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IIIe dimanche du temps ordinaire (B)

Retrouver le chemin de sa « cabâme » !




Psaume 24 (25), initiale A,

Anonyme,

Psautier de Saint-Albans, 209 folios reliés, HS St. Godehard 1, folio 115,

Enluminures sur parchemin, 27, 6 x 18, 4 cm, vers 1125-1130,

Bibliothèque de la Cathédrale, Hildesheim (Allemagne)


Lecture du livre de Jonas (Jon 3, 1-5.10)

La parole du Seigneur fut adressée de nouveau à Jonas : « Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle. » Jonas se leva et partit pour Ninive, selon la parole du Seigneur. Or, Ninive était une ville extraordinairement grande : il fallait trois jours pour la traverser. Jonas la ­parcourut une journée à peine en proclamant : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu. Ils annoncèrent un jeûne, et tous, du plus grand au plus petit, se vêtirent de toile à sac. En voyant leur réaction, et comment ils se détournaient de leur conduite mauvaise, Dieu renonça au châtiment dont il les avait menacés.


Psaume 24 (versets 4-9)

4- Seigneur, enseigne-moi tes voies,

fais-moi connaître ta route.

5 -Dirige-moi par ta vérité,

enseigne-moi,car tu es le Dieu qui me sauve.


6- Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,

ton amour qui est de toujours.

7- Dans ton amour, ne m’oublie pas,

en raison de ta bonté, Seigneur.


8- Il est droit, il est bon, le Seigneur,

lui qui montre aux pécheurs le chemin.

9- Sa justice dirige les humbles,

il enseigne aux humbles son chemin.


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (I Co 7, 29-31)

Frères, je dois vous le dire : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’avaient pas de femme, ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s’ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s’ils n’en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons.


Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 1, 14-20)

Après l’arrestation de Jean le Baptiste, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils ­partirent à sa suite.


Le psautier

Ce manuscrit en parchemin a été réalisé entre 1120 et 1130 à l'abbaye bénédictine de St Albans, au nord-ouest de Londres, sous la direction de l'abbé Geoffrey de Gorham.


Il était probablement destiné à la recluse Christina of Markyate et se présente sous la forme d'un psautier, considéré comme l'un des manuscrits les plus importants de son époque en raison de ses riches décorations artistiques. Le psautier contient 42 miniatures pleine page, 211 initiales historiées et 17 dessins au lavis coloré. Le psautier de St Albans est certainement l'une des œuvres les plus importantes de la production de livres anglais de la période romane.


Les bénédictins anglais (Benediktiner) se sont installés au monastère de Lamspringe au XVIIe siècle et ont apporté le manuscrit avec eux. De là, il est passé aux bénédictins de Hildesheim, près de Saint-Godehard. En 1827, ils ont fait don du psautier à la communauté de Saint-Godehard, qui en est restée propriétaire jusqu'à ce jour. La Dombibliothek a reçu le manuscrit en 1908 ad depositum. Le psautier de St Albans est l'un des biens les plus précieux de la Bibliothèque de la Cathédrale d’Hildesheim.


Le psaume 24 (25) complet

01 Vers toi, Seigneur, j'élève mon âme,

02 vers toi, mon Dieu. Je m'appuie sur toi : épargne-moi la honte ; ne laisse pas triompher mon ennemi.

03 Pour qui espère en toi, pas de honte, mais honte et déception pour qui trahit.

04 Seigneur, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route.

05 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. C'est toi que j'espère tout le jour en raison de ta bonté, Seigneur.

06 Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse, ton amour qui est de toujours.

07 Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ; dans ton amour, ne m'oublie pas.

08 Il est droit, il est bon, le Seigneur, lui qui montre aux pécheurs le chemin.

09 Sa justice dirige les humbles, il enseigne aux humbles son chemin.

10 Les voies du Seigneur sont amour et vérité pour qui veille à son alliance et à ses lois.

11 A cause de ton nom, Seigneur, pardonne ma faute : elle est grande.

12 Est-il un homme qui craigne le Seigneur ? Dieu lui montre le chemin qu'il doit prendre.

13 Son âme habitera le bonheur, ses descendants posséderont la terre.

14 Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ; à ceux-là, il fait connaître son alliance.

