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IVe dimanche de Carême - Laetare (A)

Play... replay ! -



La guérison de l’aveugle-né,

Volvinio (IXe siècle),

Panneau des Maîtres des histoires du Christ,

Autel d’or de la Basilique Saint-Ambroise de Milan,

Vers 824-859, bois, or et argent doré, pierres dures, 17 x 17 cm,

Basilique Sant’Ambrogio, Milan (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 9, 1-41

En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : ‘Va à Siloé et lave-toi.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. » On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? » Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! » Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. » Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? » Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. »


L’œuvre

Vers 840, l'évêque de Milan, Angilbert II, commande au maître orfèvre, Volvinius, un autel destiné à accueillir les reliques des saints Gervais et Protais, ainsi que celles de saint Ambroise auquel était consacrée sa cathédrale (l'autel est conservé dans l'église Saint-Ambroise, Milan). L'imposant ouvrage, d'une longueur de 2,20 mètres pour une profondeur de 1,22 mètre et une hauteur de 85 centimètres, est réalisé à partir de métaux précieux, or et argent doré, rehaussés d'incrustations de pierreries et d'émaux.



La face antérieure présente un Christ en gloire entouré de vingt compartiments où figurent les douze apôtres, les symboles des quatre évangélistes ainsi que des scènes christologiques. Sur la face postérieure, des scènes de la vie de saint Ambroise encadrent deux portes où sont représentés l'orfèvre et le commanditaire, tous deux désignés par des inscriptions, offrant l'ouvrage au saint dédicataire. L'ouverture des petites portes permettait d'observer les reliques des saints déposés dans la crypte. Sur les côtés de l'autel figurent deux croix gemmées entourées d'anges et de saints.


La face postérieure, attribuée à Volvinius, fut exécutée dans un style monumental rappelant celui du scriptorium de Tours. Quant aux scènes de la face antérieure, elles sont traitées dans un style plus vivant qui tire son origine de miniatures réalisées sous le règne de Charles le Chauve, dans des œuvres comme la Bible dite de Charles le Chauve.


Ce que je vois

Avant de regarder la scène centrale, admirons l’encadrement d’or et d’émaux cloisonnés, sertis de douze pierres précieuses taillées en cabochon. Rien que ce travail mérite toute notre attention.


Au centre une plaque d’or martelée met en scène la période évangélique. Elle est assez difficile à lire malgré la qualité de la photographie. Notons d’abord une ville symbolique au fond, et à gauche une sorte de porte d’entrée de ville. Il est vrai que la scène se déroule à l’extérieur de Jérusalem. À droite, ce curieux cône, sorte de fourmilière ou de ruche, surmontée d’un petit palmier. Ce doit être la piscine de Siloé !


L’aveugle-né, devant Jésus tend les mains. Il est un peu courbé, comme sous le poids du péché reprocheront les pharisiens. Derrière Jésus, on distingue trois personnages : ils semblent auréolés, fond ses disciples. Au fond à droite, on repère aussi trois autres personnages. Sont-ce les parents de l’aveugle, ou des pharisiens ?


Jésus, lui, tend ses mains vers le visage de l’homme pour lui appliquer la boue sur les yeux. Je reconnais que l’œuvre est assez difficile à lire, mais elle témoigne de la foi des chrétiens de Milan au X° siècle qui ont offert or et pierres précieuses pour réaliser ce majestueux autel. Il faudrait aussi prendre le temps de lire l’ensemble des scènes esquissées dans les différents panneaux pour y discerner un programme iconologique. Rappelons simplement qu’à Milan, le rite liturgique est ambrosien et s’appuie principalement sur le catéchuménat. La scène est alors tout-à-fait à sa place, comme le rappelle le pape Benoît XVI (Message pour le Carême, 2011), insistant sur l’accompagnement des catéchumènes en ce temps de carême :

Le dimanche de l’aveugle-né nous présente le Christ comme la lumière du monde. L’Evangile interpelle chacun de nous: «Crois-tu au Fils de l’homme?» «Oui, je crois Seigneur!» (Jn 9, 35-38), répond joyeusement l’aveugle-né qui parle au nom de tout croyant. Le miracle de cette guérison est le signe que le Christ, en rendant la vue, veut ouvrir également notre regard intérieur afin que notre foi soit de plus en plus profonde et que nous puissions reconnaître en lui notre unique Sauveur. Le Christ illumine toutes les ténèbres de la vie et donne à l’homme de vivre en «enfant de lumière».

