IIIe Dimanche de Carême (C)

Le roi gouvernant humblement



L’entrée de la sainte Couronne à Paris

Attribué à Félix DA COSTA MENSEN (1639 – 1712)

Peinture sur toile (Vers 1687)

Église Saint-Louis des Français, Lisbonne (Portugal)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 1-9)

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?” Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »


Ce que je vois

Sur cette œuvre de taille plus modeste que les autres, on reconnaît notre bon roi Louis avec son manteau fleurdelisé, sa barbe et ses cheveux blonds. Mais il ne porte pas sa couronne, ni aucun autre attribut royal. Devant les signes du Christ, il est nu-tête, mais aussi nu-pieds. Car nous assistons ici à l’entrée à Paris de la relique la plus précieuse qu’a achetée Louis : la Sainte Couronne d’Épines, encore conservée aujourd’hui à la Sainte-Chapelle à Paris. Elle est déposée sur un coussin porté par l’archevêque de Paris qui processionne vers la porte de la ville, accompagné de plusieurs religieux. Derrière le Christ, humblement, le Roi et sa cour suivent… C’est le Christ qui gouverne et guide le Roi pour que celui-ci, humblement en son Nom, gouverne et guide le peuple.


Humblement

Car c’est bien là la première leçon que nous donne aujourd’hui notre saint patron : l’humilité. Je ne reviendrai pas sur cette vertu que j’avais commentée pendant l’Avent… Reportez-vous à l’homélie sur le site internet ! Il est pourtant un aspect que j’aimerais développer aujourd’hui, et qui en ces termes pourrait presque paraître antinomique : gouverner humblement. Peut-on gouverner humblement ? Peut-on exercer un tel pouvoir tout en restant humble ? Cette question pourrait être celle de tous les gouvernants, de tous ceux qui ont une responsabilité. En fait la question pourrait aussi se poser autrement : peut-on gouverner et servir en même temps ? Ou plus exactement, tout gouvernement n’est-il pas au service du peuple ? Sinon, c’est une dictature. Louis est encore aujourd’hui une figure emblématique du service dans la gouvernance, du gouvernement humble au service d’un peuple qu’il considère comme le vrai Roi de France.


Gouverner en servant

Il s’agit, comme le dit l’Évangile, de nous convertir à cette idée pour éviter de périr : Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. En effet, tous, d’une façon ou d’une autre, nous exerçons une sorte de gouvernement, à un tel point que certains hommes parlent de leur épouse en la désignant comme « leur gouvernement » ! Le gouvernant est celui qui tient le gouvernail, qui donne la direction à son embarcation pour la mener à bon port et éviter les écueils. Ne dirigeons-nous pas nos équipes au travail, nos enfants en famille, nos paroissiens ? Tous, d’une façon ou d’une autre, tenons un gouvernail et dirigeons une embarcation, si frêle ou énorme soit-elle. Et donc, tous, nous sommes appelés à diriger en servant. Cela demande sûrement une conversion de cœur, d’esprit et d’acte. Mais si nous ne nous convertissons pas, nous périrons avec notre embarcation et jetterons sur les récifs ceux qui nous sont confiés.


Qu’est-ce d’autre que l’Évangile que d’essayer d’accorder concrètement ces deux paroles dans nos vies ? Louis en fut un royal exemple. Peut-être pourrions-nous tirer quelque enseignement de sa vie et de son art de gouverner ? Et pour édifier son Royaume, son embarcation, Louis choisit un certain nombre de fondamentaux. Nous pensons bien sûr à la justice digne de Salomon, mais aussi à la prière où il mûrit ses projets, mais surtout à ce qui constitue proprement son Royaume : avant les territoires, le peuple ! Et ce peuple qui lui fut confié à son couronnement, par son onction, c’est celui du Christ. En chacun, il essaye de voir le Christ, et surtout dans la figure du pauvre, du malade, du délaissé, du marginal.


Il s’abaisse pour être élevé…

Jean le Baptiste dira de lui-même qu’il n’est pas digne de nouer les sandales de Jésus, et qu’il doit diminuer pour que ce dernier grandisse. Ne devrait-il pas en être ainsi dans tout acte de gouvernance ? Ne devrions-nous pas nous effacer devant ceux que nous dirigeons plutôt que d’en rechercher les honneurs et le pouvoir ? Le seul pouvoir qui devrait être est d’élever les autres. Le seul honneur que nous devrions rechercher est de servir le Christ, de l’imiter, de nous identifier à Lui.