15 J'ai les yeux tournés vers le Seigneur : il tirera mes pieds du filet.

16 Regarde, et prends pitié de moi, de moi qui suis seul et misérable.

17 L'angoisse grandit dans mon coeur : tire-moi de ma détresse.

18 Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés.

19 Vois mes ennemis si nombreux, la haine violente qu'ils me portent.

20 Garde mon âme, délivre-moi ; je m'abrite en toi : épargne-moi la honte.

21 Droiture et perfection veillent sur moi, sur moi qui t'espère !

22 Libère Israël, ô mon Dieu, de toutes ses angoisses !


Ce que je vois

Le psaume 24 est un psaume alphabétique, c’est-à-dire que chacun des versets commence par une lettre. C’est ici le premier verset, commençant donc par un A : Ad te, Domine, levai animam meam (Vers toi, Seigneur, j'élève mon âme). Dans le triangle formé par l’intérieur de la lettrine, le corps du Christs se déploie entièrement. Il est assis sur un trône doré, plaqué de trois décorations de fleurs verte, rouge et bleue. Mais pour regarder David, il doit se tourner, pour ne pas dire se contorsionner, et pencher sa tête couronnée d’une auréole crucifère vers le roi, alors que sa main droite le bénit du geste traditionnel. David, à genoux, la tête ceinte d’une couronne, qui ressemble plus à un casque, regarde vers le haut : Mes yeux sont toujours tournés vers le Seigneur. Ses mains présentent un geste ouvert d'offrande : il offre son âme à Dieu, mais implore aussi sa protection : Prends soin de moi et aie pitié de moi. Son âme, sous forme d’un homoncule, est doucement tirée de sa bouche par le Christ : C'est vers toi, Seigneur, que j'ai élevé mon âme... garde mon âme et délivre-moi. Cependant, les yeux du Christ semblent plus regarder le lecteur que David. Est-ce un appel à chacun pour qu’il élève son âme vers Lui ?


L’âme

La semaine dernière, j’avouais ma surprise de ne plus entendre parler de salut. Je vais en « remettre une couche » en parlant de l’âme, comme l’image et le psaume m’y invitent. Car les deux mots, salut et âme, sont inséparables. Il s’agit bien du salut de notre âme. Mais peut-être serait-il bon de rendre tout son sens à ce mot…


Le Lexicographe de l’Académie française précise que le mot signifie le « principe de vie », et plus particulièrement dans le cadre religieux : « Principe spirituel de création divine, transcendant à l'homme auquel il est uni pendant la vie terrestre comme foyer de sa vie religieuse où s'affrontent le Bien et le Mal ». Mais, tout aussi intéressante est la définition du mot dans son aspect technologique : ce qui est au centre et qui lui donne sa structure de base, comme l’âme d’un fusil, ou d’un cordage ou d’un bois, d’une statue. Ce qui veut peut-être dire aussi que notre âme est la structure centrale de notre vie. Et ce n’est pas faux, car quand on rend l’âme, notre corps s’effondre.


Le mot « âme » vient du latin « anima », ce qui qui bouge, comme un dessin animé, qui a une vie. Le monde animal se distingue du monde végétal par sa capacité à fuir devant le danger. Alors que le pauvre tournesol, même s’il bouge pour suivre le soleil, se trouve bien démuni devant l’arrivée de la moissonneuse !


Et pour répondre tout de suite à la question qui est en train de poindre dans votre esprit, oui les animaux ont une âme. Saint Paul ne nous dit-il pas que (Rom 8, 19-22) :

« En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. »

La différence entre l’âme humaine et l’âme animale tient à la réflexivité, à la conscience de cette âme. Mettez un chiot devant un miroir. Il aboie, puis fait le tour pour voir si ce qu’il aperçoit ne se cache pas derrière. Au bout d’un moment, il arrête, découragé. Mais il ne comprend pas que le miroir réfléchit son image. Il n’a pas conscience de sa vie, ni de sa mort. Il peut souffrir, exprimer des émotions, des attachements, voire de la colère. Mais il n’a pas accès aux sentiments raisonnés.


