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IIIe dimanche de l’Avent (B) - Gaudete

Magnificat



Magnificat,

Maurice Denis (Granville, 1870 - Paris, 1943),

Huile sur toile, 121 x 98 cm, 1908,

Musée d’art et d’histoire, Granville (France)


Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 61, 1-2a.10-11)

L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur. Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m’a vêtu des vêtements du salut, il m’a couvert du manteau de la justice, comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux. Comme la terre fait éclore son germe, et le jardin, germer ses semences, le Seigneur Dieu fera germer la justice et la louange devant toutes les nations.


Cantique (Luc 1)

Mon âme exalte le Seigneur,

exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

Il s’est penché sur son humble servante ;

désormais tous les âges me diront bienheureuse.


Le Puissant fit pour moi des merveilles ;

Saint est son nom !

Sa miséricorde s’étend d’âge en âge

sur ceux qui le craignent.


Il comble de biens les affamés,

renvoie les riches les mains vides.

Il relève Israël, son serviteur,

il se souvient de son amour.


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens (1 Th 5, 16-24)

Frères, soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties, mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le ; éloignez-vous de toute espèce de mal. Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers ; que votre esprit, votre âme et votre corps soient tout entiers gardés sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, Celui qui vous appelle : tout cela, il le fera.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 1, 6-8.19-28)

Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière. Voici le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : « Qui es-tu ? » Il ne refusa pas de répondre, il déclara ouvertement : « Je ne suis pas le Christ. » Ils lui demandèrent : « Alors qu’en est-il ? Es-tu le prophète Élie ? » Il répondit : « Je ne le suis pas. – Es-tu le Prophète annoncé ? » Il répondit : « Non. » Alors ils lui dirent : « Qui es-tu ? Il faut que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Que dis-tu sur toi-même ? » Il répondit : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. » Or, ils avaient été envoyés de la part des pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète ? » Jean leur répondit : « Moi, je baptise dans l’eau. Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ; c’est lui qui vient derrière moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. » Cela s’est passé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où Jean baptisait.


L’artiste

L'artiste peintre Maurice Denis naît à Granville le 25 novembre 1870, d’Eugène et de Hortense Denis. Son père est employé des chemins de fer de l’Ouest. Maurice Denis, renversé par un camion boulevard Saint-Michel à Paris, décède à l’hôpital Cochin le 13 novembre 1943.


En 1884, Maurice Denis prend ses premiers cours de dessin et exécute ses premiers dessins et copies au Louvre.


En 1888, il entre à l’Académie Julian où il rencontre l'artiste Paul Sérusier qui, grâce au Talisman, tableau peint sous les conseils de Paul Gauguin, transmet la leçon du maître de Pont-Aven. Maurice Denis fonde avec Sérusier l'école des Nabis (« nabi » signifiant prophète en hébreu) qui réunira Pierre Bonnard, Ibels et Ranson et auxquels se joindront René Piot, K.-X. Roussel et Edouard Vuillard, puis, un peu plus tard, Aristide Maillol et Vallotton.


Maurice Denis, le plus jeune de tous, est aussi le plus apte à l'expression littéraire. C'est lui qui, dans un article de la revue Art et Critique paru en 1890, publie la première définition du néo-traditionnisme : « Se rappeler qu'un tableau - avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblée ».


Influencée par l'art japonais et les primitifs italiens, la peinture de Maurice Denis est d'abord symboliste, décorative et simplifiée. Puis, l'admiration du peintre pour l'art de la Renaissance italienne et l'approfondissement de ses théories sur le « sujet dans la peinture » renforcent la place de la référence à la tradition classique dans son travail : « Je deviens officiel tout en cultivant la secrète inquiétude d'un art qui exprime ma vision, ma pensée, et tout en m'efforçant de mieux réaliser la leçon des maîtres. Paysages d'Italie, et grandes machines » (Journal, 31 décembre 1939).


