalisée par Caravage au cours de l'année précédente. Le Sacrifice d'Isaac est mentionné - sans indication d'auteur, mais avec des mesures qui correspondent à celles du tableau des Offices - dans les inventaires Barberini tout au long du XVIIe siècle. À la suite du partage, en 1812, il revint à la branche Barberini Colonna di Sciarra et fut conservé au palais du Corso. À la fin du XIXe siècle, avec la faillite du prince Maffeo, qui entraîna la vente des collections Sciarra, le tableau devint la propriété de la Société de crédit immobilier du banquier Jacob Levi de Venise. On ne sait pas à quelle date il fut ensuite acquis par John Fairfax Murray, qui en fit don à la galerie des Offices en 1917.


Petites curiosités

D’abord, ce tableau fait partie des rares œuvres du Caravage où l’on peut voir un paysage.


On peut presque reconnaître deux des personnages qui apparaissent dans d’autres œuvres. D’abord, le jeune Cecco, le garçon d’atelier (voire amant) du Caravage, semble avoir les traits d’Isaac. On le retrouve, par exemple, dans Le Baptiste à la source (œuvre attribuée). La déformation de sa bouche, témoignage de son effroi, se retrouvera dans le jeune garçon qui fuit dans le Martyre de saint Matthieu.


Quant à Abraham, ne serait-ce pas le Matthieu du retable de Saint-Louis-des-Français ?


Ce que je vois

L’œil est d’abord attiré par ce paysage en fond de tableau. Sommes-nous en Lombardie, avec les premiers contreforts alpins qui s’élèvent ? Et ce château qui domine est-il une des nombreuses forteresses qui parsèment cette région tant convoitée par ses voisins ? À ses pieds, au milieu de la nature touffue, une chapelle et les maisons d’un hameau viennent se loger. Sont-ce deux habitants que je vois cheminer dans une lumière blafarde sur le chemin qui mène au castel ? À moins que ce ne soient les serviteurs d’Abraham qui attendent son retour… En tous les cas, tout y respire le calme, la sérénité, la paix. La paix d’un soir d’été comme le chantera Jacques Brel.


Alors qu’au premier plan, on est dans le chaos, dans la tragédie d’une boucherie révoltante. Une montagne de paix en fond, une montagne de douleur en avant. Car tous ces corps entremêlés dessinent la même forme, entre le dos d’Abraham, prolongé par l’ange, et sa main gauche saisissant l’enfant, se terminant dans la tête du bélier. Un triangle, une montagne d’obéissance, un sommet, le mont Moriyya où l’on espère que Dieu y pourvoira. Pourvoir à la paix, pouvoir et vouloir la paix.


Ce vieil homme tient fermement par la nuque son fils, qui ne semble pas vraiment soumis au choix du paternel. Il crie, et sûrement se débat. Du coin de l’oeil il voit le couteau. Mais surtout, c’est nous qu’il regarde, comme s’il nous appelait au secours, nous invitait à nous révolter devant tant de cruauté. Ses yeux implorent notre aide.


Dans l’affolement, il n’a pas vu l’ange qui surgit, ni le bélier qui s’approche, comme pour le renifler. On ne peut qu’être ému par ce bel enfant, aux boucles brunes, aux dents blanches (Ct 6, 6 : « Tes dents : un troupeau de brebis qui remontent du bain ; chacune a sa jumelle, nulle n’en est privée »), à la peau diaphane caressée par la lumière, qui souffre de son destin.


Comme l’ange, j’ai envie de saisir la main du Père, de l’arrêter dans sa violence et de lui crier : « Mais ne faites pas ça ! Vous êtes fou ! ». Mais c’est l’ange qui m’a précédé, le messager de Dieu. Car Dieu ne veut pas la mort de l’homme, ni le sacrifice d’un enfant, pourtant monnaie courante à l’époque. Dieu veut que l’homme vive.


