IIIème Dimanche de Carême (A)

Je le suis, moi qui te parle


Le Christ et la Samaritaine

Henryk-Hektor SIEMIRADZKI (Belgorod, 1843 - Strzałków, 1902)

1890, huile sur toile, 106,5 x 184 cm

Lviv National Art Gallery, Lviv (Ukraine)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 4, 5-42

En ce temps-là, Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau,

que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. » Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en a eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !... Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. » À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui. Entre-temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. » Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. » Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas : ‘Encore quatre mois et ce sera la moisson’ ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur. Il est bien vrai, le dicton : ‘L’un sème, l’autre moissonne.’ Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. » Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours. Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »


L’auteur

Extrait du Bénézit, édition de 1999

Hendrik Siemiradzki fit ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Comme boursier d’état, il alla continuer ses études à Munich, puis à Rome. Lors de l’Exposition Universelle de 1878, il obtint à Paris une médaille d’or et fut nommé chevalier de la Légion d’Honneur en 1898. Le roi Humbert lui conféra la croix de commandeur de Saint-Maurice et Saint-Lazare. Membre des Académies de Saint-Pétersbourg, de Berlin, de Stockholm et de celle de Saint-Luc à Rome, il faut aussi membre correspondant de l’Académie des Beaux-Arts à Paris à partir de 1898. Son œuvre est une illustration de la vie antique, en ce qu’elle avait d’harmonieux et de somptueux. Il négligea le pathétique pour ne voir que le côté riche en valeurs picturales. Il ne dramatise pas son sujet, même quand il s’agit du martyr des chrétiens. Il ne s’intéressait aux choses de la vie qu’autant que, belles et nobles, elles brillent, flattent et enchantent la vue. Il n’alla jamais au-delà du monde extérieur. Il ne voit que de plaisantes apparences. Avec ces éléments de beauté matérielle, il composa des tableaux où les couleurs s’harmonisent en un accord un peu sourd et où les masses s’équilibrent dans une cadence lente et soutenue.


Ce que je vois

D’abord, une œuvre très colorée. À un tel point qu’elle pourrait paraître un peu kitsch ! Mais en même temps, comme dirait le Président de la République, après quelques instants où l’œil parcourt le tableau, on sent une sorte de fraîcheur et de calme joie nous envahir. L’œuvre appelle à la rêverie. Non un onirisme qui ferait de l’Évangile une belle histoire, mais le rêve de participer à la scène, de nous trouver, nous aussi, au bords du puits. Plus qu’on ne le croit, cet évangile va mettre en avant nos cinq sens. Le peintre fait plus qu’illustrer le texte, il le fait vivre et ressentir. On y voit (la vue) les couleurs de la nature en fleur, l’ombre portée sur les carnations, le bleu du ciel, les reflets dans l’eau du bassin. On y sent (l’odorat) le parfum des plantes orientales, des herbes aromatiques et du fruit de l’olivier. On ressent (le toucher) le grain de la pierre du puits, la douceur de la corde, la légère brise qui rafraîchit les visages. On y entend (l’ouïe) le chant des cigales, le bruit de l’eau qui ruisselle, la rumeur du village au loin, le froissement des feuilles des arbres. Et enfin, on y goûte. On y goûte la fraîcheur de l’eau apaisante de notre soif, on y goûte la présence de l’autre, on y goûte la Parole du Tout-Autre. Bref, hormis ses qualités esthétiques que l’on aime ou qui nous déplaisent, on ne peut nier que l’œuvre nous appelle à entrer, à venir nous asseoir sur la margelle du puits, avec toute notre vie, tous nos sens. Appelés par un Jésus au doux regard, aux gestes délicats qui ne veut rien nous imposer. Au contraire, il demande... Ou par cette femme qui semble s’être mise sur son 31 ! Bracelets d’or, cailler, cheveux tressés, voile richement brodé, jolie tunique blanche bordée de jaune. Et son regard porté sur Jésus. On y discerne à la foi l’arrogance mais aussi la surprise : elle est attirée par ce que lui dit cet homme si curieux. Cet homme qui semble la connaître mieux qu’elle-même... Comme cette femme, l’œuvre est sensuelle, dans tous les sens du terme.


Quelques clés

Ce texte est long, et d’autant plus que ce récit ne se trouve que chez saint Jean. Ainsi, pour bien comprendre ce que Dieu veut nous dire, il est essentiel de se munir d’abord de quelques clés. Les quatre premières clés sont des textes « miroirs », comme un reflet allégorique, un tricot biblique. Puis, une clé historique ; et enfin une précision linguistique !