Parallèlement aux nombreuses peintures de chevalet, Maurice Denis développe plusieurs techniques comme l'illustration d'ouvrages (Sagesse de Verlaine, Le Voyage d'Urien de Gide, le Crépuscule sur la mer d’André Suarès…), ou la réalisation de nombreux décors tels que des panneaux peints (La légende de saint Hubert, L'Amour et la vie d'une femme d'après le cycle de Robert Schumann en 1897, L'Eternel Printemps en 1908, L'Histoire de Psyché en 1907-1909...), des plafonds (la coupole du théâtre des Champs-Elysées en 1912), des fresques murales (La Pentecôte à l'église du Saint-Esprit à Paris), et des vitraux (La Présentation au Temple à Florence). En 1919, il fonde les Ateliers d'art sacré avec George Desvallières.


Comme les autres peintres nabis, Maurice Denis a pris des photographies instantanées en famille entre 1890 et 1920, au moment où la technique était tellement simplifiée que des milliers  d'amateurs s'y essayaient. Denis a fait agrandir et tirer les épreuves par son marchand de tableaux, Eugène Druet, grand photographe.


Le tableau

Le thème représenté est la Visitation, figurée sur la terrasse de la maison du peintre, la villa Silencio, à Perros-Guirec, dont la baie de Trestrignel sert de toile de fond à la scène et occupe une grande partie de l'espace.



Ce tableau est une première version du tableau peint en 1909, intitulé également Magnificat, et qui est actuellement conservé au Musée de Saint-Germain-en-Laye.


Ce que je vois

Nous sommes à la villa Silencio que nous avons déjà vue dans le tableau Marthe et Marie. On reconnaît la plage et les maisons qui terminent la seconde plage de Perros-Guirec. La scène se déroule sur une sorte de patio. C’est le soir, au soleil couchant, et Marie au centre, vêtue d’une robe vaporeuse blanche et d’un voile translucide, est en extase, main levée vers le ciel, en orante, les yeux tournés vers le Seigneur. À sa droite, deux jeunes filles semblent surprises mais prient avec elle. Devant Marie, Élisabeth est à genoux, les mains tendues en offrande. Un autre personnage est simplement esquissé à sa droite. L’image me semble mieux montrer cette prière d’action de grâce de Marie que l’oeuvre finale exposée à Saint-Germain-en-Laye.


Le texte complet du Magnificat

46 Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur,

47 exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !

48 Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse.

49 Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom !

50 Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

51 Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.

52 Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

53 Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.

54 Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour,

55 de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. »


La prière d’Anne (1 Sm 2, 1-10)

01 Et Anne fit cette prière : Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut !

02 Il n’est pas de Saint pareil au Seigneur. – Pas d’autre Dieu que toi ! Pas de Rocher pareil à notre Dieu !

03 Assez de paroles hautaines, pas d’insolence à la bouche. Le Seigneur est le Dieu qui sait, qui pèse nos actes.

04 L’arc des forts est brisé, mais le faible se revêt de vigueur.

05 Les plus comblés s’embauchent pour du pain, et les affamés se reposent. Quand la stérile enfante sept fois, la femme aux fils nombreux dépérit.

06 Le Seigneur fait mourir et vivre ; il fait descendre à l’abîme et en ramène.

07 le Seigneur rend pauvre et riche ; il abaisse et il élève.

08 De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire. Au Seigneur, les colonnes de la terre : sur elles, il a posé le monde.

09 Il veille sur les pas de ses fidèles, et les méchants périront dans les ténèbres. La force ne rend pas l’homme vainqueur :

10 les adversaires du Seigneur seront brisés. Le Très-Haut tonnera dans les cieux ; le Seigneur jugera la terre entière. Il donnera la puissance à son roi, il relèvera le front de son messie.


Méditation

Voilà une prière que beaucoup d’anciens connaissaient par coeur et que nous prions tous les soirs aux Vêpres du bréviaire. Rappelons le contexte de ce chant marial. Marie a eu la visite de l’ange à qui elle a répondu « Fiat », qu’il en soit fait selon ta parole. Immédiatement, dans la joie de cette annonce, elle court chez sa cousine Élisabeth (l’ange lui a annoncé qu’elle aussi attendait un enfant), enceinte de Jean (le Baptiste), cousin de Jésus : six mois les sépareront. Dès qu’Élisabeth voit Marie, elle sent l’enfant tressaillir en elle et proclame sa joie (Lc 1, 42-45) : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »


Peut-on alors parler d’une réponse de Marie à sa cousine ? N’est-ce pas plutôt une réponse à Dieu que proclame la Vierge. Comme si Marie venait, à l’écoute de sa cousine, de prendre conscience de la grâce qui lui a été faite par Dieu.