L’ange qui répond à la prière muette de l’enfant, comme s’il anticipait le psaume 39 (verset 2) : « D'un grand espoir j'espérais le Seigneur : il s'est penché vers moi pour entendre mon cri. » L’ange qui vient dire, avec le même psaume, le message du Père divin (versets 7 et 8) : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : « Voici, je viens. » » Non, Dieu ne veut pas d’une obéissance qui aille jusqu’à sacrifier son enfant, ses frères. Bien des hommes d’aujourd’hui devraient l’entendre…


Même Abraham va l’entendre. Lui qui avait revêtu pour sa mission son grand manteau rouge noué à la taille, comme un prêtre sacrificateur, alors qu’il n’est qu’un vieux berger. Il se laisse arrêter par la poigne ferme de l’ange. Il ne comprend pas encore ce qui se passe, encore prêt à sacrifier son fils, malgré la douleur qui l’étreint, témoins les rides qui barrent son front soucieux. C’est presque un combat de générations… deux jeunes garçons, unis par la vigueur du corps, et la nudité de la peau, mais qui semblent s’ignorer. Et en face, le corps vieilli du père, et le bélier, placide, qui semble résigné à sa fin. Il comprend tellement bien le père, les difficultés de la vie, qu’il le regarde, comme pour le soutenir, partager avec lui la douleur de l’existence.


Mais la venue subite de l’ange va détourner le regard du Père. Il voit ce jeune homme, de l’âge de son fils, qui vient le bloquer dans son geste meurtrier. Mais surtout, qui l’invite à la substitution. Substitue ce bélier à ton fils innocent. Car tout est préfiguration. Ce bélier, la tête prise dans les épines n’est-il pas l’annonce du Christ qui aura lui aussi la tête prise dans les épines. Et cet enfant innocent, lié sur le bois qu’il a porté, n’est-il pas l’image de Jésus qui portera le bois de son supplice et y sera attaché comme un fruit mûr ?


Dieu, par la voix de l’ange, vient les recréer. Car il est la main du Père, cette même main que l’on voit au plafond de la chapelle Sixtine. Une main qui ne fait pas que désigner le bélier, elle montre aussi l’avenir. Car l’Agneau viendra, qui s’offrira lui-même au sacrifice. Fils de l’Homme, Isaac en plénitude. Fils du Père, qui se taira, auquel, en un grand cri, il s’en remettra. Car de l’arbre mort, derrière Abraham, va surgir un surgeon, petite branche de feuilles de laurier, signe d’éternité (et emblème de la famille Barberini), comme l’annoncera Isaïe, parlant du serviteur souffrant (Is 53, 2) : « Devant lui, le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. »


Ce couteau qui devait tuer deviendra le glaive de la justice (Ap 1, 16) : « De sa bouche sortait un glaive acéré à deux tranchants. Son visage brillait comme brille le soleil dans sa puissance. » Est-ce la brisure de mon tableau ? Je le crois avec l’épître aux Hébreux (He 4, 12) : « Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. »


Une question de regards



C’est surprenant comme ce tableau illustre le texte. Abraham et l’ange sont deux serviteurs de Dieu, mais ils s’affrontent. Est-ce le premier combat entre l’homme et Dieu, comme ce sera le cas plus tard entre Jacob et l’ange (Gn 32) ? Et en face d’eux, deux victimes substituables : un enfant et un bélier. C’est ce que montrent les flèches vertes. Mais le peintre va ajouter une sorte d’effet d’imitation : deux adolescents aux cheveux abondants, et deux protagonistes à la tête dure, sans un poil sur le caillou : Abraham et le bélier !


Mais, en fait, ce qui est intéressant est de s’arrêter sur les regards, regards très présents dans le texte (malheureusement abrégé dans la liturgie) : les mots « voir, regarder, lever les yeux » apparaissent à de très nombreuses reprises, ce que le peintre a particulièrement bien montré. Même le nom de la montagne, Moriah, y fait allusion puisque qu’elle se traduit à la fois « Le Seigneur voit (et pourvoit) » et « Le Seigneur est vu ».


Le premier regard, que nous avons déjà croisé les dimanches précédents, est que Dieu refuse tout sacrifice humain, comme Jérémie le confirme (Jr 7, 31) : « Ils ont édifié les lieux sacrés du Tofeth au Val-de-la-Géhenne pour consumer par le feu leurs fils et leurs filles ; cela, je ne l’avais pas ordonné, cela n’était pas venu à mon esprit ! » Nous devons donc corriger notre regard sur Dieu : ce n’est pas un Dieu vengeur qui exigerait la mort d’un homme pour apaiser son courroux. Quand Dieu demande à Abraham de lui sacrifier son fils, il ne lui demande pas de le tuer, mais de l’offrir à Dieu pour qu’il le rende sacré, et ce sera le cas. Dieu ne l’avait-il pas promis dans les chapitres précédents de la Genèse (du chapitre 12 au chapitre 21 annonçant qu’il sera le père d’une multitude) ? C’est par cet enfant, devenu sacré, que la multitude se répandra, car c’est lui qui donnera naissance à Isaac, fondateur des douze tribus. C’est par Isaac, et par lui seul, que la promesse se réalisera…