Les progrès de la foi

Car cet aveugle est bien un catéchumène. Rappelons le sens de ce mot : « Personne qui reçoit une instruction religieuse en vue du baptême ». Il s’appuie sur une racine : katechéo que nous pourrions traduire : ce qui fait écho. Le but de cet instruction, comme dans toute catéchèse, est de faire écho dans la vie de cet homme de la présence de Dieu. Faire résonner la foi... Et n’est-ce pas là une démarche baptismale d’envoyer cet homme à la piscine, au bain régénérateur ?


Et lorsque l’on regarde de près la progression de cet homme, à partir de ses paroles, il semble que l’écho se fait de plus en plus distinctement. Dieu résonne en sa vie. Il suffit de voir comme il définit Jésus...

  • Verset 11 : l’humain, l’homme ordinaire qu’on appelle Jésus.

  • Verset 17 : c’est un prophète.

  • Verset 33 : si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.

  • Verset 38 : je crois, Seigneur !

Comme quatre étapes de la foi :

  • Reconnaître en Jésus toute son humanité.

  • Reconnaître qu’il est le Verbe incarné, le Logos, la Parole de Dieu.

  • Reconnaître sa puissance et son origine divine.

  • Et confesser sa foi en Jésus, Fils de Dieu, pleinement homme.

Et cette confession de foi n’a pu se vivre uniquement parce que Jésus l’a recréé et l’a « baptisé ».


L’homme recrée

Il est en effet assez clair que nous assistons ici à une création nouvelle, ou plutôt une recréation. Un peu à l’image de celle du général lépreux Naaman le Syrien, plongé sept fois dans les eaux du Jourdain et qui en ressort avec sa peau de jeune garçon (2 R 5). Il est lui aussi recréé par les eaux. Ici, cet homme, que les pharisiens présente comme aveugle suite au péché « quotidien », est recréé par Jésus en un nouvel Adam. Jésus veut montrer que ce ne sont pas principalement nos péchés quotidiens qui nous rendent aveugles, mais d’abord l’ignorance de notre péché originel.


Comment pourrions-nous qualifier ce dernier (ou plutôt premier !), péché de nos premiers parents (Gn 2-3) : par le père de tous les péchés : l’orgueil ! L’orgueil qui n’est que croire que nous sommes supérieurs aux autres, et même à Dieu. L’orgueil qui engendre, comme en cascade, la méfiance (celle de la femme aux paroles du serpent), la peur (ils se cachent à Dieu), l’impureté (ils se découvrent nus), le mensonge puis la méchanceté (rappelons-nous Caïn et Abel).


C’est d’abord cet orgueil qui nous rend aveugle. Et aveugle de naissance ! J’aime à rappeler que le premier mot d’un enfant après « papa » et « maman » est « non » ! Bien sûr, c’est un principe psychologique permettant l’individuation de l’enfant. Mais nous aurions aussi pu répondre « oui », principe de communion !


Et bien, cet Adam, comme son nom l’indique, a été façonné à partir de glaise, de boue. Comme cet aveugle va être refaçonné par Jésus à l’aide de boue. Mais en plus, avec une boue faire à partir de sa salive. Comme si tout venait de la bouche du Christ, de sa Parole. N’est-ce pas elle qui nous façonne et nous recrée ?


Reconnaître cela, c’est s’ouvrir au chemin de la foi, s’ouvrir à la grâce baptismale, toujours agissante en nous, s’ouvrir au chemin de la foi et de la communion dans la présence de Dieu. Car, c’est bien ce que Jésus désire.


La cause finale

La question des pharisiens est de connaître la cause efficiente de cet aveuglement. Il a péché, donc il est aveugle. Mais Jésus, lui, s’intéresse plutôt à la cause finale (versets 3 et 4) :

Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.

Le but, la finalité est de révéler les œuvres de Dieu ! La finalité est de nous faire comprendre qu’il est la lumière du monde. En fait, Jésus veut que nous nous ouvrions à la perspective du miracle (bien que dans l’évangile de Jean, on ne parle que de signes). Voir et comprendre le signe. Non pas simplement son origine, non pas uniquement son processus. Mais ce qu’il indique, ce qu’il nous montre. Tel que Confucius (551 - 479 avant Jésus-Christ) l’avait déjà décrit (même si certains doute que ce proverbe soit de lui) :

Lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt...