Mais ce qui est le plus surprenant est que cette prière de Marie est comme un « mille-feuilles » de citations bibliques : toutes les prières accumulées par la Vierge à la suite de ses ancêtres, toutes ces méditations bibliques viennent se nouer en un bouquet d’action de grâce. Il suffit d’ouvrir une Bible à la page du Magnificat pour y découvrir les innombrables renvois à des psaumes, des textes prophétiques ou historiques. Ne serait-ce que celui de la prière d’Anne au premier livre de Samuel. Anne n’avait pas eu d’enfant avec Elcana son mari. Chaque année, elle allait prier au Temple et fit cette prière : « Seigneur de l’univers ! Si tu veux bien regarder l’humiliation de ta servante, te souvenir de moi, ne pas m’oublier, et me donner un fils, je le donnerai au Seigneur pour toute sa vie, et le rasoir ne passera pas sur sa tête. » Dieu l’exauça et elle donna naissance au petit Samuel, celui qui dît « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute. » C’est en offrant son fils au Temple, devant le prêtre Éli, qu’elle proclama sa longue prière d’action de grâce. On est surpris, en la lisant, de sa proximité avec le Magnificat.


Une des premières leçons que nous devrions en tirer est de ne pas vouloir, à chaque fois que nous prions, inventer nos propres mots, nos propres phrases. Mais plutôt de s’appuyer sur la prière de tous ceux qui nous ont précédés. Ce n’est pas pour rien que depuis des siècles, prêtres et religieux, à la suite de Jésus, reprennent dans leur prière les mots des psaumes. Nul besoin d’inventer ! Mais cela demande d’être plongé dans la Bible, d’avoir pris le temps de lire et de mâcher, remâcher les paroles bibliques. Au point d’en être imprégnés. Au point que les mots de la Bible deviennent nos mots, notre prière… Et je dis bien « notre » prière, et non pas « ma » prière. En effet, quand nous lisons le Magnificat, après les premiers versets de louange de Marie, les suivants concernent tout le peuple : nous faisons partie d’une communauté, d’un peuple de croyants. Nous ne prions pas pour nous seuls, même si c’est tout autant compréhensible qu’important, mais avec et pour toute la communauté : ça s’appelle le communion des saints !


Que retenir de cette prière, pour nous et aujourd’hui ? D’abord, la joie de la foi. Dans un monde triste, inquiet, je suis convaincu que notre foi, à défaut du bonheur terrestre (inutile de revenir sur la distinction entre joie et bonheur) peut nous offrir une joie profonde. « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! » dit Marie, comme une réponse à ce qu’a proclamé Isaïe dans la première lecture « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. ». Ce n’est pas pour rien que ce dimanche s’appelle le dimanche de Gaudete (Soyez dans la joie) ! Ne pourrions-nous pas faire, dans la foi, de ces derniers jours avant Noël, des jours de joie, de réjouissance intérieure, de joie et de sourire envers nos proches ? Moi le premier !


Et s’il y a joie, c’est parce qu’il y a émerveillement. « Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » De quoi s’émerveiller dans le chaos du monde ? D’abord de nous-mêmes ! Ps 138, 14 : « Je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis : étonnantes sont tes oeuvres toute mon âme le sait. » Ignace de Loyola rappelait que le premier mot de la prière devrait être « merci ». Merci de ce que je suis, de ce que tu fais en moi, des grâces que tu m’offres. Rappelons-nous ce que disait Bernadette Soubirous au soir de sa vie : « J’ai peur. J’ai reçu tant de grâces et j’en ai si peu profité » (15 avril 1879). Car Dieu nous comble, le tout est de prendre un peu de temps pour en avoir conscience… Comment ne pas s’émerveiller aussi à chaque instant de notre vie, de la beauté d’un paysage, de la douceur d’une poésie, de l’harmonie d’un visage, d’une fleur, d’une oeuvre d’art, etc. Nous allons tellement vite en voiture, en train ou en avion que nous ne savons plus nous arrêter pour contempler une fleur… S’émerveiller, c’est cela qui nous rend l’âme d’enfant dont parle Thérèse de Lisieux, il suffit de relire son Histoire d’une âme.