Faites la même expérience avec un bébé. Au début, ses réactions seront identiques : il rit, il touche puis cherche derrière le miroir. Puis vient le jour où il regarde son image et se touche. Et là il comprend qu’il existe. Très tôt, le bébé fait l’expérience de Descartes : « Cogito, ergo sum », je pense donc je suis. Je me vois, je me touche, donc je suis, j’existe, je vis… et un jour je mourrai… Comme le miroir réfléchit, le bébé se découvre une âme réflexive, une vie dont il a conscience, et qu’il devra entretenir.


L’âme chrétienne

Mais l’âme chrétienne est plus que ce simple principe de vie, fut-il conscient. Et il me semble que tout ce psaume peut-être lu comme la destinée de l’âme chrétienne. Le psalmiste comprend que son âme, sa vie, n’est pas un simple don qu’il peut utiliser comme bon lui semble. Elle doit s’élever, et s’élever vers Dieu. Dans un texte que je n’ai jamais retrouvé (ô ma mémoire !), un auteur (Georges Bernanos ou Léon Bloy, ou encore un autre, je ne sais plus) compare notre âme à une feuille blanche que Dieu nous offre à notre naissance. Et nous pourrions ajouter que le crayon nous est donné lors du baptême, au moment de la remise du cierge :

C'est à vous, ses parents, son parrain et sa marraine, que cette lumière est confiée. Veillez à l'entretenir pour que cet enfant, illuminé par le Christ, avance dans la vie en enfant de lumière et persévère dans la foi. Ainsi, quand viendra le Seigneur, il pourra aller à sa rencontre dans le Royaume, avec tous les saints du ciel.

Le cierge, allumé au Cierge Pascal, est le signe l’âme vivant en l’enfant. Elle était déjà là, mais la liturgie vient « l’allumer », ou plutôt l’embraser (comme le buisson ardent) et l’illuminer. Pour donner encore plus de sens à ce signe, les cierges qui entourent le catafalque lors des obsèques, symbolisent les cierges du baptême : même si notre corps et notre esprit s’éteignent momentanément, jamais notre âme, elle, ne s’éteindra.


Et là, à nous de voir ce que nous faisons de notre page blanche… Certains la griffonneront, d’autres y écriront de vrais romans, d’autres en feront des origamis, d’autres y déposeront des vers poétiques,  d’autres encore en feront une boule de papier, et d’autres enfin… la glisseront dans un tiroir et l’oublieront sous la poussière jusqu’à l’instant fatidique… Le drame n’est pas de l’avoir abimée, dessinée, mal écrite. Le drame, c’est de l’oublier ! Qu’avons-nous fait de notre âme ? Si elle est sous la poussière en haut de l’étagère, il est peut-être encore temps de la reprendre !


Mais pour en faire quoi ?

Tout simplement pour l’élever, et ce, dans tous les sens du terme. L’élever vers le ciel, comme nous l’affirmons lors de la messe : « Élevons notre coeur (notre âme) ». Nous l’élevons pour orienter cette âme vers le Seigneur : « Nous la tournons vers le Seigneur ».


Car, comme le dit le psaume, si nous sommes lucides, nous devons avoir conscience que nous sommes harcelés par l’Ennemi : « ne laisse pas triompher mon ennemi ». Et cet ennemi, qui serait-il d’autre que le Diable, celui qui vient instiller le doute et le vide dans nos vies ? Il suffit de relire La tactique du diable : Lettres d'un vétéran de la tentation à un novice, de C.S. Lewis… ou de se rappeler ce qu’écrivait saint Pierre dans une de ses lettres (I P 5, 8) : « Soyez sobres, soyez vigilants : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. »


Mais élever, veut aussi dire « faire grandir », comme le maitre élève l’enfant, comme l’homme bien élevé fait partie de l’élite ! Élever son âme, c’est en prendre soin, et surtout demander à Dieu, notre Maître, de nous élever. J’aime beaucoup cette prière de saint Benoît-Joseph Labre :

