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IIe dimanche du temps ordinaire (B)

Je ne retiens pas mes lèvres…




Psaume 39,

Anonyme,

Heures de Jean de Vy,

Deuxième partie du manuscrit : Heures-Psautier de Jean III de Vy et de Perrette Baudoche,

Codex en parchemin, 11 5 x 7,5 cm, Ms 1598, folio 143r, vers 1340-1350,

Bibliothèque municipale, Metz (France)


Lecture du premier livre de Samuel (1 Sam 3, 3b-10.19)

En ces jours-là, le jeune Samuel était couché dans le temple du Seigneur à Silo, où se trouvait l’arche de Dieu. Le Seigneur appela Samuel, qui répondit : « Me voici ! » Il courut vers le prêtre Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé. Retourne te coucher. » L’enfant alla se coucher. De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Et Samuel se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Éli répondit : « Je n’ai pas appelé, mon fils. Retourne te coucher. » Samuel ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée. De nouveau, le Seigneur appela Samuel. Celui-ci se leva. Il alla auprès d’Éli, et il dit : « Tu m’as appelé, me voici. » Alors Éli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant, et il lui dit : « Va te recoucher, et s’il t’appelle, tu diras : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute.” » Samuel alla se recoucher à sa place habituelle. Le Seigneur vint, il se tenait là et il appela comme les autres fois : « Samuel ! Samuel ! » Et Samuel répondit : « Parle, ton serviteur écoute. » Samuel grandit. Le Seigneur était avec lui, et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet.


Psaume 39

D’un grand espoir, j’espérais le Seigneur :

il s’est penché vers moi.

En ma bouche il a mis un chant nouveau,

une louange à notre Dieu.


Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice,

tu as ouvert mes oreilles ;

tu ne demandais ni holocauste ni victime,

alors j’ai dit : « Voici, je viens.


« Dans le livre, est écrit pour moi

ce que tu veux que je fasse.

Mon Dieu, voilà ce que j’aime :

ta loi me tient aux entrailles. »


Vois, je ne retiens pas mes lèvres,

Seigneur, tu le sais.

J’ai dit ton amour et ta vérité

à la grande assemblée.


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (1 Co 6, 3c-15a.17-20)

Frères, le corps n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur et nous ressuscitera nous aussi. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Celui qui s’unit au Seigneur ne fait avec lui qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais l’homme qui se livre à la débauche commet un péché contre son propre corps. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 1, 35-42)

En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure, (environ quatre heures de l’après-midi). André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.


Le psaume 39 complet

02 D'un grand espoir j'espérais le Seigneur : il s'est penché vers moi pour entendre mon cri.

03 Il m'a tiré de l'horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m'a fait reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas.

04 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. Beaucoup d'hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le Seigneur.

05 Heureux est l'homme qui met sa foi dans le Seigneur et ne va pas du côté des violents, dans le parti des traîtres.

06 Tu as fait pour nous tant de choses, toi, Seigneur mon Dieu ! Tant de projets et de merveilles : non, tu n'as point d'égal ! Je les dis, je les redis encore ; mais leur nombre est trop grand !

07 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime,

08 alors j'ai dit : « Voici, je viens. » Dans le livre, est écrit pour moi

09 ce que tu veux que je fasse. Mon Dieu, voilà ce que j'aime : ta loi me tient aux entrailles.

10 J'annonce la justice dans la grande assemblée ; vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais.

11 Je n'ai pas enfoui ta justice au fond de mon coeur, je n'ai pas caché ta fidélité, ton salut ; j'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée.

12 Toi, Seigneur, ne retiens pas loin de moi ta tendresse ; que ton amour et ta vérité sans cesse me gardent !

13 Les malheurs m'ont assailli : leur nombre m'échappe ! Mes péchés m'ont accablé : ils m'enlèvent la vue ! Plus nombreux que les cheveux de ma tête, ils me font perdre coeur.

14 Daigne, Seigneur, me délivrer ; Seigneur, viens vite à mon secours !

15 Qu'ils soient tous humiliés, déshonorés, ceux qui s'en prennent à ma vie ! Qu'ils reculent, couverts de honte, ceux qui cherchent mon malheur ;

16 que l'humiliation les écrase, ceux qui me disent : « C'est bien fait ! »

17 Mais tu seras l'allégresse et la joie de tous ceux qui te cherchent ; toujours ils rediront : « Le Seigneur est grand ! » ceux qui aiment ton salut.

