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IVe Dimanche de Carême (C) - Laetare

L’espérance de la guérison



Saint-Louis guérissant les écrouelles

Attribué à Félix DA COSTA MENSEN (1639 – 1712)

Peinture sur toile (Vers 1687)

Église Saint-Louis des Français, Lisbonne (Portugal)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 15,1-3.11-32)

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.” Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.” Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer. Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.” Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !” Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »


Ce que je vois

Sur cette œuvre de grande taille, Louis paré des vêtements et attributs royaux, est accompagné de son aumônier (il porte l’aumônière pour les dons). Derrière lui, on distingue la cour et les lances et hallebardes de la garde royale. La scène se déroule sur une place, peut-être devant le Palais. Autour de lui, une foule de malades attendent que le Roi les guérisse en leur imposant la main et en faisant le signe de croix. La tradition, peut-être depuis Clovis, veut que le Roi, de par son institution divine et comme représentant de Dieu sur terre pour son peuple, puisse guérir les écrouelles. En les touchant, le Roi disait : « Le roi te touche, Dieu te guérit ». Les écrouelles sont en fait une adénopathie cervicale tuberculeuse chronique. Les symptômes en sont une déformation horrible de la peau créant des bubons qui rappellent la chair de la truie, d’où le nom de scrofuleux (scrofa en latin veut dire truie). On imagine bien ici la foi et l’espérance de tous ces malades qui espèrent être guéris par le simple toucher royal. Cette espérance, c’est celle que nous devons développer en nous en ce temps de Carême : espérance de retrouver notre état premier, de retrouver notre pureté baptismale, de revenir vers le Père : « Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ».


Espérance

Peut-être serait-il bon de commencer par définir ce qu’est l’espérance. Ou au moins, ce qu’elle n’est pas ! Notre langue française a une richesse que d’autres n’ont pas. Ainsi, nous avons deux mots qui peuvent paraître similaires aux yeux de beaucoup, et qui pourtant indiquent des réalités différentes : l’espoir et l’espérance. Qu’en dit le dictionnaire ?

  • Espoir : Fait d'espérer, d'attendre avec confiance la réalisation de quelque chose.

  • Espérance : Vertu théologale par laquelle le chrétien adhère à Dieu en tant que fin suprême de l'homme afin d'obtenir la grâce divine et l'éternelle union à Dieu.

Nous pourrions dire que l’espoir est à vue humaine, alors que l’espérance est à vue divine. L’un pour le temporel, l’autre pour l’éternel. Et la tentation du désespoir dont a tant parlé Georges Bernanos dans son célèbre roman Sous le soleil de Satan, même si elle est handicapante, ne retire rien à l’espérance. On peut être désespéré de notre temps, de ce que l’on vit et supporte, sans pour autant perdre la foi en un avenir meilleur au ciel. Même la Vierge l’avait dit à Bernadette Soubirous lors des apparitions de Lourdes : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre ». Et ce message, elle l’a presque repris mot pour mot devant les voyants de Fatima.


Désespoir…

Ainsi, permettez-moi de vous faire une petite liste de tout ce qui a pu désespérer notre Saint-Louis :

  • Dès son accession au trône en 1226, à douze ans, une partie de la noblesse tenta de l’enlever et de le tuer ;

  • Échec cuisant que la première croisade (1248-1254) dont il prit la tête. Elle se solda même par sa captivité qu’il dû racheter si cher, tant financièrement qu’humainement ;

  • Il perdit trois de ses enfants, et souffrit aux yeux de tous de la disparition de sa mère, Blanche de Castille ;

  • Cette mère qui ne s’entendait pas avec son épouse, Marguerite de Provence. Louis se trouvât souvent au milieu des conflits des deux femmes qu’il aimait le plus ;

  • Sans parler de sa santé vacillante, et de ses désirs sensuels qu’il n’arrivait à combattre qu’en infligeant à son corps de dures souffrances.

  • Et tant d’autres difficultés comme roi, comme homme et comme chrétien…

Pourtant, jamais, malgré des moments de désespoir, malgré les nombreuses épreuves, jamais Louis ne perdit l’espérance. Jamais il ne douta que ces épreuves pouvaient plus le rapprocher de Dieu que l’en éloigner. Toujours il sut que la fin de l’homme était la contemplation de Dieu, et non ce temps terrestre. Comme si, trois siècles avant l’heure, il appliquait les Principes et fondements des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola :

L'homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l'homme et pour l'aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D'où il suit qu'il doit en faire usage autant qu'elles le conduisent vers sa fin, et qu'il doit s'en dégager autant qu'elles l'en détournent. Pour cela, il est nécessaire de nous rendre indifférents à l'égard de tous les objets créés, en tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu ; en sorte que, de notre côté, nous ne voulions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, l'honneur que le mépris, une longue vie qu'une vie courte, et ainsi de tout le reste ; désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés.