Dieu ne se désintéresse pas d’Isaac, au point de vouloir mettre un terme à ses jours. Au contraire, Dieu va pourvoir à ses jours, et c’est bien le sens du nom de la montagne : Dieu pourvoit, Dieu voit pour un objectif. Et il voit encore plus loin que la simple promesse d’une multitude de peuples, les douze tribus. Il pourvoit aussi à notre salut par cet enfant, préfigure du Christ. En effet, tel Isaac, Jésus ne portera-t-il pas aussi le bois sur son dos ? Ne sera-t-il pas lié sur ce bois ? Ne sera-t-il pas l’agneau offert en sacrifice pour le salut des hommes. Et ce bélier, n’a-t-il pas la tête prise dans les épines, comme Jésus ?


Et pour notre Carême ?

On peut alors se demander pourquoi la liturgie a choisi ce texte pour notre carême. Peut-être parce que l’Église veut nous inviter à nous sacrifier, c’est-à-dire à rendre sacrée notre vie, la sortir de son insignifiance ? Ou — chacun retiendra le message qui le concerne — pour nous rappeler que nous devons nous aussi prendre notre croix sur nos épaules ? Ou encore, comme l’explique l’évangile, pour laisser l’ange de Dieu transfigurer nos vies ? Mais surtout, me semble-t-il, pour nous rappeler que Dieu pourvoit en tout pour chacun d’entre-nous : notre destin est entre ses mains. Nous, notre mission, est de changer notre regard, d’avoir la tête un peu moins dure et de croire que ce temps nous est donné pour recentrer notre regard sur celui qui ne veut pas nous tuer, mais, au contraire, pourvoir à tout en notre vie pour que nous grimpions l’échelle céleste jusqu’à lui. Car le bois qui pèse sur nos épaules, ce bois de la croix, peut ne plus être un fardeau mais devenir une échelle sainte…




HOMÉLIE DU PAPE JEAN PAUL II - SOLENNITÉ DE SAINT JOSEPH, JUBILÉ DES ARTISANS, Dimanche, 19 Mars 2000

1. Dieu, « n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute sa faveur ? » (Rm 8, 32).


C'est l'Apôtre Paul, dans l'Epître aux Romains, qui pose cette question, de laquelle ressort avec clarté le thème central de la liturgie d'aujourd'hui:  le mystère de la paternité de Dieu. Ensuite, dans le passage évangélique, c'est le Père éternel lui-même qui se présente à nous lorsque, du nuage lumineux qui entoure Jésus et les Apôtres sur le Mont de la Transfiguration, il fait entendre sa voix en admonition:  « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ! » (Mc 9, 7). Pierre, Jacques et Jean ont l'intuition - ils comprendront mieux par la suite - que Dieu leur a parlé en se révélant lui-même, ainsi que le mystère de sa réalité la plus intime.


Après la résurrection, ils apporteront dans le monde avec les autres Apôtres l'annonce bouleversante :  dans son Fils qui s'est incarné, Dieu s'est fait proche de chaque homme comme Père miséricordieux. En Lui, chaque être humain est enveloppé par l'étreinte tendre et forte d'un Père.


2. Cette annonce s'adresse également à vous, très chers artisans, venus à Rome de toutes les parties du monde pour célébrer votre Jubilé. Dans la redécouverte de cette réalité réconfortante - Dieu est Père - vous êtes soutenus par votre patron céleste, saint Joseph, artisan comme vous, homme juste et gardien fidèle de la Sainte Famille.


Vous vous tournez vers lui comme vers un exemple de diligence et d'honnêteté dans le travail quotidien. En lui, vous cherchez tout d'abord le modèle d'une foi sans réserve et d'une obéissance constante à la volonté du Père céleste.


Aux côtés de saint Joseph, vous rencontrez le Fils de Dieu lui-même qui, sous sa direction, apprend l'art du menuisier et l'exerce jusqu'à trente ans, proposant dans sa propre personne « l'Évangile du travail ».