La première lecture (Ex 17, 3-7)

En ces jours-là, dans le désert, le peuple, manquant d’eau, souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le Seigneur : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Le Seigneur dit à Moïse : « Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël. Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »


Le puits de Jacob

L’antique Sichem est un vallon creusé entre le mont Ébal (930 m) et le mont Garizim (870 m), les deux sommets qui dominent la Samarie.


D’après l’Ancien Testament, Abraham, Jacob et Josué s’y arrêtèrent et y campèrent. Arrivant de Mésopotamie, Abraham y dressa le premier autel à Dieu et en fit un lieu sanctuaire pour les Hébreux (Gn 12,6).


Sichem est la première cité de l’histoire patriarcale en Terre sainte. C’est là que Josué conduisit les tribus et proclama l’alliance définitive du Seigneur avec le peuple d’Abraham.


À proximité du mont Garizim, se trouve le puits de Jacob que le livre de la Genèse rattache au souvenir du patriarche. Il s’agit d’un ouvrage creusé dans la roche calcaire, de 2,50 mètres de diamètre avec une profondeur avoisinant une trentaine de mètres.


À la fin du IVe siècle, s’élevait là une église dont le centre était occupé par le puits. Au XIIe siècle, les croisés bâtirent sur les ruines du sanctuaire précédent une église à trois nefs, dont le chœur fut posé sur la crypte du puits. Aujourd’hui, celui-ci est situé dans l’enceinte d’un sanctuaire orthodoxe grec.


Gn 24, 11-18

Il fit agenouiller les chameaux en dehors de la ville, près d’un puits d’eau, à l’heure du soir, l’heure où les femmes sortent pour y puiser. Il dit : « Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, permets-moi de faire aujourd’hui une heureuse rencontre et montre ta faveur à l’égard de mon maître Abraham. Me voici debout près de la source, et les filles des gens de la ville sortent pour puiser de l’eau. La jeune fille à qui je dirai : “Incline ta cruche pour que je boive”, et qui répondra : “Bois et je vais aussi abreuver tes chameaux”, que cette jeune fille soit celle que tu destines à ton serviteur Isaac ; je saurai ainsi que tu as montré ta faveur à l’égard de mon maître. » Il n’avait pas fini de parler que sortit Rébecca, la fille de Betouël, fils de Milka, elle-même femme de Nahor, le frère d’Abraham ; elle portait sa cruche sur l’épaule. La jeune fille avait très belle apparence, elle était vierge, aucun homme ne s’était uni à elle. Elle descendit à la source, emplit sa cruche et remonta. Le serviteur courut à sa rencontre et dit : « De grâce, donne-moi à boire une gorgée d’eau de ta cruche ! » Elle répondit : « Bois, mon seigneur. » Et, de la main, elle s’empressa d’abaisser la cruche pour lui donner à boire.

La mort du Christ en Croix (Jn 19, 25-34)

Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit. Comme c’était le jour de la Préparation (c’est-à-dire le vendredi), il ne fallait pas laisser les corps en croix durant le sabbat, d’autant plus que ce sabbat était le grand jour de la Pâque. Aussi les Juifs demandèrent à Pilate qu’on enlève les corps après leur avoir brisé les jambes. Les soldats allèrent donc briser les jambes du premier, puis de l’autre homme crucifié avec Jésus. Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau.

Qui sont les Samaritains ?


À l'époque du Christ, les rapports entre Juifs et Samaritains étaient tendus...

À l’époque du Christ, les rapports entre Juifs et Samaritains étaient tendus. Non seulement ils ne se fréquentaient pas, mais les Juifs considéraient que les objets, les animaux ou les récoltes qui traversaient la Samarie étaient impropres au culte. Comment expliquer une telle animosité entre deux communautés qui avaient pourtant une même origine ?

Il est communément admis que l'origine du conflit entre les Juifs et les Samaritains remonte à 722, lors de la prise du royaume du Nord et de sa capitale, Samarie, par les Assyriens. Ceux-ci firent venir dans cette région des colons étrangers. De leur mélange avec les Juifs qui étaient restés sur place naquit le peuple samaritain (2R 17,23). Descendants de ces étrangers qui avaient ajouté à leurs dieux traditionnels le culte de YHWH (= Le Seigneur), les Samaritains sont considérés comme des hérétiques par les autres Juifs.