Comprenons bien le sens du mot humilité : c’est ce qui vient de l’humus, de la terre. L’homme humble sait s’incliner. Il sait s’abaisser. Mais pourquoi s’abaisser ? Pour être sauvé ? Peut-être mais bien insuffisant à mon goût. Nous ne nous abaissons pas par dénégation de nous-même, ce serait péché de ne pas reconnaître les grâces faites par Dieu. Nous ne nous abaissons pas pour éviter les foudres, ne pas être repéré, ou espérer rentrer pour notre propre petit salut par la porte étroite. Non ! regardez le Christ dans l’Évangile. À chaque fois qu’il se baisse, très concrètement, c’est pour prendre la main de celui qui est faible, pauvre, pécheur, malade, et le relever, le ressusciter. On s’abaisse pour aller chercher celui qui est plus bas que nous, tout simplement !


Élites…

Louis fut l’élite, le plus haut personnage du pays. Il reçut à sa table tant d’élites intellectuels : Bonaventure, Thomas d’Aquin, Robert de Sorbon… Il ne jetait pas un regard condescendant sur ceux qui était en dessous de lui dans une quelconque échelle hiérarchique. Il avait compris ce qu’était une élite : quelqu’un qui est au-dessus pour aider les autres à s’élever. Quelqu’un qui accepte de se pencher vers la terre, humblement, pour aider les autres à se hisser au-dessus de leurs conditions. Si tous nous exerçons, d’une façon ou d’une autre, une sorte de gouvernance, tous nous somme donc des élites aux yeux d’autres. Et si tous nous partageons cette condition élitaire, nous devons éviter qu’elle soit élitiste.


Permettez-moi de vous rappeler deux principes essentiels de l’Église. D’abord, le principe de subsidiarité : Tout niveau hiérarchique doit éviter de faire ce qui peut-être réaliser par le niveau subalterne. Bon principe de gouvernement qui cherche à élever l’autre en lui permettant de réaliser sa mission et de se réaliser. Autres principe : celui que j’appellerais le principe d’élévation hiérarchique : toute personne doit chercher à hisser à son niveau ses subalternes et accepter humblement d’être élevé au niveau supérieur, sans le rechercher, s’il en est digne et capable.

Le Père Sevin le disait en ces termes :

Au surplus, nous n'avons pas la naïveté de croire que nous soyons, de par nos ambitions surnaturelles, spécialement désignés ou qualifiés pour les postes de confiance, partage prétendument normal de vertus supposés « supérieures » ! C'est tout le contraire : les plus rudes emplois, les plus pénibles, les plus cachés, voilà ce qui nous revient de droit. Par contre, refuser de monter à un poste auquel nous serions appelés, ou même ne pas s'offrir avec détachement à un travail pour lequel on se sentirait de taille, cela peut être tout ce qu'on voudra : sottise, pusillanimité ou orgueil, ce n'est sûrement pas humilité.
Nous éviterons donc soigneusement tout pharisaïsme, tout séparatisme. Multae divisiones gratiarum : à chacun sa grâce. Nous ne sommes certainement pas meilleurs que les autres, mais nous nous efforçons de devenir meilleurs pour les autres.

En effet, la vraie gouvernance humble tient en ces deux phrases :

  • A chacun sa grâce !

  • Non pas meilleur que les autres, mais meilleur pour les autres…

Voilà la conversion à laquelle le Christ nous appelle aujourd’hui… Sinon… nous périrons !


Rassurons-nous !

Rassurons-nous, Dieu est patient. Nous devons être patients avec les autres comme Dieu est patient avec nous. C’est la vraie vertu de la gouvernance humble. C’est aussi celle qui me manque le plus ! L’Évangile de jour vient de nous l’expliquer :

Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?” Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »

Pour bien comprendre, déchiffrons quelques clés :

  • Le figuier représente la Loi d’amour à laquelle nous sommes appelés, loi que nous devons faire fructifier, bref, porter du fruit.

  • Le Maître, c’est le Père.

  • Le vigneron (Luc n’a pas la même symbolique que Jean), c’est le Christ.