« Mon Dieu, accordez-moi, pour vous aimer, trois cœurs en un seul.
Le premier, pour vous, pur et ardent comme une flamme, me tenant continuellement en votre Présence et me faisant désirer parler de vous, agir pour vous, et, surtout, accueillir avec patience les épreuves qu’il me sera donné de devoir surmonter au cours de ma vie.
Le second, tendre et fraternel envers le prochain, me portant à étancher sa soif spirituelle en lui confiant votre Parole, en étant votre témoin comme en priant pour lui. Que ce cœur soit bon pour ceux qui s’éloignent de vous, et plus particulièrement encore s’ils me rejettent ; qu’il s’élève vers vous, vous implorant de les éclairer afin qu’ils parviennent à se libérer des filets du chasseur. Qu’il soit, enfin, plein de compassion pour celles et ceux qui ont quitté ce monde dans l’espérance de vous voir face à face.
Le troisième, de bronze, rigoureux pour moi-même, me rendant vainqueur des pièges de la chair, me gardera de tout amour-propre, me délivrera de l’entêtement, me poussera à l’abstinence et m’incitera à me défier du péché. Car je sais que plus je maîtriserai les séductions de la nature, plus grand sera le bonheur dont vous me comblerez dans l’éternité. Ainsi-soit-il. »

Le psalmiste ne demande pas autre chose au Seigneur lorsqu’il l’implore de le faire grandir :

04 Seigneur, enseigne-moi tes voies, fais-moi connaître ta route.
05 Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. C'est toi que j'espère tout le jour en raison de ta bonté, Seigneur.
20 Garde mon âme, délivre-moi ; je m'abrite en toi : épargne-moi la honte.

Notre impuissance

Oh, bien sûr, vous allez me dire que nous ne sommes pas des saints. C’est vrai, du moins pas encore. Mais peut-être des saints en puissance, voire en espérance, car « l’espérance ne déçoit pas » (Rom 5 5) et « parce que nous avons été sauvés, mais c’est en espérance » (Rom 8, 24). Nous sommes donc des saints en espérance ! Et le psalmiste nous le confirme : « Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. C'est toi que j'espère tout le jour en raison de ta bonté, Seigneur. »


En fait, nous avons trop souvent les yeux rivés sur notre péché, sur nos difficultés et sur nos impuissances. Même le psalmiste cède à la Tentation du désespoir (comme l’écrivait Georges Bernanos in Sous le soleil de Satan) :

07 Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ; dans ton amour, ne m'oublie pas.
11 A cause de ton nom, Seigneur, pardonne ma faute : elle est grande.
16 Regarde, et prends pitié de moi, de moi qui suis seul et misérable.
17 L'angoisse grandit dans mon coeur : tire-moi de ma détresse.
18 Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés.

Bien sûr, il est important d’avoir conscience de notre péché, de nos infirmités, et de notre faiblesse. Mais pas en nous regardant le nombril continuellement, la larme à l’oeil, et le désespoir en bandoulière. Comment voulez-vous que votre âme s’élève, comme sur l’image, si nous avons toujours la tête baissée ? Le Christ n’a-t-il pas dit à ses disciples (Lc 21, 28) : « Redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche » ?


C’est vrai que nous sommes faibles, impuissants, velléitaires. Le Père Sevin écrivait ainsi dans sa prière des chevaliers : « Et enseignez-nous que la plus fière épopée est de conquérir notre âme et de devenir des saints. Nous n’avons pas visé moins haut, Seigneur, et nous sommes bien ambitieux, mais malheureusement, nous sommes faibles, et cette grâce, nous l’espérons de votre miséricorde, nous conservera humbles. » Et Élisabeth de la Trinité de surenchérir dans sa célèbre prière : « Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me « revêtir de vous-même », d'identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m'envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu'un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur. »


C’est bien là la clef du salut : le laisser prendre notre place. Et pour reprendre le titre d’une superbe ouvrage du père De Jaegher, non pas imiter le Christ, mais avoir une vie d’identification au Christ, le laisser devenir moi. Car il est déjà là, il est déjà en mon âme. Ce dont prend conscience le psalmiste :

12 Est-il un homme qui craigne le Seigneur ? Dieu lui montre le chemin qu'il doit prendre.
13 Son âme habitera le bonheur, ses descendants posséderont la terre.
14 Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ; à ceux-là, il fait connaître son  alliance.
15 J'ai les yeux tournés vers le Seigneur : il tirera mes pieds du filet.