Un temple sur le mont Garizim

Au fil de l’histoire, les relations rentre Juifs et Samaritains se sont détériorées progressivement. Ainsi, au retour de l’exil, vers 538 av. J.-C., des Samaritains s'opposeront violemment à la reconstruction des murailles de Jérusalem. Deux siècles plus tard, la construction d’un Temple sur le Mont Garizim consacrera le schisme avec Jérusalem. Et l'auteur du livre du Siracide écrira vers l'an 180 av. J.-C. : "Il y a deux nations que mon âme déteste, la troisième n'est pas une nation : les habitants de la montagne de Seïr, les Philistins, et le peuple stupide qui demeure à Sichem" (Si 50,25-26 ; Sichem est alors une grande ville située au pied du Garizim). Mais la rupture entre Juifs et Samaritains ne sera véritablement consommée que lorsque Jean Hyrcan, le roi de Jérusalem, s'attaquera à Sichem et détruira le Temple du Garizim (107 av. J.-C.).

En l’an 6 de notre ère, les Samaritains s’accorderont pourtant avec les Juifs pour envoyer des émissaires demander à l'empereur de Rome la destitution du roi Archelaüs, successeur d’Hérode le Grand. En 67, lors de la guerre juive, certains d’entre eux, aux dires de l’historien Flavius Josèphe, se rassembleront sur le mont Garizim, "dans la perspective d’une révolte". Le commandant de la cinquième légion en viendra à bout le 15 juillet 67 "et les tuera tous, au nombre de 11600" (La Guerre des Juifs, livre 3, lignes 307 à 315).


Attachés au Pentateuque

À l'époque du Christ, les Samaritains considéraient que seule la Torah (ou Pentateuque, c'est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible) faisait autorité : venant de Moïse, elle était pour eux le seul texte normatif. Fidèles à la Loi de Moïse, les Samaritains pratiquaient la circoncision le huitième jour et observaient de manière scrupuleuse le shabbat. Ils célébraient les fêtes de pèlerinage sur le mont Garizim où ils immolaient les agneaux de la Pâque. Au IIIe siècle ap. J.-C., Origène note que les Samaritains niaient la résurrection des morts, une croyance qu’ils n’accueilleront qu’au IVe siècle. Ces divers aspects de la foi sont de nos jours encore portés et vécus par une poignée de croyants.

© SBEV. Pierre Debergé


Le peuple juif s’appuyait sur trois piliers : Un temple à Jérusalem, une Bible (Loi, Prophètes et Sagesse) et un Roi qui unifie le peuple. Rappelons-nous que la condamnation de Jésus par le Sanhédrin s’appuiera sur ce même argumentaire : Jésus aurait appelé à détruire le Temple (Mac 14, 58), il prétend être le Messie, la Parole de Dieu (Mc 14, 61) et il disperse le Peuple en se faisant roi (Jn 18, 14 et Jn 19,21)

Et les Samaritains, le racaille de l’époque (!) : ils ont construit un autre temple sur le mont Garizim, ils ne reconnaissent que les 5 premiers livres de la Bible, ils ont choisi un autre roi et se sont séparés du peuple juif. Ils méritent donc la condamnation !


Un double langage

Jean, dans son évangile, adopte souvent ce type de langage à double sens. Ne faisons-nous pas la même chose en parlant d’un langage figuré et d’un langage propre ? Laissons le Cardinal Ratzinger (qui deviendra le Pape Benoît XVI) nous l’expliquer (Théologie Catholique, p. 396 ss) :

Cependant, ce qui vient en lumière ici reste encore à l’intérieur de ce monde. On en vient ainsi, selon une technique de dialogue typique que l’exégèse appelle l’équivoque Johanne que, à un discours à deux niveaux : Jésus et la Samaritaine, utilisant les mêmes mots, visent deux niveaux tout à fait différents et, ainsi séparés par la multiplicité des sens du langage humain, ils se parlent sans se rencontrer. Ceci met en évidence l’incommensurabilité qui subsiste entre la foi et une expérience humaine, même élargie. Car la femme comprend l’eau promise comme celle dont parlent les contes : l’élixir de vie, par la vertu duquel on échapperait à la nécessité de la mort, et la soif de vivre serait totalement satisfaite. Elle reste au niveau du bios, de la vie telle qu’elle se présente empiriquement, tandis que Jésus voudrait lui ouvrir la Zoè, la vie proprement dite.

Il va donc falloir lire ce texte avec ce prisme du double langage. Mais je ne voudrais aujourd’hui m’arrêter que sur un aspect : celui de la soif.