Lire les signes

Ce nouveau signe que Jésus fait devant nos yeux aveugles veut nous montrer l’essentiel. Ne ne arrêtons pas sur le doigt... Comprenons simplement que Jésus nous dit : Je suis la lumière, et je peux vous sortir de vos ténèbres.


Mais cela demande de notre part plusieurs choses : d’abord, croire aux miracles ! Il ne s’agit pas d’un acte de foi. Mais d’un acte d’humilité. Reconnaître que Dieu puisse faire des choses qui me dépassent, qui sont inexplicables. Mais qui sont toujours faites pour mon bien, pour ma sainteté. Pourquoi ne pas dresser une liste de tous les miracles, de tous les signes que Dieu a déjà fait dans nos vies ? Car le risque serait de l’oublier, d’oublier les grâces que Dieu a déjà fait à chacune de nos vies. N’oublions pas, par contre, que l’Ennemi est un voleur de mémoire ! C’est une de ses façons de nous détourner de Dieu...


Il suffit de regarder les réactions des différents protagonistes de cet évangile :

  • les voisins : ils refusent de croire. Même quand ça s’est quasiment déroulé sous leurs yeux. Le rationalisme est le plus fort !

  • Les pharisiens : ça ne s’est pas fait dans les « règles », c’est jour du sabbat ! Le légalisme est le plus fort !

  • Les parents : oui, il est guéri... mais on ne veut pas d’emmerdes ! On ne sait rien. L’obscurantisme est le plus fort !

  • De nouveau les pharisiens : non, nous ne sommes pas aveugles... L’orgueil est le plus fort... car c’est lui qui rend aveugle, et d’abord sur soi-même !!!

Alors, regardons. Observons. Cherchons. Découvrons tous les signes que Dieu a fait, fait et fera dans nos vies ! Ne laissons pas l’Ennemi nous voler notre mémoire.


Le chemin inverse

Je finirai sur une touche de lecture symbolique. En fait, tout le Carême, et encore plus la Semaine Sainte, pourraient se résumer par ses deux mots anglais : « Play » et « Replay » !


Play : la première histoire, celle de la Genèse, de la naissance. Un homme qui cueille le fruit accroché à l’arbre, qui se découvre nu, s’habille et est éjecté du jardin. Un homme, façonné avec de la glaise, qui avait accès à la source de vie, et qui passe de la lumière du paradis aux ténèbres du péché.


Replay : l’histoire de notre salut, celle de l’évangile. Un homme qui est la lumière, engendré non pas créé, qui ne connaît pas le péché, qui va rentrer dans le jardin, se déshabiller, et s’accrocher à l’arbre de La Croix tel un fruit. Un homme qui accepte d’entrer dans les ténèbres pour nous rouvrir le chemin de la vie, pour nous redonner accès à la source baptismale, pour nous recréer à partir de sa salive...


Il l‘avait dit : Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Il entre dans les ténèbres de l’aveuglement pour nous rendre la vue ! Il entre dans la nuit pour que nous voyions le jour. Il nous demande simplement, pour retrouver la vue, de prendre le chemin de Siloé, ce qui veut dire envoyé, c’est à dire... Lui, l’envoyé du Père !



« Sous le soleil de Satan », Georges Bernanos, (La tentation du désespoir, ch. III)

Il se pencha de nouveau vers une haie épaisse et courte, hérissée d’épines ; après l’avoir tâtée, reconnue de ses longs bras agiles, entraînant le vicaire sur la droite, avec une vivacité singulière, il découvrit une large brèche et, s’effaçant pour le laisser passer :

– Constatez vous-même, fit-il, je n’ai pas besoin d’y voir. Un autre que moi, par une nuit pareille, tournerait en rond jusqu’au matin. Mais ce pays-ci m’est connu.