Rappelez-vous ce tableau de William Hunt, La lumière du monde (Huile sur toile, 77 x 54 cm, entre 1851 et 1856, Manchester Art Gallery). Le Christ est à la porte et frappe. Mais il n’y a pas de poignée. L’artiste pensait au verset de l’Apocalypse (Ap 3, 20) : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » Et nous imaginons le Christ se tenant devant la porte de notre âme. C’est vrai, mais est-ce la porte extérieure ? Depuis peu, je suis convaincu que c’est la porte intérieure ! Il est déjà en nous. Mais lui ouvrirons-nous ? La page blanche est en nous, c’est notre âme. Mais, comme le Christ de Hunt, nous l’avons enfermé, claquemuré. Jésus est le reclus de nos vies…  « Garde mon âme, délivre-moi » chante le psalmiste…


Changement de regard

Inversons donc la perspective. N’imaginons pas qu’il est en dehors de nous et que nous devrions tout faire, cultiver nos vertus et abandonner nos vices, pour qu’il entre enfin. Non, il est déjà enfermé en notre coeur. Saint Augustin (Les confessions, 10, 27)nous l’a dit à maintes reprises (ce n’est pas la première fois que je le cite, mais tout bon professeur sait qu’il faut au moins répéter sept fois !) :

« Tard je T'ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; tard je T'ai aimée. Tu étais au-dedans de moi et moi j'étais dehors, et c'est là que je T'ai cherché. Ma laideur occultait tout ce que Tu as fait de beau. Tu étais avec moi et je n'étais pas avec Toi. Ce qui me tenait loin de Toi, ce sont les créatures, qui n'existent qu'en Toi. Tu m'as appelé, Tu as crié, et Tu as vaincu ma surdité. Tu as montré ta Lumière et ta Clarté a chassé ma cécité. Tu as répandu ton Parfum, je T'ai humé, et je soupire après Toi. Je T'ai goûté, j'ai faim et soif de Toi. Tu m'as touché, et je brûle du désir de ta Paix. Amen ! »

« Tu étais au-dedans de moi et moi j'étais dehors, et c'est là que je T'ai cherché. » Oui, il est déjà à l’intérieur, et c’est là, dans le silence, la méditation des Écritures, la prière, le regard sur les grâces et faiblesses de notre vie que nous devons le trouver. Même dans les faiblesse… II Co 12, 7-10 :

J’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Car nous avons encombré l’accès à notre âme : « Ce qui me tenait loin de Toi, ce sont les créatures, qui n'existent qu'en Toi. » Imaginez cette petite cabane intérieure où le Christ nous attend pour sortir et envahir toute notre vie. Mais il ne passera pas la porte. Il attend, il frappe et attend. Mais nous, nous avons encombré non pas l’intérieur de notre « cabâme », car cela voudrait dire que nous y entrons, mais la porte d’accès. Il ne peut plus sortir, nous ne pouvons plus lui ouvrir, et surtout, nous ne nous souvenons plus que derrière ce tas hétéroclite et souvent inutile que nous avons amassé, se cache notre « cabâme ».


Alors, le salut ?

Romains 13, 11 : « Vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. » oui, sortons de notre sommeil. Désencombrons notre « cabâme », car nous sommes sauvés en espérance. C’est nous qui avons la clef. « Car il dit dans l’Écriture : Au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je t’ai secouru. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. » (II Co 6, 2) « Car vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. » (I P 2, 9) Oui, Seigneur, « Garde mon âme, délivre-moi ; je m'abrite en toi », dans ma « cabâme » !




Discours de saint Augustin sur le psaume XXIV : Espoir en Dieu

1. C'est Jésus-Christ qui parle ici, mais au nom de son Église. Car tout ce que renferme le psaume s'applique mieux au peuple chrétien converti à Dieu.


2. « C'est vers vous, Seigneur, que j'élève mon âme », par de spirituels désirs, elle qui rampait sur la terre par ses charnelles convoitises. « Mon Dieu, j'ai mis en vous mon  espoir, et je n'en rougirai point ». Seigneur, ma confiance en moi m'a réduit à ces infirmités de la chair ; j'abandonnais Dieu pour être moi-même comme un Dieu, et voilà que le moindre animal me fait craindre la mort, et que j'ai dû rougir de mon orgueil dérisoire ; maintenant que j'espère en vous seul, plus de confusion pour moi.