Louis gardait en lui cette espérance, cette petite fille espérance, comme disait Charles Péguy dans le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912) :

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L'Espérance est une petite fille de rien du tout.

Dans la nuit…

Thomas Merton, moine cistercien, écrivit un livre au titre évocateur : La nuit privée d’étoiles. Nous pourrions parfois avoir l’impression d’être dans la nuit, de ne plus rien y voir, d’être submergé par les ténèbres. Et pourtant, dans cette nuit, continue de briller une petite étoile, faible, discrète, mais réelle. Une fois que nous apprenons à la chercher. Peut-être que si nous ne la distinguons pas, c’est qu’elle est noyée au milieu d’autres étoiles, d’autres fausses lumières.


Imaginez que dans votre voute personnelle, votre vie, chaque événement, chaque idée, chaque question, chaque doute qui vous occupe, ou vous obsède, soit une étoile. Votre ciel risque d’être bien étoilé… Et comme il est difficile de repérer alors la petite étoile espérance. Alors, éteignez ! Éteignez tout. Faites silence. Priez, rentrez en vous-même comme le fils prodigue : « Alors il rentra en lui-même… ». Éteignez une à une ces étoiles, ces soucis, ces doutes, ces inquiétudes. Puis, dans le noir, laissez vos yeux s’habituer à l’obscurité. Et scrutez. Scrutez jusqu’à distinguer cette petite étoile, cette étoile polaire qui va vous montrer la direction à prendre, cette étoile qui s’appelle « espérance ». Et quand vous sortirez de votre prière, quand vous rallumerez, vous verrez que les autres étoiles n’en étaient pas, elles n’étaient que de simples petits bouts de verre qui reflétaient la lumière de l’espérance !


Cette étoile espérance

Elle porte un autre nom, celui que Bernard de Clairvaux nous offrit : Marie, étoile de la mer. Bernard expliquait qu’au milieu des tempêtes de la mer, il fallait nous raccrocher à l’unique étoile qui pouvait nous éviter les écueils, nous mener à bon port et nous sauver de la noyade : la Vierge Marie. Il nous offrit cette belle prière que, peut-être, Saint-Louis disait :

Ô toi, qui que tu sois,
qui te sais vacillant sur les flots de ce monde
parmi les bourrasques et les tempêtes,
plutôt que faisant route sur la terre ferme,
ne détourne pas les yeux de l’éclat de cet astre
si tu ne veux pas te noyer durant les bourrasques.
Si surgissent en toi les vents des tentations,
si tu navigues parmi les écueils des épreuves
regarde l’étoile, appelle Marie.
Si tu es ballotté sur les vagues de l’insolence et de l’ambition,
du dénigrement ou de la jalousie,
regarde l’étoile, appelle Marie.
Si la colère, l’avarice ou les désirs de la chair
secouent l’esquif de ton âme,
regarde vers Marie.
Si, troublé par la démesure de tes crimes,
confus par l’infection de ta conscience,
terrifié par l’horreur du jugement,
tu commences à sombrer dans le gouffre de la tristesse, l’abîme du désespoir,
pense à Marie.
Dans les dangers, les angoisses, les incertitudes,
pense à Marie, appelle Marie.
Qu’elle ne s’éloigne pas de ton cœur.
Et pour être sûr d’obtenir le suffrage de ses prières,
ne néglige pas l’exemple de sa vie.
En la suivant, tu ne t’égares pas ;
en la priant tu ne désespères pas ;
elle te tient, tu ne t’écroules pas ;
elle te protège, tu ne crains pas ;
elle te guide, tu ne te lasses pas ;
elle te favorise, tu aboutis.
Ainsi par ta propre expérience tu sais à quel point se justifie la parole :
“Et le nom de la Vierge était Marie”.

2e Homélie, 17, Œuvres complètes. XX,

A la louange de la Vierge Mère, Bernard de Clairvaux


L’enfant prodigue

Terminons-en avec lui, ce pauvre garçon… Peut-être que la leçon qu’il nous laisse aujourd’hui est de « rentrer en nous-mêmes », de prendre le temps de regarder notre vie, puis de nous prendre en main, de nous lever, aidé de la main mariale, et de courir vers le Père qui nous attend sans se lasser. Alors, dans ce que nous pensions être une nuit privée d’étoiles, Dieu nous rendra notre robe baptismale, pure et intacte, il nous glissera l’anneau au doigt, le sceau de l’Esprit-Saint, il nous offrira les sandales de la liberté, et nous pourrons partager avec Lui le repas de l’espérance.