La soif

Dès le début, Jésus demande de l’eau à cette femme, pour étancher sa soif. Bien sûr, sa soif physique. Mais est-ce suffisant ? Ne cherchent-il pas aussi à étancher sa soif d’amour ? Car nous parlons souvent de cette soif d’amour que nous devrions avoir envers Dieu. Déjà, les psaumes le disent. Un seul exemple (Ps 41, 2-3) :

Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; quand pourrai-je m'avancer, paraître face à Dieu ?

Notre âme a soif de Dieu, même si nous en sommes pas toujours conscients, du moins dans la durée. La preuve en est que cette femme, au début du récit, ne semble désirer qu’une eau pour étancher sa soif physique ; et encore mieux, une eau qui ne nécessiterait même pas d’être puisée. Une eau qui ne demande aucun effort.

Il est vrai qu’il nous est impossible de vivre sans eau. Le peuple hébreu, lors de sa pérégrination dans le désert, en a fait l’expérience. Il a fallu que Moïse intervienne auprès de Dieu pour que du rocher coule cette eau. Du rocher ? Des Tables de la Loi, qui sont en « rocher ». Et comme le confirmera plus tard saint Paul (1 Co 10, 2-4) :

Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ.

Ce rocher, c’était le Christ, notre nouvelle Loi... Mais une nouvelle Loi qui est celle de l’amour. C’est à ce rocher, à cette source vivifiante que Jésus invite la Samaritaine. L’eau qui coule de son cœur transpercé... (Jn 19, 33-35) :

Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez.

Voilà la soif que Jésus veut étancher. La première soif... Car il en est une autre, la sienne !


J’ai soif !

Si nous allons lire quelques versets avant le récit du cœur transpercé, nous lisons (Jn 19, 28-30) :

Après cela, sachant que tout, désormais, était achevé pour que l’Écriture s’accomplisse jusqu’au bout, Jésus dit : « J’ai soif. » Il y avait là un récipient plein d’une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d’hysope, et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l’esprit.

N’est-ce là encore qu’une soif physique, comme celle qu’il éprouva près du puits ? N’est-ce pas aussi une autre soif ? Une soif d’amour ? Oui, Dieu a soif de notre amour, Jésus a soif de nous aimer. Jésus aimerait tant que nous l’aimions, et surtout, que nous nous laissions aimer par lui. Mais comment atteindre cet état : nous laisser aimer de Dieu ?

« Fais-toi capacité et je me ferai torrent ! »

Disait Jésus à Catherine de Sienne... Comment se faire capacité pour ce torrent qui rêve de couler en nos vies ? Il me semble que l’évangile nous donne toutes les réponses.

  • D’abord, épouser Jésus !

Je me permets une interprétation toute personnelle. Ne voyons pas en cette femme une adultère, ou une sorcière qui a déjà épuisé cinq maris. Ces cinq maris ne seraient-ils pas les cinq premiers livres bibliques, seules références des Samaritains. Et si je regarde dans le texte grec, la réponse de Jésus, elle est très équivoque. Je pourrais la traduire ainsi : « Cinq maris, tu as eu en effet, et celui qui as avec toi maintenant, n’est pas ton mari. » Qui a-t-elle maintenant vécu elle autre que Jésus. N’est-ce pas lui qu’elle n’a pas encore épousé ? N’est-ce pas lui, la source d’eau vive à laquelle elle ne s’est pas encore désaltérée ? N’est-ce pas lui, la Parole de Dieu, qu’elle n’a pas encore vraiment écouté ? Il nous faut épouser Jésus, épouser la source éternelle, épouser sa parole. Créer un lien conjugal avec lui : se mettre sous le même joug...

  • Il est le chemin qui mène au Père...

Un chemin d’adoration. Car il est le nouveau Temple. Qu’importe le temple à Jérusalem ou à Samarie. Le temple, c’est lui. Et en pénétrant dans ce temple, on rencontre le Père. Ne l’avait-il pas dit à Philippe (Jn 14, 8-11) :

Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes.

En adorant Jésus, nous rencontrons le Père.

  • En Esprit et en vérité.

Jésus s’était défini comme « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). J’y ai toujours vu une sorte de définition trinitaire. Jésus est le chemin. Et pour rejoindre le Père, qui est la vie par excellence, il faut emprunter la voie (ou voix !) de la vérité, c’est-à-dire de l’Esprit. Adorer en Esprit et Vérité, c’est adorer en l’Esprit-Saint. Ou plutôt, laisser l’Esprit en nous. Là encore, il s’agit de lâcher les rênes... Relisons saint Paul (Rm 8, 26-28) :

Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles. Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour.