Au cours de son existence terrestre, Joseph devient ainsi l'humble reflet travailleur de cette paternité divine qui sera révélée aux Apôtres sur le mont de la Transfiguration. La liturgie de ce second Dimanche de Carême nous invite à réfléchir avec une plus grande attention sur le mystère. C'est le Père céleste lui-même qui nous prend presque par la main pour nous guider dans cette méditation.


Le  Christ  est  le  Fils  bien-aimé  du Père! C'est surtout cette parole « bien-aimé » qui, répondant à nos interrogations, lève d'une certaine façon le voile sur le mystère de la paternité divine. En effet, elle nous fait connaître l'amour infini du Père pour le Fils et, dans le même temps, nous révèle sa « passion » pour l'homme, pour le salut duquel Il n'hésite pas à donner ce Fils tant aimé. Chaque être humain peut désormais savoir qu'il est en Jésus, Verbe incarné, l'objet d'un amour sans limites de la part du Père céleste.


3. Une contribution supplémentaire à la connaissance de ce mystère nous est offerte par la première Lecture, tirée du Livre de la Genèse. Dieu demande à Abraham le sacrifice de son fils :  « Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-t'en au pays de Moriyya, et là tu l'offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai » (Gn 22, 2). Le coeur brisé, Abraham se dispose à exécuter l'ordre de Dieu. Mais lors-qu'il s'apprête à abattre sur son fils le couteau du sacrifice, le Seigneur l'arrête et à travers un ange lui dit : « N'étends pas la main contre l’enfant ! Ne lui fait aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu:  tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique » (Gn 22, 12).


À travers les événements d'une paternité humaine soumise à une épreuve dramatique, est ici révélée une autre paternité, celle qui est fondée sur la foi. C'est précisément en vertu du témoignage extraordinaire de foi, offert en cette circonstance, qu'Abraham obtient la promesse d'une descendance nombreuse : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m'a obéi » (Gn 22, 18). Grâce à sa confiance inconditionnelle dans la Parole de Dieu, Abraham devient le père de tous les croyants.


4. Dieu le Père « n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous » (Rm 8, 32). Abraham, en acceptant d'immoler Isaac, préannonce le sacrifice du Christ pour le salut du monde. L'exécution effective du sacrifice, qui fut épargnée à Abraham, aura lieu avec Jésus-Christ. C'est lui-même qui en informe les Apôtres : en descendant du mont de la Transfiguration, Il leur ordonne de ne pas raconter ce qu'ils ont vu, avant que le Fils de l'homme ne soit ressuscité d'entre les morts. L'évangéliste ajoute : « Ils gardèrent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifiait "ressusciter d'entre les morts " » (Mc 9, 10).


Les disciples ont eu l'intuition que Jésus est le Messie et qu'en Lui s'accomplit le salut. Mais ils ne réussissent pas à comprendre pourquoi il parle de passion et de mort : ils n'acceptent pas que l'amour de Dieu puisse se cacher derrière la Croix. Et pourtant, là où les hommes verront seulement une mort, Dieu manifestera sa gloire en ressuscitant son Fils ; là où les hommes prononceront des paroles de condamnation, Dieu accomplira son mystère de salut et d'amour envers le genre humain.


Telle est la leçon que chaque génération chrétienne doit recommencer à apprendre. Chaque génération : la nôtre également ! C'est là que se trouve la raison de notre chemin de conversion en ce temps singulier de grâce. Le Jubilé illumine toute la vie et l'expérience des hommes. Même la difficulté et la lourdeur du travail quotidien reçoivent dans la foi dans le Christ mort et ressuscité une nouvelle lumière d'espérance. Elles se révèlent comme des éléments significatifs du dessein de salut que le Père céleste est en train d'accomplir à travers la Croix du Fils.


5. Chers artisans, forts de cette conscience vous pouvez redonner de la force et un caractère concret à ces valeurs qui caractérisent depuis toujours votre activité : l'aspect qualitatif, l'esprit d'initiative, la promotion des capacités artistiques, la liberté et la coopération, le rapport correct entre la technologie et l’environnement, le respect de la famille, les relations de bon voisinage. La civilisation des artisans a su construire, par le passé, de grandes occasions de rencontre entre les peuples et elle a transmis aux époques successives des synthèses admirables de culture et de foi.


Le mystère de la vie de Nazareth, dont saint Joseph, patron de l'Eglise est votre protecteur, a été le gardien fidèle et le sage témoin, il est l'icône de cette admirable synthèse entre vie de foi et travail humain, entre croissance personnelle et engagement de solidarité.