La petite fille espérance

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.

Et je n'en reviens pas.

Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.

Cette petite fille espérance.

Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Épouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L'Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne.

Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu'elles sont en bois.

C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

[...]

Mais l'espérance ne va pas de soi.

L'espérance ne

va pas toute seule.

Pour espérer, mon enfant,

il faut être bien heureux,

il faut avoir obtenu,

reçu une grande grâce.

[...]

La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur

le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la

petite espérance

S'avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs.

La première et la dernière.

Qui vont au plus pressé.

Au temps présent.

À l'instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que pour les deux grandes sœurs.

Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.

Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.

La petite, celle qui va encore à l'école.

Et qui marche.

Perdue entre les jupes de ses sœurs.

Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.

Au milieu.

Entre les deux.

Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.

Les aveugles qui ne voient pas au contraire.

Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.

Et que sans elle elles ne seraient rien.

Que deux femmes déjà âgées.

Deux femmes d'un certain âge.

Fripées par la vie.

C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.

Car la Foi ne voit que ce qui est.

Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n'aime que ce qui est.

Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Éternité.

L'Espérance voit ce qui sera.

Dans le temps et dans l'éternité.

Pour ainsi dire le futur de l'éternité même.

La Charité aime ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Éternité.

Dieu et le prochain.

Comme la Foi voit.

Dieu et la création.

Mais l'Espérance aime ce qui sera.

Dans le temps et dans l'éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité.

L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera.

Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera

Dans le futur du temps et de l'éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.

Sur la route montante.

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

Qui la tiennent par la main,

La petite espérance.

S'avance.

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l'air de se laisser traîner.

Comme une enfant qui n'aurait pas la force de marcher.

Et qu'on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres.

Et qui les traîne.

Et qui fait marcher tout le monde.

Et qui le traîne.

Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.


Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1912

Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Homélies sur la pénitence, 1,3-4; PG 49, 282-283.

Dieu se contente d'obtenir de nous un regret facile pour nous faire grâce de nos nombreux péchés. Voici une parabole à l'appui de cette affirmation. Il y avait deux frères. Après le partage de leur patrimoine, l'un d'eux resta à la maison et l'autre, après avoir dévoré toute sa part, se condamna à l'exil, ne pouvant supporter la honte de sa misère. J'ai choisi de vous raconter cette parabole pour vous enseigner qu'il y a un pardon pour les fautes postérieures au baptême, si nous le voulons vraiment. Je ne dis pas cela pour vous porter à l'insouciance, mais pour vous préserver du désespoir, car celui-ci nous fait plus de mal que l'indolence.


Donc, ce fils exilé offre l'image de ceux qui sont tombés après le baptême. Il est évident qu'il les représente, puisqu'il est appelé "fils". Car nul ne peut être appelé ainsi lorsqu'il n'est pas baptisé. En outre, il avait habité la maison de son père, qui lui avait donné une part de ses biens. Or, avant le baptême, on ne peut participer aux biens du Père, ni recevoir son héritage. Ainsi tous ces traits marquent la condition des fidèles. En outre, le prodigue était le frère d'un homme très estimable, et personne n'est un "frère" s'il n'a pas reçu la seconde naissance, celle que donne le Saint-Esprit.


Or, que dit le prodigue tombé dans la pire misère ? Je vais retourner chez mon père (Lc 15,18). La raison pour laquelle son père l'a laissé s'éloigner et ne l'a pas empêché de partir à l'étranger, c'était qu'il découvrirait clairement par expérience de quel bienfait l'on jouit en restant à la maison. Souvent Dieu, lorsque ces paroles ne peuvent nous persuader, permet à l'expérience des faits de nous apporter ses leçons.


Après s'être éloigné dans un pays étranger, le prodigue, ayant appris par ses propres déboires dans quelle misère on tombe en quittant la maison paternelle, s'en revint donc vers son père. Celui-ci ne lui garda pas rancune, mais le reçut à bras ouverts. Et pourquoi donc ? Parce qu'il était un père, non un juge. Et ce furent des danses, un festin, des réjouissances, bref toute la maisonnée rayonnait de joie.