18 Je suis pauvre et malheureux, mais le Seigneur pense à moi. Tu es mon secours, mon libérateur : mon Dieu, ne tarde pas !


L’épître aux Hébreux (He 10, 5-10)

05 Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps.

06 Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ;

07 alors, j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre.

08 Le Christ commence donc par dire : Tu n’as pas voulu ni agréé les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les sacrifices pour le péché, ceux que la Loi prescrit d’offrir.

09 Puis il déclare : Me voici, je suis venu pour faire ta volonté. Ainsi, il supprime le premier état de choses pour établir le second.

10 Et c’est grâce à cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes.


Ce que je vois

Il m’a été difficile de trouver une illustration de ce psaume. Même celle du psautier d’Utrecht est assez décevante. Je me suis donc tourné vers ce manuscrit. Il est constitué de deux livres, un livre d’heures, d’une centaine de folios, qui date de 1440 et attribué au Maître de Saint-Goëry. Puis on y a adjoint une seconde partie, de 192 folios, le psautier de Jean III de Vy et de Perrette Baudoche, daté lui de 1340-1350, et dont on ne connaît pas l’artiste. C’est de cette seconde partie qu’est extraite notre enluminure.


Elle est assez simple à décrire et s’inscrit dans la lettrine du D. Sur un fond en damier de carrés d’or et de lignes croisées sur des points rouges, David, couronné, est à genoux devant un petit écritoire. De la main droite, il tient le petit calame qui va lui permettre de rédiger son psaume. De la main gauche, il désigne de deux doigts ses lèvres, rappelant ainsi deux versets du psaume : « 04 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. » et « 10 J'annonce la justice dans la grande assemblée ; vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais. » Sa tête est levée et tournée vers un visage qui apparaît dans un rond, comme s’il transperçait le fond doré : le Seigneur.


Le psaume

Notons d’abord que la liturgie ne nous donne que quelques extraits de notre psaume 39. Il est constitué de trois parties :


  • Des versets 1 à 6, une ode de louange à Dieu qui sauve de la boue et permet à l’homme de se redresser. Les Pères de l’Église ont vu dans cette partie une préfiguration de la résurrection du Christ : «  03 Il m'a tiré de l'horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m'a fait reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas. 04 Dans ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. Beaucoup d'hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le Seigneur. »

  • La seconde partie correspond au texte lu aujourd’hui et se déroule des versets 7 à 12. C’est le chant de confiance du fidèle qui désire changer sa vie pour la mettre en adéquation avec la volonté de Dieu.

  • Et une troisième et dernière partie qui va du verset 13 au verset 18. L’homme se sent humilié et attaqué, mais ne renonce pas à la confiance et à l’espérance.


Si nous avions écrit ce psaume, nous aurions sûrement inversé le sens des strophes. Commençant par la détresse de l’homme (la troisième partie), puis le désir de se relever avec Dieu (la seconde partie), avant de rendre grâce pour les merveilles du Seigneur (première partie). Mais le psalmiste en a décidé autrement !


Intéressons-nous uniquement à la seconde partie que je vous redonne en entier, la liturgie en ayant omis quelques versets, et débutant par le verset 2 de la première partie.


02 D'un grand espoir j'espérais le Seigneur : il s'est penché vers moi pour entendre mon cri.

(…) 07 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime,

08 alors j'ai dit : « Voici, je viens. » Dans le livre, est écrit pour moi

09 ce que tu veux que je fasse. Mon Dieu, voilà ce que j'aime : ta loi me tient aux entrailles.

10 J'annonce la justice dans la grande assemblée ; vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais.

11 Je n'ai pas enfoui ta justice au fond de mon coeur, je n'ai pas caché ta fidélité, ton salut ; j'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée.