3. « Que mes ennemis ne me tournent plus en dérision ». Qu'ils ne me persiflent point, ceux dont les suggestions occultes et empoisonnées sont autant de pièges ; et qui en me criant : Courage, courage, m'ont avili de la sorte. « Car la déception n'est plus pour ceux qui espèrent en vous ».


4. « Que ceux-là soient couverts d'opprobre, ceux qui font avec moi des actes futiles ». Honte à ceux qui font le mal pour acquérir les biens qui passent. « Mais vous, Seigneur, montrez-moi vos voies, ouvrez-moi vous-même vos sentiers »; qui ne sont point spacieux, et qui ne conduisent pas la foule à sa perte ; enseignez-moi ces sentiers étroits qui sont les vôtres et que peu connaissent.


5. « Faites-moi marcher dans votre vérité », et fuir l'erreur. « Enseignez-moi », puisque de moi-même je ne connais que le mensonge. « C'est vous, ô Dieu, qui êtes mon Sauveur, vous que j'ai attendu tout le jour ». Banni par vous du paradis, errant dans les régions lointaines, je ne puis retourner à vous si vous ne venez au-devant de moi ; et pendant le cours de cette vie terrestre, votre miséricorde attendait mon retour.


6. « Souvenez-vous, Seigneur, de vos miséricordes ». Souvenez-vous, Seigneur, de vos oeuvres miséricordieuses, car les hommes vous accusent d'oubli. « Souvenez-vous de ces bontés qui sont éternelles ». N'oubliez point surtout que vos miséricordes ont commencé avec le monde. Car elles sont inséparables de vous, puisque vous avez assujetti l'homme pécheur à la vanité, mais dans l'espérance, et que vous avez donné à votre créature de si nombreux et si grands sujets d'espérance.


7. « Ne gardez aucun souvenir des fautes de ma jeunesse, et de mon ignorance ». Ne réservez point de châtiment aux fautes que j'ai commises par une témérité audacieuse, et par ignorance, qu'elles soient effacées à vos yeux. « Ô Dieu, souvenez-vous de moi selon votre miséricorde ». Souvenez-vous de moi, non point selon cette colère dont je suis digne, nais selon cette miséricorde qui est digne de vous. « À cause de votre bonté », et non point à cause de mes mérites.


8. « Le Seigneur est plein de douceur et d'équité ». De douceur, puisqu'il prend en pitié les pécheurs et les impies, jusqu'à leur pardonner leurs fautes passées, mais aussi de justice, car après la grâce de la vocation et du pardon, grâce que nous n'avons point méritée, il exigera au jour du dernier jugement des mérites proportionnés à ces grâces. « Aussi fera-t-il connaître sa loi à ceux qui s'égarent en chemin », car c'est pour les conduire dans la voie, qu'il leur a fait miséricorde.


9. « Il dirige les humbles dans la justice ». C'est lui qui conduira les hommes doux, et qui, au jour du jugement, ne jettera point dans l'effroi ceux qui suivent sa volonté, qui ne résistent pas à la sienne pour lui préférer la leur. « Il enseignera ses voies à ceux qui sont doux ». Il enseignera ses voies, non point à ceux qui les veulent dépasser, comme s'ils étaient eux-mêmes plus capables de se diriger, mais à ceux qui ne savent ni lever la tête, ni regimber quand on leur impose un joug doux et un fardeau léger.


10. « Toutes les voies du Seigneur ne sont que miséricorde et vérité ». Quelles voies peut enseigner le Seigneur, sinon cette miséricorde qui se laisse fléchir, et cette vérité qui le rend incorruptible ? Il exerce la première en nous pardonnant nos fautes, et la seconde en jugeant nos mérites. De là vient que toutes les voies du Seigneur se réduisent aux deux avènements du Fils de Dieu, l'un pour exercer la miséricorde et l'autre le jugement. Celui-là donc arrive à Dieu par le chemin tracé, qui reconnaît que sans aucun mérite il est délivré de ses fautes, qui renonce à l'orgueil, et redoute le sévère examen d'un juge dont il a éprouvé la secourable clémence. « Pour ceux qui recherchent son alliance et sa loi ». Car ils reconnaissent la miséricorde du Seigneur dans son premier avènement, sa justice dans le second, ceux qui recherchent avec douceur et mansuétude le testament par lequel il nous a rachetés pour la vie éternelle, au prix de son sang, qui étudient ses témoignages dans les prophètes et dans les évangélistes.