– L’habitez-vous ? demanda presque timidement le vicaire de Campagne (car, à mesure qu’il s’éloignait de la ville dont l’avait détourné une succession d’événements inexplicables, une terreur comme apaisée, sourde, mêlée de honte – pareille au souvenir d’un rêve impur – pénétrait profondément son cœur et, la pointe enfin détournée, le laissait faible, hésitant, avec le désir enfantin d’une présence secourable, certaine, d’un bras à serrer).

– Je n’habite nulle part, autant dire, avoua l’autre. Je voyage pour le compte d’un marchand de chevaux du Boulonnais. J’étais à Calais avant-hier : je serai jeudi à Avranches. Oh ! la vie est dure, et je n’ai pas le temps de prendre racine nulle part.

– Êtes-vous marié ? interrogea de nouveau l’abbé Donissan. Il éclata de rire :

– Marié avec la misère. Où voulez-vous que je trouve le loisir de penser sérieusement à tout ça ? On va, on vient, on ne s’attache pas. On prend son plaisir en passant.


Il se tut, puis reprit avec embarras :

– Je vous demande pardon : ça n’est pas des choses à dire à un homme comme vous. Appuyez franchement sur la droite : il y a près d’ici un fond plein d’eau. Cette sollicitude émeut de nouveau l’abbé Donissan. Il marche à présent d’un pas très rapide, presque sans fatigue. Mais à mesure que la fatigue se dissipe une autre faiblesse s’insinue en lui, prend possession, pénètre sa volonté d’un attendrissement si lâche, si poignant ! Des paroles montent à ses lèvres que sa conscience contrôle vaguement.

– Le bon Dieu vous récompensera de votre peine, dit-il. C’est lui qui vous a mis sur mon chemin, en un moment où le courage m’abandonnait. Car cette nuit a été pour moi une dure et longue nuit, plus dure et plus longue que vous ne pouvez l’imaginer.

C’est tout juste s’il retient encore le récit naïf, insensé, de sa dernière aventure. Il voudrait parler, se confier, contempler dans un regard, même inconnu, mais amical, compatissant, sa propre inquiétude, le doute qui déjà l’assaille, l’horrible rêve. Toutefois, le regard qu’il rencontre, en levant les yeux, est plus étonné que compatissant.

– Voyager par une nuit sans lune n’est jamais bien agréable, répond évasivement l’étranger. D’Étaples à Campagne, je pense, il y a bien quatre lieues de mauvaise route. Et sans moi l’étape était forcément plus longue encore. Le raccourci nous fait gagner deux kilomètres au moins. Mais nous voici sur la route de Chalindry.

(La route, blême dans la nuit, s’enfonce toute droite à travers la plaine informe.)

– Je vous laisserai continuer seul tout à l’heure, ajouta-t-il, comme avec regret. Êtes-vous d’ailleurs si pressé de regagner Campagne ?

– J’ai déjà trop tardé, répond le futur curé de Lumbres. Beaucoup trop.

– Je vous aurais demandé… il eût été possible… préférable même… d’attendre le jour chez moi, dans une petite bicoque que je connais bien – en lisière du bois de la Saugerie – une forte cabane de charbonniers avec un âtre, et tout ce qu’il faut pour faire du feu.


Mais l’invitation est formulée du bout des lèvres. Et l’hésitation de la voix jusqu’alors si claire et si franche surprend l’abbé Donissan.


« Il redoute bien que je n’accepte, pense-t-il avec tristesse. Qu’il a hâte de m’écarter de son chemin, lui aussi ! »


Cette humble évidence verse tout à coup dans son cœur un flot d’amertume. Sa déception est de nouveau si grande, son désespoir si soudain, si véhément qu’une telle disproportion de l’effet à la cause inquiète tout de même ce qui lui reste encore de bon sens ou de raison, à travers son délire grandissant.

(Mais s’il peut retenir telle parole imprudente, comment tarir ce flot de larmes ?)


– Arrêtons-nous un moment, propose le maquignon, détournant discrètement les yeux du pauvre prêtre secoué de sanglots. Ne vous gênez pas : c’est la fatigue, vous êtes rendu. Je connais ça : d’une manière ou d’une autre, il faut que ça crève. Mais il ajoute aussitôt, riant à demi :

– Sans reproche, monsieur le curé, vous venez de loin ! vous avez quelques lieues dans les jambes !…


Il étend par terre, à la crête d’un talus, son manteau de gros drap. Il y couche presque de force son compagnon.


Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel ! Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue ? Quel moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend ?


Et toutefois le misérable prêtre, si étrangement humilié, résiste encore, rassemble ses dernières forces. Si épaisse que soit la nuit qui l’enveloppe, au-dehors et au-dedans, il se juge avec sévérité, s’estime puéril et lâche, déplore ce ridicule scandale, l’odieux de ces larmes stupides. Qu’il le veuille ou non, il est difficile de ne point rattacher cette aventure, à peine moins mystérieuse, à l’égarement qui, quelques heures plus tôt, l’arrêtait en chemin, l’écartait incompréhensiblement de son but… Et cependant, d’autre part, pourquoi cette dernière rencontre ne serait-elle point un secours, une rémission ? Ne peut-il attendre humblement conseil de l’homme de bonne volonté qui, en l’assistant, pratique, sans la pouvoir nommer peut-être, la charité de l’Évangile ?… Ah ! il est trop dur de se taire, de repousser une main tendue !


Il la prend, cette main, il la presse, et aussitôt son cœur s’échauffe étrangement dans sa poitrine. Ce qui lui paraissait encore, une minute avant, naïf ou dangereux, lui semble à présent judicieux, nécessaire, indispensable. L’humilité dédaigne-t-elle aucun secours ?


– Je ne sais, commença le vicaire de Campagne, je ne sais comment vous faire comprendre… excuser… Mais à quoi bon ?… Vous jugerez mieux ainsi de ma misère… Hélas ! Monsieur, il est dur de penser qu’un pauvre prêtre tel que moi – si lâche – si aisément terrassé, n’en a pas moins la mission d’éclairer le prochain, de relever son courage… Quand Dieu me délaisse…

Il secoua la tête, fit un effort pour se dresser debout et, pesamment, retomba.

– Vous êtes allé jusqu’au bout de vos forces, répliqua paisiblement l’étranger. Il faut seulement patienter. Un bon remède, la patience, l’abbé… Moins brutal que bien d’autres, mais tellement plus sûr !

– La patience… commença l’abbé Donissan d’une voix déchirante. La patience… Il inclinait presque malgré lui la tête sur l’épaule de son singulier compagnon. Sa main n’avait point lâché non plus le bras déjà familier. Le vertige ceignait sa tête d’une couronne souple, et pourtant, resserrée peu à peu, inflexible. Puis il défaillit, les yeux grands ouverts, parlant en rêve…

– Non ! ce n’est pas la fatigue qui m’eût accablé à ce point : je suis fort, robuste, capable de lutter longtemps – mais pas contre certains – pas de cette manière, en vérité…


Il lui sembla qu’il glissait dans le silence, d’une chute oblique, très douce. Puis tout à coup, la durée même de ce glissement l’effraya ; il en mesura la profondeur. D’un geste instinctif, prompt comme sa crainte, il se hissa des deux mains vers l’épaule qui ne plia point.


La voix, toujours amicale, mais qui sonna terriblement à ses oreilles, disait :

– Ce n’est qu’un étourdissement… là… rien de plus… Appuyez-vous sur moi : ne craignez rien ! Ah ! vous avez rudement marché ! Que vous êtes las ! Il y a longtemps que je vous suis, que je vous vois faire, l’ami ! J’étais sur la route, derrière vous, quand vous la cherchiez à quatre pattes… votre route… Ho ! Ho !…

– Je ne vous ai pas vu, murmura l’abbé Donissan… Est-ce possible ? Étiez-vous là vraiment ? Sauriez-vous me dire… ?


Il n’acheva pas. Le glissement reprit d’une chute sans cesse accélérée, perpendiculaire. Les ténèbres où il s’enfonçait sifflaient à ses oreilles comme une eau profonde.


– Écartant les mains, il étreignit des deux bras les solides épaules, il s’y cramponna de toutes ses forces. Le torse qu’il pressait ainsi était dur et noueux comme un chêne. Sous le choc, il ne vacilla pas d’une ligne. Et le visage du pauvre prêtre sentit le relief et la chaleur d’un autre visage inconnu.