Alors, comment ne pas rendre grâce après cet émerveillement ? Est-ce utile de rappeler que le mot « action de grâce » se dit, en grec ευχαριστία (eucharistia). La messe est le moment où nous retournons, où nous rendons à Dieu toutes les grâces qu’il a dispensé généreusement à son peuple. Nous devrions toujours venir à la messe avec trois prières dans le coeur : « je te rends grâce pour… je te demande pardon pour… je te demande de… » Mais pour que cette action de grâce soit belle est vraie, il est essentiel de se rendre présent à Dieu : « Seigneur, je suis là, devant toi. » Alors, peut-être, à l’instar d’Élisabeth pourrons-nous dire devant le Seigneur : « mon âme a tressailli d’allégresse en moi. »


Dernier signe donné par Marie dans ce chant, l’amour de Dieu pour les pauvres. Je prends ici les mots du pape Benoît XVI (le texte complet est en annexe) :

C'est un chant qui révèle en filigrane la spiritualité des anawim bibliques, c'est-à-dire de ces fidèles qui se reconnaissaient "pauvres" non seulement en vertu de leur détachement de toute idolâtrie de la richesse et du pouvoir, mais également en vertu de l'humilité profonde de leur coeur, dépouillé de la tentation de l'orgueil, ouvert à l'irruption de la grâce divine salvatrice. En effet, tout le Magnificat que nous avons écouté à présent, exécuté par le Choeur de la Chapelle Sixtine est marqué par cette "humilité", en grec tapeinosis, qui indique une situation concrète de pauvreté et d'humilité.

Et si nous mettons les deux textes de la Vierge Marie et d’Anne, nous comprenons à la fois leur similitude sur cette question, mais aussi la promesse d’un renversement de situation : « les premiers seront les derniers » dit Jésus (Mc 10, 31). Comment ne pas penser à la « roue de la fortune » que j’ai commenté un dimanche (XXXI dimanche du temps ordinaire, année A), ce que Ben Sira le Sage ramasse en cette formule (Si 10, 14) : « Le Seigneur a renversé les princes de leurs trônes et installé les doux à leur place. » Être renversé, être retourné, n’est rien d’autre que se convertir, vivre une métanoïa !


Faisons du Cantique de Marie notre prière quotidienne jusqu’à Noël !



BENOÎT XVI, AUDIENCE GÉNÉRALE du Mercredi 15 février 2006 — Le Magnificat :  Cantique de la Bienheureuse Vierge Marie  


Chers frères et soeurs,


1. Nous sommes désormais parvenus au terme du long itinéraire commencé il y a précisément cinq ans, au printemps 2001, par mon bien-aimé Prédécesseur, l'inoubliable Pape Jean-Paul II. En effet, le grand Pape avait voulu parcourir dans ses catéchèses toute la séquence des Psaumes et des Cantiques qui constituent le tissu de prière fondamental de la Liturgie des Laudes et des Vêpres. Désormais parvenus à la fin de ce pèlerinage à travers les textes, semblable à un voyage dans le jardin fleuri de la louange, de l'invocation, de la prière et de la contemplation, nous laissons à présent la place à ce Cantique qui scelle de manière idéale chaque célébration des Vêpres, le Magnificat (Lc 1, 46-55).


C'est un chant qui révèle en filigrane la spiritualité des anawim bibliques, c'est-à-dire de ces fidèles qui se reconnaissaient "pauvres" non seulement en vertu de leur détachement de toute idolâtrie de la richesse et du pouvoir, mais également en vertu de l'humilité profonde de leur coeur, dépouillé de la tentation de l'orgueil, ouvert à l'irruption de la grâce divine salvatrice. En effet, tout le Magnificat que nous avons écouté à présent, exécuté par le Choeur de la Chapelle Sixtine est marqué par cette "humilité", en grec tapeinosis, qui indique une situation concrète de pauvreté et d'humilité.