Le temps du Carême n’est-il pas par excellence le temps pour lâcher les rênes et nous laisser épouser par toute la Trinité ? Pour laisser le Christ assouvir nos désirs les plus profonds, pour nous donner la vie ? Faisons-nous capacité... il se fera torrent ! C’est ce que nous dit aussi la Préface :

En demandant à la Samaritaine de lui donner à boire, Jésus faisait à cette femme le don de la foi. Il avait un si grand désir d'éveiller la foi dans son cœur, qu'il fit naître en elle l'amour même de Dieu.

Je repense à un refrain d’un chant de Gaétan de Courrèges :

Dieu avait faim de l'homme,
Il a pris nos chemins
Et c’est lui qui se donne
Au partage du pain.

Catéchisme de l’Église Catholique (§ 2560-2561)

2560 " Si tu savais le don de Dieu ! " (Jn 4, 10). La merveille de la prière se révèle justement là, au bord des puits où nous venons chercher notre eau : là, le Christ vient à la rencontre de tout être humain, il est le premier à nous chercher et c’est lui qui demande à boire. Jésus a soif, sa demande vient des profondeurs de Dieu qui nous désire. La prière, que nous le sachions ou non, est la rencontre de la soif de Dieu et de la nôtre. Dieu a soif que nous ayons soif de Lui (cf. S. Augustin, quæst. 64, 4 : PL 40, 56).

2561 " C’est toi qui l’en aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive " (Jn 4, 10). Notre prière de demande est paradoxalement une réponse. Réponse à la plainte du Dieu vivant : " Ils m’ont abandonné, moi la Source d’eau vive, pour se creuser des citernes lézardées ! " (Jr 2, 13), réponse de foi à la promesse gratuite du salut (cf. Jn 7, 37-39 ; Is 12, 3 ; 51, 1), réponse d’amour à la soif du Fils unique (cf. Jn 19, 28 ; Za 12, 10 ; 13, 1).


Prière de saint François d’Assise

Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix,

Là où est la haine, que je mette l’amour.

Là où est l’offense, que je mette le pardon.

Là où est la discorde, que je mette l’union.

Là où est l’erreur, que je mette la vérité.

Là où est le doute, que je mette la foi.

Là où est le désespoir, que je mette l’espérance.

Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière.

Là où est la tristesse, que je mette la joie.


O Seigneur, que je ne cherche pas tant à

être consolé qu’à consoler,

à être compris qu’à comprendre,

à être aimé qu’à aimer.


Car c’est en se donnant qu’on reçoit,

c’est en s’oubliant qu’on se retrouve,

c’est en pardonnant qu’on est pardonné,

c’est en mourant qu’on ressuscite à l’éternelle vie.


Le testament de Mère Thérésa - Varanasi, 25 mars 1993

Mes enfants très chers, Sœurs, Frères et Pères,

Cette lettre étant très personnelle, j’ai voulu l’écrire de ma propre main, mais il y a tant de choses à dire… Mais même si elle n’est pas de ma main, elle sort de mon cœur !

Jésus veut que je vous dise encore combien il a d’amour pour chacun d’entre vous au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Je m’inquiète de ce que certains d’entre vous n’aient pas encore vraiment rencontré Jésus – seul à seul - vous et Jésus seulement. Nous pouvons certes passer du temps à la chapelle, mais avez-vous perçu – avec les yeux de l’âme – avec quel amour il vous regarde? Avez-vous vraiment fait connaissance avec Jésus vivant, non pas à partir de livres mais pour l’avoir hébergé dans votre cœur ? Avez-vous entendu ses mots d’amour ? Demandez la grâce: il a l’ardent désir de vous la donner. Tant que vous n’écouterez pas Jésus dans le silence de votre cœur, vous ne pourrez pas l’entendre dire «J’ai soif!» dans le cœur des pauvres. N’abandonnez jamais ce contact intime et quotidien avec Jésus comme personne réelle vivante, et non pas comme pure idée.

Comment pourrions-nous passer un seul jour sans écouter Jésus dire «Je t’aime»… C’est impossible! Notre âme en a besoin autant que notre corps a besoin de respirer. Sinon, la prière meurt et le méditation dégénère en simple réflexion. Jésus veut que chacun de nous l’écoute, lui qui vous parle dans le silence du cœur. Soyez attentifs à tout ce qui pourrait empêcher ce contact personnel avec Jésus vivant. Le diable essaiera de se servir des blessures de la vie, voire de vos propres fautes pour vous persuader qu’il n’est pas possible que Jésus vous aime réellement.