En une seconde, pour une fraction presque imperceptible de temps, toute pensée l’abandonna – seulement sensible à l’appui rencontré – à la densité, à la fixité de l’obstacle qui le retenait ainsi au-dessus d’un abîme imaginaire. Il y pesait de tout son poids avec une sécurité accrue, délirante. Son vertige, comme dissous au creux de sa poitrine par un feu mystérieux, s’écoulait lentement de ses veines.


C’est alors, c’est à ce moment même, et tout à coup, bien qu’une certitude si nouvelle ne s’étendît que progressivement dans le champ de la conscience, c’est alors, dis-je, que le vicaire de Campagne connut que, ce qu’il avait fui tout au long de cette exécrable nuit, il l’avait enfin rencontré.


Était-ce la crainte ? Était-ce la conviction désespérée que ce qui devait être était enfin, que l’inévitable était accompli ? Était-ce cette joie amère du condamné qui n’a plus rien à espérer ni à débattre ? Ou n’était-ce pas plutôt le pressentiment de la destinée du curé de Lumbres ? En tout cas, il fut à peine surpris d’entendre la voix qui disait :

– Calez-vous bien… ne tombez pas, jusqu’à ce que ce petit accès soit passé. Je suis vraiment votre ami – mon camarade – je vous aime tendrement.


Un bras ceignait ses reins d’une étreinte lente, douce, irrésistible. Il laissa retomber tout à fait sa tête, pressée au creux de l’épaule et du cou, étroitement. Si étroitement qu’il sentait sur son front et sur ses joues la chaleur de l’haleine.


– Dors sur moi, nourrisson de mon cœur, continuait la voix sur le même ton. Tiens-moi ferme, bête stupide, petit prêtre, mon camarade. Repose-toi. Je t’ai bien cherché, bien chassé. Te voilà. Comme tu m’aimes ! Mais comme tu m’aimeras mieux encore, car je ne suis pas près de t’abandonner, mon chérubin, gueux tonsuré, vieux compagnon pour toujours !


C’était la première fois que le saint de Lumbres entendait, voyait, touchait celui-là qui fut le très ignominieux associé de sa vie douloureuse, et, si nous en croyons quelques-uns qui furent les confidents ou les témoins d’une certaine épreuve secrète, que de fois devra-t-il l’entendre encore, jusqu’au définitif élargissement ! C’était la première fois, et pourtant il le reconnut sans peine. Il lui fut même refusé de douter à cette minute de ses sens ou de sa raison. Car il n’était pas de ceux qui prêtent naïvement au bourreau familier, présent à chacune de nos pensées, nous couvant de sa haine, bien qu’avec patience et sagacité, le port et le style épiques… Tout autre que le vicaire de Campagne, même avec une égale lucidité, n’eût pu réprimer, dans une telle conjoncture, le premier mouvement de la peur, ou du moins la convulsion du dégoût. Mais lui, contracté d’horreur, les yeux clos, comme pour recueillir au-dedans l’essentiel de sa force, attentif à s’épargner une agitation vaine, toute sa volonté tirée hors de lui ainsi qu’une épée du fourreau, il tâchait d’épuiser son angoisse.


Toutefois, lorsque, par une dérision sacrilège, la bouche immonde pressa la sienne et lui vola son souffle, la perfection de sa terreur fut telle que le mouvement même de la vie s’en trouva suspendu, et il crut sentir son cœur se vider dans ses entrailles.


– Tu as reçu le baiser d’un ami, dit tranquillement le maquignon, en appuyant ses lèvres au revers de la main. Je t’ai rempli de moi, à mon tour, tabernacle de Jésus-Christ, cher nigaud ! Ne t’effraye pas pour si peu : j’en ai baisé d’autres que toi, beaucoup d’autres. Veux-tu que je te dise ? Je vous baise tous, veillants ou endormis, morts ou vivants. Voilà la vérité. Mes délices sont d’être avec vous, petits hommes-dieux, singulières, singulières, si singulières créatures ! À parler franc, je vous quitte peu. Vous me portez dans votre chair obscure, moi dont la lumière fut l’essence – dans le triple recès de vos tripes – moi, Lucifer… Je vous dénombre. Aucun de vous ne m’échappe. Je reconnaîtrais à l’odeur chaque bête de mon petit troupeau.