11. « À cause de votre nom, vous serez miséricordieux pour mes fautes qui sont en si grand nombre ». Non seulement vous avez couvert du pardon les fautes que j'ai commises avant d'arriver à la foi ; mais le sacrifice d'un coeur contrit vous adoucira en faveur de mes péchés qui sont nombreux, car la véritable voie elle-même n'est pas sans achoppement.


12. « Quel est l'homme qui craint le Seigneur » et qui s'achemine ainsi vers la sagesse ? « Le Seigneur lui dictera ses lois dans la voie qu'il a choisie ». Le Seigneur lui prescrira ses ordres dans la voie qu'il a choisie, volontairement choisie, et il ne péchera plus impunément.


13. « Son âme se reposera dans l'abondance des biens, et sa postérité aura la terre en héritage ». Ses oeuvres lui vaudront la possession solide d'un corps renouvelé par la résurrection.


14. « Le Seigneur est la force de ceux qui le craignent ». La crainte ne paraît convenir qu'aux faibles, mais le Seigneur est la force de ceux qui le craignent. Et le nom du Seigneur, glorifié dans l'univers entier, fortifie ceux qui ont de la crainte pour lui. « Et il leur découvre son alliance ». Il leur fait connaître son alliance, car les nations et les confins de la terre sont l'héritage du Christ.


15. « Mes yeux sont constamment tournés vers le Seigneur ; parce que c'est lui qui  retirera mes pieds du piège ». Je n'ai point à craindre les périls de la terre quand je ne la regarde point, et celui que je contemple dégagera mes pieds du piège.


16. « Jetez les yeux sur moi, et prenez-moi en pitié, parce que je suis pauvre et unique ». Je suis ce peuple unique, conservant l'esprit d'humilité dans votre Église, qui est unique et ne souffre ni schisme ni hérésie.


17. « Les tribulations de mon coeur se sont multipliées ». Mon coeur s'est fort affligé quand j'ai vu l'iniquité s'accroître et la charité se refroidir. « Délivrez-moi de ces tristes nécessités ». Comme il m'est nécessaire de souffrir ainsi pour conquérir le salut par la persévérance finale, épargnez-moi ces nécessités.


18. « Voyez mon abaissement et mon labeur ». Voyez que je m'abaisse, et que l'orgueil de ma justice ne me jette point en dehors de l’unité ; voyez mon labeur à supporter les hommes déréglés qui m'environnent. « Et pardonnez-moi mes péchés ». En considération de douloureux sacrifices, pardonnez-moi mes fautes, non seulement celles de ma jeunesse et de l'ignorance avant que je crusse en vous, mais celles que m'ont fait commettre la faiblesse et les ténèbres de cette vie depuis que je marche dans la foi.


19. « Considérez combien s'est accru le nombre de mes ennemis ». Non seulement j'en rencontre au-dehors, mais encore dans la communion de l'Église. « Ils m'ont poursuivi d'une haine injuste ». Ils m'ont haï quand je les aimais.


20. « Soyez le gardien de mon âme et délivrez-moi ». Gardez mon âme, de peur que je n'en vienne à imiter les méchants, et délivrez-moi de la peine que j'endure d'être mêlé avec eux. « Je ne serai point confondu, parce que j'ai espéré en vous ». Qu'ils ne s'élèvent point contre moi à ma confusion, car c'est cri vous et non en moi que j'ai mis mon espoir.


21. « Les hommes innocents et droits se sont attachés à moi, parce que je vous ai attendu, ô mon Dieu » Les coeurs purs et droits ne me sont pas unis comme les méchants par la seule présence corporelle, mais par leur inclination pour l'innocence et la justice, parce que je ne vous ai point abandonné pour imiter les méchants ; mais je vous ai attendu et vous attends encore, jusqu'à ce que vous passiez au van la dernière de vos moissons.


22. « Délivrez Israël, ô mon Dieu, de toutes ses afflictions ». Seigneur, rachetez votre peuple que vous avez préparé à voir votre lumière, délivrez-le, non seulement de toutes les tribulations du dehors, mais de celles qu'il endure à l'intérieur. 

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