12 Toi, Seigneur, ne retiens pas loin de moi ta tendresse ; que ton amour et ta vérité sans cesse me gardent !


Les sacrifices

Nous savons, ne serait-ce qu’en nous plongeant dans les cinq premiers livres de la Bible, le Pentateuque (ou la Torah, c’est-à-dire la Loi), l’importance du ritualisme établi pour servir Dieu. Les règles commencent dès l’édification de la Tente de la rencontre dans le désert, jusqu’à la construction du Temple par Salomon où le rite se développera considérablement. Et ce rite s’appuie principalement sur les sacrifices d’animaux. Même les parents de Jésus se plièrent à ces règles comme le confirme l’Évangile lors de la Présentation au Temple de l’enfant pour la circoncision (Lc 2, 24) : « Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes. » Pensons aussi à l’épisode de Jésus chassant les marchands du Temple, eux qui vendaient les animaux pour l’holocauste ou les changeurs pour faire des offrandes dans une monnaie reconnue par les autorités juives (Jn 2, 14-16) : « Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Mais ce commerce ne fait pas que bénéficier aux divers marchands, mais aussi au clergé, les Lévites, puisque ceux-ci prélèvent une part des offrandes de sacrifice pour leur propre subsistance alimentaire.


Il faut dire que le mot sacrifice n’est pas neutre. « Sacrifier », (« sacrum facere » en latin) signifie « faire du sacré », entrer en contact ou mieux en communion avec Dieu. Dans toutes les religions qui ont précédé Israël, les sacrifices tenaient une grande place. Mais à une exception près : la spécificité des sacrifices en Israël, c’est que, dès le début de l’histoire biblique, les sacrifices humains sont strictement interdits.


Jérémie vient rappeler la colère de Dieu quand certains ne suivent pas la règle d’épargner la vie humaine (Jr 7, 31) : « Ils ont édifié les lieux sacrés du Tofeth au Val-de-la-Géhenne pour consumer par le feu leurs fils et leurs filles ; cela, je ne l’avais pas ordonné, cela n’était pas venu à mon esprit ! » Et même le sacrifice que fit Abraham de son fils Isaac ne s’est pas réalisé. Abraham va découvrir que « sacrifier » (« faire sacré ») ne veut pas dire « tuer » ! Il a offert son fils, il ne l’a pas tué.


Des critiques prophétiques

Mais voilà que des voix s’élèvent, dès le début de ces rites, pour les critiquer, et même condamner le ritualisme qui s’est subrepticement installé. Il suffit de relire le livre d’Osée (Os 6, 6) : « Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes » ou Isaïe (Is 1, 11-13) : « Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? – dit le Seigneur. Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir. Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous demande de fouler mes parvis ? Cessez d’apporter de vaines offrandes ; j’ai horreur de votre encens. Les nouvelles lunes, les sabbats, les assemblées, je n’en peux plus de ces crimes et de ces fêtes. » En fait, beaucoup craignent que cette religion devienne une simple affaire de commerce : je donne ceci et j’obtiens cela ; j’offre des sacrifices, et j’obtiens le salut. Et c’est aussi ce que dénonce le psaume (le seul des psaumes qui le fasse) : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime. » Le sens du sacrifice est perdu, puisqu’il ne me concerne plus mais plutôt la pauvre bête qui sera chargée de mes péchés, à ma place. Jésus lui rendra tout son sens, ce que rappelle saint Paul (II Co 5, 21) : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. » La victime, l’Agneau immaculé, s’est offert lui-même pour nous racheter. Si vous voulez aller plus loin sur ce thème, lisez le livre de René Girard, Le bouc émissaire, nous démontrant que Jésus s’est sacrifié, offert lui-même et librement en holocauste. En fait, il mettait en oeuvre ce que disait le verset 8, affirmant que ce qui plaît vraiment au Seigneur, la rencontre avec les hommes : « Voici, je viens. » Autrement dit, l’offrande par excellence, c’est la personne elle-même.


S’offrir en sacrifice

Car il n’est plus question de multiplier les sacrifices, les oblations, les holocaustes, et de courir chercher une autre victime, ce qui se dit Hostia en latin. Plus question non plus de multiplier les actes de dévotion, croyant que l’accumulation nous sauvera. L’offrande par excellence, la victime choisie, c’est nous ! Nous devons devenir des hosties. Le Père Sevin disait avec humour : « Mûrir, soit, comme le blé ou la grappe, - pour le sacrifice ; mais vieillir n'est point propos de prêtre : on ne consacre pas de vieilles hosties ! »