Il écarta le bras dont il étreignait encore les reins de l’abbé Donissan, et s’écarta légèrement, comme pour lui laisser la place où tomber. Le visage du saint de Lumbres avait la pâleur et la rigidité du cadavre. Par sa bouche, relevée aux coins d’une grimace douloureuse qui ressemblait à un effrayant sourire, par ses yeux durement clos, par la contraction de tous ses traits, il exprimait sa souffrance. Mais c’est à peine néanmoins s’il s’inclina légèrement sur le côté. Il restait assis sur le pan du manteau, dans une immobilité sinistre.


Lettre de saint Ambroise (+ 397), Lettre 80, 1-6, PL 16, 1271-1272.

Vous avez entendu la lecture d'Évangile (Jn 9,1 sv.), où l'on rapporte que le Seigneur Jésus vit sur son passage un aveugle de naissance. Si le Seigneur, après l'avoir vu, n'a pas poursuivi sa route, nous non plus nous ne devons pas poursuivre notre chemin quand le Seigneur n'a pas voulu le faire ; d'autant plus qu'il s'agissait d'un aveugle de naissance, ce qui n'a pas été signalé pour rien.


Il y a en effet une cécité qui vient souvent d'une maladie nuisible à la vue, et qui s'atténue avec le temps. Il y a une cécité qui est engendrée par la sécrétion de certaines humeurs. Celle-là aussi, quand sa cause est supprimée, est généralement chassée par l'art médical. Cela doit vous faire comprendre que si cet homme, aveugle de naissance, est guéri, ce n'est pas un effet de l'art, mais d'une puissance souveraine. <>


En effet, ce qui est un défaut de la nature, c'est au Créateur de le corriger, car il est l'auteur de la nature. Ce qui lui a fait dire : Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde (Jn 9,5), c'est-à-dire que tous ceux qui sont aveugles peuvent voir, s'ils me cherchent, moi, la lumière. Approchez-vous et vous serez dans la lumière (Ps 33,6), afin que vous puissiez voir.


Ensuite, que veut dire le fait suivant ? Jésus rendait la vie par son commandement, il donnait le salut par un précepte en disant au mort : Viens dehors, et Lazare sortit de son sépulcre (Jn 11,43). Ou encore, il avait dit au paralytique : Lève-toi, emporte ton grabat (Mc 2,11-12), et le paralytique se leva et se mit à emporter son grabat, qui servait à le transporter à cause du relâchement de tous ses membres. Alors, pourquoi, ici, Jésus a-t-il craché, fait de la boue dont il a enduit les yeux de l'aveugle, en lui disant : Va, et lave-toi dans la fontaine de Siloé, dont le nom signifie Envoyé. Et il y alla, il se lava, et il se mit à voir (Jn 9,7) ? Quelle est la raison de cette différence ? Elle est importante, si je ne me trompe ; c'est qu'il voit davantage, celui que Jésus touche.


Remarquez tout à la fois sa divinité et sa vertu sanctifiante. Étant la lumière, il a touché l'aveugle et il l'a éclairé. Étant prêtre, il a réalisé, sous le signe du baptême, les mystères de la grâce spirituelle.


Qu'il ait fait de la boue et qu'il en ait enduit les yeux de l'aveugle, cela ne signifie rien d'autre que ceci : avec la boue qu'il lui applique, il a rendu à la santé ce même homme qu'il avait façonné avec de la boue (cf. Gn 2,7). Cela signifie aussi que notre chair tirée de la boue reçoit la lumière de la vie éternelle par les mystères du baptême. Toi aussi, approche-toi de Siloé, c'est-à-dire de celui qui est l'Envoyé du Père, puisque tu connais cette parole : Ma doctrine n'est pas la mienne, mais la doctrine de celui qui m'a envoyé (Jn 7,17). Que le Christ te lave, pour que tu voies. Viens au baptême, c'est justement l'époque ; viens vite, afin de pouvoir dire, toi aussi : Je suis allé, je me suis lavé, et j'ai vu ; et pour que tu dises, toi aussi: J'étais aveugle et j'ai vu ; pour que tu dises, toi aussi, comme celui qui vient d'être inondé par la lumière : La nuit est finie, le jour est tout proche (Rm 13,12).


Prière

Dieu qui as réconcilié avec toi toute l'humanité en lui donnant ton propre Fils, augmente la foi du peuple chrétien pour qu'il se hâte avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent. Par Jésus Christ.

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