Attention: ceci est un danger pour nous tous. Mais le plus triste est que cela est complètement contraire à ce que Jésus voudrait et attend de vous dire. Pas seulement qu’il vous aime, mais davantage: qu’Il vous désire ardemment. Vous lui manquez quand vous ne vous approchez pas de lui. Il a soif de vous. Il vous aime en permanence, même quand vous ne vous en sentez pas dignes. Lorsque vous n’êtes pas acceptés pas les autres – ou même parfois par vous-même – il est celui qui, toujours, vous accepte.

Mes enfants, vous n’avez pas à être différents (de ce que vous êtes dans la réalité) pour que Jésus vous aime. Croyez simplement que vous lui êtes précieux. Apportez vos souffrances à ses pieds et ouvrez seulement votre cœur pour qu’il vous aime tels que vous êtes. Et lui fera le reste.

Chacun de vous sait, en sa conscience, que Jésus l’aime, mais, avec cette lettre, je voudrais plutôt m’adresser à votre cœur. Jésus désire remuer nos cœurs pour ne pas perdre notre premier amour, spécialement à l’avenir, quand je vous aurai quitté.

C’est pourquoi, je vous demande de lire cette lettre devant le Saint-Sacrement, là-même où elle est écrite, afin que Jésus lui-même puisse parler à chacun de vous. Pourquoi vous dis-je cela ? La lettre du Saint-Père sur «J’ai soif ! » m’a tellement frappée que j’aurais du mal à vous dire ce que j’ai ressenti. Cette lettre m’a permis de découvrir encore davantage la beauté de notre vocation. Combien est grand l’amour de Dieu envers nous pour qu’Il ait choisi notre Société (Congrégation) afin d’étancher cette Soif de Jésus – soif d’amour, soif d’âmes – en vous donnant une place spéciale dans son Eglise.

Et en même temps, nous rappelons au monde cette Soif, en passe d’être oubliée. J’ai écrit au Saint-Père pour le remercier. Cette lettre du Saint-Père est un signe dans cette «grande soif que Jésus» éprouve pour chaque être humain.

C’est aussi un signe pour moi, signe que le temps est venu de parler ouvertement du don fait par Dieu le 10 septembre 1946: d’expliquer – autant que je le puis – ce que signifie pour moi la Soif de Jésus.

Pour moi, la Soif de Jésus est une chose si intime, que, jusqu’à présent, la timidité m’a empêché de vous parler de ce qui arriva à ce sujet le 10 septembre. Je pensais imiter ainsi Notre Dame qui «gardait toute ces choses dans son cœur». C’est pourquoi je n’ai pas tellement parlé du «J’ai soif!», en particulier en public. Pourtant mes lettres et instructions la désignent toujours, montrant les moyens d’étancher cette Soif par la prière, l’intimité avec Jésus et le respect de nos vœux, surtout le quatrième.

Pour moi, il est très clair que tout chez les Missionnaires de la Charité (M.C.) vise uniquement à étancher la Soif de Jésus. Ses paroles, écrites sur le mur de toute chapelle M.C., ne sont pas passées, mais vivantes, ici et maintenant, dites pour vous. Le croyez-vous? Si oui, vous entendrez et vous sentirez sa présence.

Laissez-le devenir aussi intime en vous qu’il est en moi; ce sera la plus grande joie que vous puisiez m’offrir. J’essaierai de vous aider à comprendre, mais c’est Jésus lui-même qui est seul à pouvoir vous dire «J’ai soif !»

Ecoutez votre propre nom. Et pas seulement une fois. Chaque jour si vous écoutez avec votre cœur, vous entendrez, vous comprendrez.

Pourquoi Jésus dit-il «J’ai soif !»? Il est très difficile à expliquer avec des mots… Pourtant, si vous deviez retenir une seule chose de cette lettre, que ce soit ceci: «J’ai soif !» est une parole beaucoup plus profonde que si Jésus avait simplement dit «Je vous aime». Tant que vous ne saurez pas, et de façon très intime, que Jésus a soif de vous, il vous sera impossible de savoir celui qu’il veut être pour vous; ni celui qu’il veut que vous soyez pour lui.

Le cœur et l’âme des M.C. consiste exclusivement en ceci: La Soif du Cœur de Jésus, caché dans les pauvres.

Voilà la seule source de tout ce qui fait la vie des M.C.