Car il ne s’agit pas d’apaiser le courroux d’un dieu vengeur, d’un dieu qui nous surveillerait et serait prêt à nous foudroyer sur place. Ce n’est pas une loi du talion qui demanderait de verser le sang pour éviter que le nôtre ne soit dispersé. Non, car notre Dieu est d’abord un Dieu d’amour, un Dieu qui nous a aimé le premier, un Dieu qui ne surveille pas les hommes, mais qui veille sur nous. Les anges ne nous l’ont-ils pas proclamé la nuit de Noël (Lc 2, 14) : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. » Aux hommes que Lui aime…


Ainsi, ce que nous demande Dieu par ce psaume est bien différent de ce que vivaient et pensaient les dévots transis. Relisons l’épître aux Romain (Rm 12, 1-3) : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait. Par la grâce qui m’a été accordée, je dis à chacun d’entre vous : n’ayez pas de prétentions déraisonnables, mais pensez à être raisonnables, chacun dans la mesure de la mission que Dieu lui a confiée. » Le texte grec dira plutôt « présenter votre corps en hostie vivante, sainte ». Nous sommes ces hosties. C’est nous qui devons nous offrir en sacrifice. Mais pour quel sacrifice, et comment ?


Notre sacrifice

D’abord, en nous remémorant le changement demandé lors de la nouvelle mouture du Missel romain lors du dialogue de l’offertoire :

Priez, frères et sœurs : que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout-puissant.
R/ Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de son nom, pour notre bien et celui de toute l'Église.

À l’eucharistie, c’est bien nous qui sommes les vraies hosties ! Mais allons plus loin en nous reportant au psaume. Relisons-le :


07 Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime,

08 alors j'ai dit : « Voici, je viens. » Dans le livre, est écrit pour moi

09 ce que tu veux que je fasse. Mon Dieu, voilà ce que j'aime : ta loi me tient aux entrailles.

10 J'annonce la justice dans la grande assemblée ; vois, je ne retiens pas mes lèvres, Seigneur, tu le sais.

11 Je n'ai pas enfoui ta justice au fond de mon coeur, je n'ai pas caché ta fidélité, ton salut ; j'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée.

12 Toi, Seigneur, ne retiens pas loin de moi ta tendresse ; que ton amour et ta vérité sans cesse me gardent !


Au verset 7, on lit « tu as ouvert mes oreilles ». Certainement pour nous dire que nous devons écouter sa parole. Mais l’épître aux Hébreux prendra la traduction d’autres manuscrits et traduira : « tu m’as formé un corps. » C’est tout mon être, corps et âme, que je dois offrir en hostie vivante au Seigneur.


Quant au « comment », tout est écrit dans le Livre, la Bible : « Dans le livre, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse. » Et que puis-je y lire ? Cela tient en quelques mots, quelques vertus :


  • « J'annonce la justice dans la grande assemblée »,

  • « Je n'ai pas caché ta fidélité, ton salut »,

  • « J'ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée. »


Des vertus


Annoncer la justice.

C’est-à-dire oser dénoncer l’injustice. Et surtout, mettre en oeuvre une justice qui soit ajustée à l’homme, dans la justesse de l’humanité et de la miséricorde nécessaire. C’est toute la justice qui transparaît dans le Premier Testament, et dans le Nouveau. Oui, « Mon Dieu, voilà ce que j'aime : ta loi me tient aux entrailles. » La loi divine, loi d’amour, de respect, de justice et de vérité doit nous tenir aux entrailles. Ai-je besoin de rappeler que le mot « entrailles » en hébreu, « rahamim » (רחמים), veut dire littéralement : le sein maternel, l’utérus ou les entrailles, ou, autrement dit, la miséricorde ! C’est cette même émotion qui étreint le Christ : «En débarquant, il vit une grande foule; il fut pris de pitié (ému aux entrailles) pour eux et guérit leurs infirmes » (Mt 14, 14). La justice s’accorde avec nos entrailles, elle est un lien viscéral que Dieu établit entre Lui et les hommes, pour que les hommes déploient ce même lien viscéral entre eux, dans l’amour, la vérité, la justice et la miséricorde. Mais si l’homme se tait, alors… Lc 18, 6-8 : « Le Seigneur ajouta : Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


Ne pas cacher sa fidélité, son salut.