Alors vous dites : "Est-ce ainsi que l'on récompense l'inconduite ?" On ne fête pas son inconduite, mais son retour ; ni son péché, mais sa conversion ; ni sa méchanceté, mais sa transformation. Bien plus, quand le fils aîné s'est indigné de toute cette joie, le père l'a calmé avec douceur en lui disant : Toi, tu vis toujours avec moi. Mais lui était perdu, et il est retrouvé ; il était mort, et il est revenu à la vie (cf. Lc 15,31.32). Lorsqu'il faut sauver celui qui se perd, ce n'est pas le moment de rendre des sentences, ni de faire une enquête minutieuse, mais uniquement celui de la miséricorde et du pardon.



Homélie de saint Augustin (+ 430) sur le psaume 138, Homélies sur les psaumes, ps 138, 5-6; CCL 40, 1992-1993.

De loin tu as compris mes pensées, tu as découvert mon sentier, tu as prévu tous mes chemins (cf. ps 138,3-4). Que signifie de loin ? Pendant que je suis encore voyageur, avant mon arrivée dans la patrie, tu as compris ma pensée. Songez au plus jeune fils (Lc 15,11-32, passim), car lui aussi est devenu le Corps du Christ, l'Église venue des nations païennes. Le plus jeune était parti au loin. En effet, un père avait deux fils. L'aîné n'était pas parti au loin, il travaillait aux champs et il symbolisait les saints qui, sous la Loi, observaient les pratiques et les préceptes de la Loi.


Mais le genre humain, qui s'était égaré dans le culte des idoles, était parti au loin. Rien, en effet, n'est aussi loin de celui qui t'a créé que cette image modelée par toi-même, pour toi. Le fils cadet partit donc dans une région lointaine, emportant avec lui sa part d'héritage et, comme nous l'apprend l'Évangile, il la gaspilla en menant une vie de désordre. Souffrant de la famine, il s'engagea au service d'un propriétaire du pays qui le chargea de garder un troupeau de porcs, et le malheureux, mais en vain, désirait se rassasier des gousses que mangeaient les porcs.


Après tant de malheurs et d'accablement, d'épreuves et de dénuement, il se rappela son père et voulut revenir vers lui. Il se dit : Je me lèverai, et j'irai vers mon père. Reconnaissez donc sa voix dans cette parole du psaume : Tu sais quand je m'asseois et quand je me lève (Ps 138,2). Je me suis assis dans la misère, je me suis levé dans le désir de ton pain. De loin tu as compris mes pensées. Aussi, dans l'Évangile, le Seigneur nous dit-il que son père vint au-devant de lui. C'est vrai, parce qu'il avait compris de loin ses pensées. Tu as prévu tous mes chemins. Lesquels ? sinon les mauvais chemins qu'il avait suivis pour abandonner son père, comme s'il pouvait se cacher à ses regards qui le réclament, ou comme si l'écrasante misère qui le réduisait à garder les porcs n'était pas le châtiment que le père lui infligeait, dans son éloignement, en vue de le recevoir à son retour ?


Il ressemblait à un fuyard qu'on arrête, poursuivi par la légitime revendication de Dieu, qui sévit contre nos passions, où que nous allions, si loin que nous puissions nous éloigner. Donc, comme un fuyard qu'on arrête, il dit : Tu as découvert mon sentier, et tu as prévu tous mes chemins. Avant même que j'y sois entré, avant même que j'y aie marché, tu les as vus d'avance. Et tu as permis que je suive mes chemins dans la peine, pour que, si je ne voulais plus peiner, je revienne dans tes chemins.


Parce qu'il n'y a pas de dissimulation dans mon langage (cf. Ps 138,4). Pourquoi parle-t-il ainsi ? Parce que je confesse ma faute devant toi : j'ai suivi mon propre sentier, je me suis éloigné de toi ; je t'ai quitté, toi auprès de qui j'étais bien ; et pour mon bien, il a été mauvais pour moi d'avoir été sans toi. Car, si je m'étais trouvé bien sans toi, je n'aurais peut-être pas voulu revenir à toi.


Donc le psalmiste qui confesse ainsi ses péchés déclare qu'il est le Corps du Christ, maintenant qu'il est justifié, non par lui-même, mais par la grâce, lorsqu'il dit : Il n'y a pas de dissimulation dans mon langage.


Prière

Dieu qui as réconcilié avec toi toute l'humanité en lui donnant ton propre Fils, augmente la foi du peuple chrétien, pour qu'il se hâte avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent. Par Jésus Christ.

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