Cela vous donne, et notre but et notre quatrième vœux, et l’esprit de notre Congrégation. Etancher la Soif de Jésus vivant parmi nous est la seule raison d’être de cette Congrégation et son unique objectif. Dites, pouvons-nous en dire autant de nous-mêmes, à savoir que cela est notre seule raison de vivre? Pour le savoir posez-vous donc la question suivante: à supposer que la Soif de Jésus ne soit plus notre but et ne soit plus inscrite au mur de notre chapelle, est-ce que cela entraînerait une quelconque différence dans ma vocation et dans ma relation avec Jésus et dans mon travail? Cela changerait-il quelque chose à ma vie? En ressentirai-je une quelconque perte? Posez-vous ces questions honnêtement et que, pour chacun, ceci soit un test pour découvrir si la Soif de Jésus est une réalité vivante dans sa vie et pas simplement une belle idée…

«J’ai soif!» (Jn 19,28) et «C’est à moi que vous l’avez fait» (Mt 25,40): rappelez-vous toujours qu’il faut lier ces deux paroles, c’est-à-dire le moyen avec le but. Que nul ne sépare ce que Dieu a uni.

Ne sous-estimez pas vos moyens si concrets – le travail pour les pauvres, aussi petit ou humble qu’il soit – qui font de notre vie une chose si belle aux yeux du Seigneur. Ce sont les dons les plus précieux de Dieu à notre Congrégation, à cause de cette présence cachée mais si proche de Jésus, si capable de nous toucher.

Sans notre travail pour les pauvres, notre but disparaîtrait, et la Soif de Jésus se réduirait à des mots vides de sens et de réponse. Mais en unissant les deux, notre vocation de M.C. restera vivante et réelle, telle que Notre Dame l’a demandé.

Soyez aussi avisés dans le choix de prédicateurs de retraite. Tous en effet ne comprennent pas bien notre esprit. D’ailleurs, même s’ils étaient savants et saints, cela n’impliquerait pas pour autant qu’ils perçoivent forcément bien notre vocation. Par ailleurs, s’ils venaient à vous dire quelque chose de différent de ce que j’écris dans cette lettre, je vous supplie de ne pas les écouter, ni de les laisser vous plonger dans la confusion. La Soif de Jésus et le foyer, le point de convergence, le but de tout ce que sont et font les Missionnaires de la Charité.

L’Eglise l’a confirmé plusieurs fois : «notre charisme est d’étancher la Soif de Jésus, Soif d’amour pour les âmes, en travaillant au salut et à la sanctification des plus pauvres parmi les pauvres». Cela, et rien que cela. Rien d’autre. Faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour protéger ce don de Dieu à notre Congrégation.

Chers enfants, faites-moi confiance et soyez très attentifs à ce que je vous dis maintenant: seule la Soif de Jésus, accompagnée de notre écoute et notre recherche et de notre réponse très cordiale, seule cette Soif gardera notre Congrégation vivante après que je vous aurai quittés. Si elle constitue le fond de votre vie alors tout ira bien pour vous. Un jour je vous aurai quittés, mais la Soif de Jésus ne vous quittera jamais. Jésus assoiffé dans les pauvres, vous l’aurez toujours avec vous.

C’est pourquoi je veux que les Sœurs actives et les Frères actifs, les Sœurs contemplatives avec les Frères et les Pères s’aident mutuellement à rassasier Jésus à étancher sa Soif au moyen de leurs dons respectifs: en se soutenant, en se complétant les uns les autres, de sorte que vous formiez une famille unie autour de ce (seul) but et de cet objectif unique. Veillez à ne tenir les Coopérateurs, ni les laïcs M.C., à l’écart de cette demande, car cette vocation est aussi la leur. Aidez-les plutôt à la connaître.

Parce que le premier devoir du prêtre est le ministère de la prédication, j’ai demandé, il y a quelques années à nos Pères, de commencer à prêcher sur ce thème : «J’ai soif!» pour entrer plus avant dans le don que Dieu nous a fait le 10 septembre. Et comme je sens bien que Jésus désire beaucoup cela d’eux, dans les temps à venir, priez donc Notre Dame de les garder attentifs à cet aspect important de leur quatrième vœu. Notre Dame nous aidera tous a demeurer fidèles puisqu’elle fût – avec Saint Jean, et, j’en suis sûre, Marie Madeleine – la première personne à entendre ce cri de Jésus «J’ai soif!» Etant au Calvaire, elle connaît l’intensité et la profondeur de cet ardent désir de Jésus pour vous et pour les pauvres. Mais nous autres, le connaissons-nous…? le sentons-nous comme elle? demandez-lui de vous l’apprendre car vous et toute la Congrégation êtes à Elle. Sa mission est de vous amener à regarder en face l’amour du Cœur de Jésus crucifié comme cela arriva à Jean et Madeleine.