Très chers artisans, vous êtes venus ici aujourd'hui pour célébrer votre Jubilé. Puisse la lumière de l'Evangile illuminer toujours plus votre expérience quotidienne de travail. Le Jubilé vous offre l'occasion de rencontrer Jésus, Joseph et Marie, en entrant dans leur maison et dans l'humble atelier de Nazareth. A l'école singulière de la Sainte Famille, on apprend les réalités essentielles de la vie et on approfondit la signification du fait de suivre Jésus. Nazareth enseigne à surmonter la contradiction apparente entre vie active et contemplative ; elle invite à grandir dans  l'amour  de  la  vérité  divine qui rayonne de l'humanité du Christ et à exercer avec courage le service exigeant de la protection du Christ présent en chaque homme (cf. Redemptoris custos, n. 27).


6. Nous franchissons donc, dans un pèlerinage de l'esprit, le seuil de la maison de Nazareth, l'humble habitation que j'aurai la joie de visiter, si Dieu le veut, la semaine prochaine, au cours de mon pèlerinage jubilaire en Terre Sainte. Arrêtons-nous pour contempler Marie, témoin de la réalisation de la promesse faite au Seigneur « en faveur d'Abraham et de sa postérité » (Lc 1, 54-55).


Que ce soit Elle, avec Joseph, son chaste époux, qui vous aide, chers artisans, à rester sans cesse à l'écoute de Dieu, en unissant prière et travail. Puissent-ils vous soutenir dans vos propos jubilaires de fidélité chrétienne renouvelée, et faire en sorte que, à travers vos mains, se prolonge en quelque sorte l'oeuvre créatrice et providentielle de Dieu.


Que la Sainte Famille, lieu de l'entente et de l'amour, vous aide à être capables de gestes de solidarité, de paix et de pardon. Vous serez ainsi des annonciateurs de l'amour infini de Dieu le Père, riche de miséricorde et de bonté envers tous. Amen.



Pierre Emmanuel, « Le Couteau »

Écrit en 1970, par le poète français Pierre Emmanuel, ce poème est extrait du recueil Jacob. L'auteur, dans plusieurs de ses recueils, met en mots différents épisodes bibliques. « Jacob, c'est [..] la perception poétique des rapports de Dieu, de l'homme et de l'univers symboliquement noués dans un archétype humain » comme l'explique Eva Kushner dans la Revue Libertéa. Le poème « Le Couteau » revisite l'épisode du sacrifice d'Isaac, en insistant sur les sensations d'Isaac, et ses interrogations. Isaac semble vivre une expérimentation spirituelle violente, révélant ainsi la profonde ambivalence de la situation : l’horreur face au geste de son père se révèle être aussi l'instant miraculeux de l'accès au Tout-Puissant.


Or Isaac sa cécité était le ciel

La foudre ayant giclé sur sa prunelle

Quand avait jailli le couteau.

En cet instant il avait vu le Dieu lointain

Poignant comme la pointe de la lame,

Et dans les yeux d’Abraham une bonté

Épouvantable.


Jamais plus digne depuis ce jour

Isaac n’avait dansé devant le Père

Souvent il écarquillait l’âme vers le bleu

Pour en exprimer la ténèbre :

Il sentait la hauteur suspendue, Dieu cachant

Son poing prêt à planter le fer.

Et toujours Abraham en surplomb, Dieu dans sa face.


Fixant le ciel Isaac interrogeait

Un point d’angoisse retiré dans ses entrailles

D’où la terrible Gloire rayonnait.

La pointe du couteau semblait s’étendre

A mesure que ce germe grandissait,

Issu d’elle. Le fils scrutait en Abraham

Le souvenir d’un seul instant, l’étoile

Dont l’éclat noir avait vidé le firmament.

Mais Abraham était joyeux, il se baignait

Les reins dans les voies lactées, sa géniture.


Toute sa vie Isaac cherche l’odeur

Le phosphore la forte aisselle du Seigneur

La sainte Proximité de la Colère.

En vain. Dieu s’étant reculé dans le néant

Le ciel n’était que bleu le Père bon

Isaac avait pour lui peu de paroles.

Toute sa vie il fut soumis et ne dit rien

De l’éblouissement abominable.


2 vues

Posts récents

Voir tout

Comments


bottom of page