Nous sommes à la fin du temps de pénitence qui nous est accordé. Voilà trois ans que le vigneron passe au milieu de nous et nous arrose de sa Parole. Et le fruit tarde à venir… Faut-il nous couper, nous déraciner, nous sécher et nous jeter au feu ? Faut-il nous laisser épuiser le sol, toute les grâces qui nous furent faites, toutes celles qui constituent notre humus, notre humanité ? Eh bien, Jésus, à la triste demande du Père, cette tristesse de Dieu qui rappelle le Déluge au temps de Noé, le Christ invite le Père à la patience pour nous. Encore un temps pour qu’il nous bêche, qu’il remue notre terre, notre humanité, notre humilité. Encore un temps parce qu’il croit que nous sommes capables de conversion et qu’il ne veut pas notre perte. Encore un temps parce que le Seigneur a plus de confiance en nous que nous-même…


Bêchage et fumage !

Encore un temps pour qu’il y mette du fumier… C’est drôle quand on sait de quoi est fait le fumier… Oui, si nous reconnaissons notre fumier intérieur, il peut aider à porter du fruit. Je vous ai déjà cité ce que me disait un vieux paysan : « C’est sur le fumier que poussent les plus belles fleurs ! » Ce sont nos péchés, notre fumier, que Dieu peut transformer en grâces. C’est presque notre fumier qui aide à porter du fruit. Si, et seulement si, nous acceptons de nous laisser bêcher, retourner, c’est-à-dire convertir par le Christ.


Louis, nous raconte Joinville, se confessait quotidiennement. Je ne vous appelle pas à un tel rythme, mais une petite accélération serait la bienvenue ! Et c’est en offrant ce fumier, cette humilité à Dieu qu’il fut relevé, et qu’il éleva son peuple à ce que nous sommes aujourd’hui. Humblement, le Roi se rappelle à la terre en se déchaussant. Humblement, le Roi suit le vrai Roi : Jésus couronné d’épines. Humblement, au nom de ce Roi d’amour, élevé par ce Roi, Louis gouverne son peuple.


Alors, nous aussi, qui ne voulons pas périr… convertissons-nous. Laissons le Christ nous bêcher. Laissons-le faire de notre figuier un arbre qui donnera un fruit d’amour. Élevons nos branches pour élever les autres, les faire grimper jusqu’au ciel. Restons plantés en cette terre, cet humus, ce fumier. Soyons droits et forts comme des chênes, à défaut de figuier ! Alors, nous aussi, humblement, nous pourrons gouverner ceux qui nous sont confiés. Dieu est patient… peut-être donnerons-nous du fruit en ce Carême ? Sinon, il nous coupera !!!



Catéchèse de Syméon le Nouveau Théologien (+ 1022), Catéchèses, 3, 347-370; SC 96, 308-310.

Tout péché non regretté et non avoué est une blessure mortelle, comme aussi de tomber dans le désespoir, ce qui dépend de notre liberté et de notre volonté. Car, si nous ne nous abandonnons pas au gouffre du laisser-aller et du désespoir, les démons ne pourront absolument rien contre nous. Même après avoir été blessés, nous devenons plus courageux et plus expérimentés, si nous le voulons, par un fervent repentir. <>


Nous garder de toute blessure ne dépend pas de nous, mais il dépend de nous d'être immortels ou mortels. En effet, si nous ne désespérons pas, nous ne mourrons pas, la mort n'aura sur nous aucun pouvoir; mais nous serons toujours puissants si nous nous réfugions par le repentir auprès de notre Dieu, le tout-puissant et l'ami des hommes.


C'est pourquoi je m'exhorte moi-même, et vous tous avec moi, à manifester par nos bonnes actions tout notre zèle, tout notre courage, par la constance et l'endurance. Alors, poursuivant notre route selon tous les commandements et toutes les prescriptions du Christ, dans la ferveur de notre âme, nous parviendrons aux demeures éternelles sous la conduite de l'Esprit Saint, et nous serons reconnus dignes de nous tenir debout devant l'unique et indivisible Trinité, et de l'adorer dans ce même Christ, notre Dieu. A lui la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.


Prière

Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l'aveu de notre faiblesse: nous avons conscience de nos fautes : patiemment relève-nous avec amour. Par Jésus Christ.