Là encore, c’est une question de courage. Encore le Père Sevin : « Oser, c’est la sainteté ! » Oserons-nous dire à nos frères et soeurs la fidélité du Seigneur ? Et surtout, oserons-nous parler de salut ? Je l’ai déjà dit, mais je suis à un âge où l’on commence à radoter, je suis surpris, pour ne pas dire affligé, que ni les homélies, ni les discours épiscopaux n’abordent la question du salut. Mais si nous ne sommes plus sauvés, si le salut n’a plus d’importance, pourquoi croire ? Simplement pour mettre en oeuvre une sympathique solidarité ? Je connais plein de communistes qui font bien mieux que nous, d’autant plus que nous n’avons pas le monopole ni de la fraternité, ni de la solidarité ! Alors que nous avons celui du message de salut… Qu’en faisons-nous ? Je ne peux que vous inviter à relire ce que j’écrivais sur le salut dans l’homélie du XXXIIe dimanche du temps ordinaire (B).


Dire son amour et sa vérité.

C’est peut-être le plus difficile. Car cela ne tient pas uniquement à des mots, mais plutôt à une attitude. Car il ne s’agit pas uniquement de dire l’amour de Dieu, même si c’est important, il faut d’abord en prendre conscience, comme Dieu nous le dit par la bouche d’Isaïe (Is 43, 4) : « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime, je donne des humains en échange de toi, des peuples en échange de ta vie. » Et quelques versets plus loin (Is 49, 15-16) : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. Car je t’ai gravée sur les paumes de mes mains, j’ai toujours tes remparts devant les yeux. » Si nous sommes habités par cet amour de Dieu, alors nous le rayonnerons : ce seront nos plus belles paroles.


Quant à la vérité, comme ne pas penser à l’Évangile de Jean (Jn 8, 31-32) : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Tout simplement parce que Jésus lui-même est la Vérité (Jn 14, 6) : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. »


Prier le Psaume 39

Le dernier verset est de toute beauté et devrait être notre prière de chaque instant (verset 12) : « Toi, Seigneur, ne retiens pas loin de moi ta tendresse ; que ton amour et ta vérité sans cesse me gardent ! » Chacun mettra ce qu’il veut, ou plutôt ce qu’il ressent, derrière le mot « tendresse ». Que ce soit l’image du petit enfant contre sa mère (Ps 130, 2) : « Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. » Ou la tendresse de l’amitié (I Sam 20, 17) : « Puis Jonathan fit encore prêter serment à David, par l’amitié qu’il lui portait, car il l’aimait comme lui-même. » Ce qui importe est de savoir ce que rien ne pourra nous séparer de son amour, comme l’atteste saint Paul (Rm 8, 33-39) « Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous : alors, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? (…) Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. »


Concluons par ce qu’écrit le bibliste Jean Grou, nous expliquant comment prier le psaume 39.

Pris dans son ensemble, le Psaume 39 peut s’intégrer sans peine à notre pratique de la prière en raison du large éventail de situation évoquées. En effet, il nous entraîne tour à tour dans des expériences humaines des plus éprouvantes, puis dans un climat de joie débordante et de gratitude à l’endroit du Seigneur de la vie. Avec ses nombreux changements de ton, il évite de nous enfermer dans une posture de victime ou, au contraire, de nous réfugier derrière des lunettes roses. Autrement dit, il nous rappelle que la vie ne manque pas de nous apporter son lot de malheur, mais que ce n’est pas une raison de laisser l’espérance s’éteindre.



Saint-Ambroise de Milan, Commentaire du Psaume 39, 2

J'ai attendu, attendu le Seigneur. Où peut-on parler ainsi en toute propriété de termes, sinon dans l'évangile ? Voici que nous arrive Celui que nous attendions. L'ombre de la Loi ne nous recouvre plus de son brouillard ; la vérité resplendit. Le Christ-lumière est survenu ; il a écouté favorablement la supplication des siens. Il nous a tirés d'un abîme de misères et d'un bourbier fangeux. Le gouffre de nos péchés nous retenait immergés ; tout notre être d'homme y était collé. Notre âme ne pouvait pas s'en arracher ; l'infamie, sans cesse accrue, l'avait écrasée.