Auparavant, Notre Dame me le demandait mais maintenant c’est moi qui, en son nom, vous le demande, vous en supplie: «Ecoutez la Soif de Jésus». Que cela soit pour chacun ce que le Saint Père dit dans sa lettre: une Parole de vie.

Comment vous approcher de la Soif de Jésus? Un seul secret: plus vous viendrez à Jésus, mieux vous connaîtrez sa soif.

«Repentez-vous et croyez en l’Evangile» nous dit Jésus. De quoi faut-il nous repentir? de notre indifférence, de notre dureté de cœur.

Et que faut-il croire? que Jésus a soif, dès maintenant de votre cœur et des pauvres. Lui qui connaît votre faiblesse, désire néanmoins seulement votre amour: il veut simplement que vous lui laissiez une chance de vous aimer. Il est le Maître du temps. Chaque fois que nous nous approchons de lui, il nous associe à Notre Dame, à Saint Jean, à Marie Madeleine. Ecoutez-le. Ecoutez-le prononcer votre propre nom. Et ainsi faites que ma joie, et la vôtre, soient complètes.

Prions. Et que Dieu vous bénisse.


Homélie de saint Augustin (+ 430), Commentaire sur l'évangile de Jean, 15, 6-7, CCL 36, 152-153

On suggère d'utiliser comme homélie le texte figurant comme seconde lecture dans la Liturgie des Heures ou le Livre des jours, et de prendre comme seconde lecture le texte qui est donné ici

Jésus, fatigué par la route, s'était assis au bord du puits. Il était environ midi (Jn 4,6). Voilà que commencent les mystères. Car ce n'est pas pour rien que Jésus est fatigué; ce n'est pas pour rien, qu'est fatiguée la Force de Dieu; ce n'est pas pour rien qu'est fatigué celui qui refait les forces des fatigués; ce n'est pas sans raison qu'est fatigué celui dont l'absence cause nos fatigues, dont la présence nous fortifie. Jésus cependant est fatigué, et il est fatigué par la route; il s'assied, et il s'assied au bord du puits, et c'est à midi qu'il s'assied, fatigué. Tout cela suggère quelque chose, veut indiquer quelque chose; tout cela nous rend attentifs, nous exhorte à frapper. Qu'il nous ouvre donc lui-même, à nous comme à vous, celui qui a daigné nous exhorter en disant: Frappez, et il vous sera ouvert (Mt 7,7). C'est pour toi que Jésus est fatigué par la route. Nous trouvons Jésus, qui est la Force même, et nous trouvons Jésus qui est faible, fort et faible. Fort, car au commencement le Verbe était, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu; il était au commencement auprès de Dieu (Jn 1,1-2). Voulez-vous voir à quel point ce Fils de Dieu est fort? Par lui tout s'est fait, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui (Jn 1,3), et il a tout fait sans effort. Qu'y a-t-il donc de plus fort que celui par qui tout a été fait sans effort?

Veux-tu connaître sa faiblesse? Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1,14). La force du Christ t'a créé, la faiblesse du Christ t'a recréé. La force du Christ a fait exister ce qui n'existait pas, la faiblesse du Christ a empêché de périr ce qui existait. Il nous a créés par sa force, il est venu nous chercher par sa faiblesse. <>

Ainsi donc Jésus est faible, lui qui est fatigué par la route. La route, c'est la chair, assumée pour nous. Quelle route, en effet, parcourt-il, celui qui est partout, celui qui n'est absent nulle part? Où va-t-il, ou bien d'où vient-il? N'est-ce pas en ce sens qu'il vient pour nous, et qu'il a assumé la forme d'une chair visible? Parce qu'il a daigné venir à nous maintenant pour apparaître en ayant assumé la forme de serviteur, cette assomption de la chair, voilà quelle route il a prise. Aussi, cette fatigue de la route est-elle autre chose que la fatigue produite par la chair? Jésus est faible dans la chair, mais toi, ne sois pas faible, sois fort dans sa faiblesse, car la faiblesse de Dieu est plus forte que l'homme (1Co 1,25).


Prière

Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage; écoute l'aveu de notre faiblesse: nous avons conscience de nos fautes, patiemment relève-nous avec amour. Par Jésus Christ.