2. Le premier mouvement du cantique marial (cf. Lc 1, 46-50) est une sorte de voix soliste qui s'élève vers le ciel pour atteindre le Seigneur. On peut en effet noter la répétition constante de la première personne :  « Mon âme... mon esprit... mon Sauveur... me diront bienheureuse... fit pour moi des merveilles… » L'âme de la prière est donc la célébration de la grâce divine qui a fait irruption dans le coeur et l'existence de Marie, faisant d'elle la Mère du Seigneur. Nous entendons vraiment la voix de la Madone, qui parle ainsi de son Sauveur, qui a fait de grandes choses dans son âme et dans son corps.


La structure profonde de son chant de prière est donc la louange, l'action de grâce, la joie reconnaissante. Mais ce témoignage personnel n'est pas solitaire et intimiste, purement individualiste, car la Vierge Marie est consciente d'avoir une mission à accomplir pour l'humanité et son histoire s'inscrit à l'intérieur de l'histoire du salut. Et ainsi, elle peut dire :  « Son amour s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent » (v. 50). Avec cette louange du Seigneur, la Madone donne voix à toutes les créatures rachetées qui, dans son Fiat, et ainsi dans la figure de Jésus né de la Vierge, trouvent la miséricorde de Dieu.


3. C'est à ce point que se déroule le deuxième mouvement poétique et spirituel du Magnificat (cf. vv. 51-55). Celui-ci fait davantage penser à un choeur, comme si, à la voix de Marie, s'associait celle de toute la communauté des fidèles qui célèbrent les choix surprenants de Dieu. Dans l'original grec de l'Evangile de Luc, on trouve sept verbes à l'aoriste, qui indiquent tout autant d'actions que le Seigneur accomplit de manière permanente dans l’histoire :  « Déployant la force de son bras... il disperse les superbes... il renverse les puissants... il élève les humbles... il comble de biens les affamés... renvoie les riches... il relève Israël ».


Dans ces sept oeuvres divines, le "style" dont s'inspire le comportement du Seigneur de l'histoire est évident : il se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l'apparence terne des événements humains, qui voient triompher « les superbes, les puissants et les riches ». Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin, pour montrer qui sont les véritables préférés de Dieu :  « Ceux qui le craignent », fidèles à sa parole ; « les humbles, les affamés, Israël son serviteur », c'est-à-dire la communauté du Peuple de Dieu qui, comme Marie, est constituée par ceux qui sont "pauvres", purs et simples de coeur. C'est ce "petit troupeau" qui est invité à ne pas avoir peur, car le Père a trouvé bon de lui donner son royaume (cf. Lc 12, 32). Et ainsi, ce chant nous invite à nous associer à ce petit troupeau, à être réellement membres du Peuple de Dieu, dans la pureté et dans la simplicité du coeur, dans l'amour de Dieu.


4. Recueillons alors l'invitation que saint Ambroise nous adresse dans son commentaire au texte du Magnificat. Le grand docteur de l'Eglise dit :  « Que se trouve en chacun l'âme de Marie pour exalter le Seigneur, que se trouve en chacun l'esprit de Marie qui exulte en Dieu; si, selon la chair, la mère du Christ est une, selon la foi, toutes les âmes engendrent le Christ; chacune, en effet, accueille en elle le Verbe de Dieu... L'âme de Marie exalte le Seigneur, et son esprit exulte en Dieu, car, consacrée en âme et en esprit au Père et au Fils, celle-ci adore avec une pieuse affection un seul Dieu, dont tout provient, et un seul Seigneur, en vertu duquel existent toutes les choses » (Discours sur l'Evangile selon Luc, 2, 26-27:  SAEMO, XI, Milan-Rome 1978, p. 169). Dans ce merveilleux commentaire du Magnificat de saint Ambroise, cette phrase surprenante me touche toujours de façon particulière : « Si, selon la chair, la mère du Christ est une, selon la foi, toutes les âmes engendrent le Christ; chacune, en effet, accueille en elle le Verbe de Dieu ». Ainsi, le saint Docteur, interprétant la parole de la Madone elle-même, nous invite à faire en sorte que dans notre âme et dans notre vie, le Seigneur trouve une demeure. Nous ne devons pas seulement le porter dans le coeur, mais nous devons l'apporter au monde, afin que nous aussi, nous puissions engendrer le Christ pour notre temps. Prions le Seigneur afin qu'il nous aide à l'exalter avec l'esprit et l'âme de Marie, et à apporter à nouveau le Christ à notre monde.

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