Merci au Seigneur Jésus, au Fils unique de Dieu, à notre rédempteur. Pour nous remettre tous nos péchés, il est descendu du ciel ; il nous a tirés de l'abîme et de la fange de ce monde, du marais boueux, et aussi de ce corps de mort. En sa chair il a établi solidement les pieds intérieurs de notre âme. Ainsi, fortifiés par la parole de Dieu et délivrés par la croix où souffrit le corps du Seigneur, nous pouvons marcher, non plus dans l'humiliation du déshonneur, mais dans l'état de pécheurs pardonnés. Celui qui a été fortifié, enraciné dans le Christ, aime à se rappeler que ses pieds ont été solidement établis sur le Roc. C'est bien ce que dit l'Apôtre : "Ils buvaient à un rocher qui les suivait ; et ce Rocher était le Christ" (1 Co 10, 4). Le rocher, du fait qu'il suit ceux qui ont soif, rend solides ceux qui trébuchent. Ainsi, l'eau ne manque pas à ceux qui n’ont soif, ni un appui pour ceux qui glissent.


Méditation d’un frère dominicain

Je n’aime pas compter. Faire le compte de ses malheurs, comme un antiquaire avare : se les remémorer un à un, en goûter tout le fiel. Mais je ne compterai pas non plus ces instants de bonheur fou, lorsque l’amour s’est invité, impromptu dans ma vie, légèreté inouïe de qui va sans soucis. Le bien, le mal, toujours m’échappent. Le passé s’envole, qu’importe, car Dieu est devant moi.


Il y a donc une chose qui jamais ne passera. Une conviction pure, qui n’est pas le bonheur. Serait-ce même la foi ? Serait-ce une certitude ? C’est bien plus que cela. Cela me vient des entrailles et me tient pour la vie. C’est la certitude intime que Dieu est avec moi, ou plutôt qu’il m’appelle à être, à être avec Lui. Il faut donc que j’aille là, droit devant, où toujours il me précède.


Alors je viens, sans offrande, sans sacrifice. Je viens moi-même dépouillé de mes certitudes et mes envies, remisant les projets et les plans. Je viens vers Lui, forcément mal préparé, forcément indigne, forcément petit. Je viens tel que je suis, sans attendre d’être celui que je ne serai jamais. Me voyant ainsi marcher, tout le monde pourra se dire : « D’où lui vient cette force ? Comment peut-il aller si droit, si loin, si juste ? Et ce chant si joyeux qui monte sur ses lèvres… » Ils croiront que cela vient de moi : quelle erreur ! S’ils savaient comme je suis faible, si fragile. Mais comme cette faiblesse me rend fort ! Oui, le regard fixé sur Toi, je peux tout. Je marcherai sur les eaux troubles ; je fendrai la foule hostile ; je passerai la mort, pour te rejoindre, Mon Dieu, ma Vie.


BENOÎT XVI, ANGÉLUS du Ve Dimanche de Carême, 25 mars 2007 (extrait)

Chers frères et sœurs !


Le 25 mars a lieu la solennité de l'Annonciation de la Bienheureuse Vierge Marie. Elle coïncide cette année avec un  Dimanche de Carême et sera par conséquent célébrée demain. Je voudrais toutefois maintenant m'arrêter sur ce merveilleux mystère de la foi, que nous contemplons chaque jour dans la récitation de l'Angélus.


L'Annonciation, racontée au début de l'Évangile de saint Luc, est un événement humble, caché - personne ne l'a vu, personne ne l'a connu, sauf Marie - mais en même temps décisif pour l'histoire de l'humanité. Lorsque la Vierge prononça son "oui" à l'annonce de l'Ange, Jésus fut conçu et avec Lui commença la nouvelle ère de l'histoire, qui devait ensuite être scellée par la Pâque comme "Alliance nouvelle et éternelle". En réalité, le "oui" de Marie est le reflet parfait de celui du Christ lui-même lorsqu'il entra dans le monde, comme affirme la Lettre aux Hébreux en interprétant le Psaume 39 : "Alors j'ai dit : Voici, je viens, car c'est de moi qu'il est question dans le rouleau du livre, pour faire, Dieu, ta volonté" (He 10, 7). L'obéissance du fils se reflète dans l'obéissance de sa Mère et ainsi, grâce à la rencontre de ces deux "oui", Dieu a pu prendre un visage d'homme. C'est la raison pour laquelle l'Annonciation est également une fête christologique, parce qu'elle célèbre un mystère central du Christ :  son Incarnation.

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