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IVe dimanche du temps ordinaire (B)

Procrastination spirituelle…



Psaume 94 (95),

Anonyme,

Psautier d’Utrecht, MS Bibl. Rhenotraiectinae I Nr 32., IXe siècle,

folio 55 verso, 33 x 25 cm, 108 feuilles en vélin,

Bibliothèque de l’université, Utrecht (Pays-Bas)


Lecture du livre du Deutéronome (Dt 18, 15-20)

Moïse disait au peuple : « Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. C’est bien ce que vous avez demandé au Seigneur votre Dieu, au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez : “Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir !” Et le Seigneur me dit alors : “Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte. « Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra.” »


Psaume 94

Venez, crions de joie, pour le Seigneur,

acclamons notre Rocher, notre salut !

Allons jusqu’à lui en rendant grâce,

par nos hymnes de fête acclamons-le !


Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,

adorons le Seigneur qui nous a faits.

Oui, il est notre Dieu ;

nous sommes le peuple qu’il conduit

le troupeau guidé par sa main.


Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?

« Ne fermez pas votre cœur comme au désert

comme au jour de tentation et de défi,

où vos pères m’ont tenté et provoqué,

et pourtant ils avaient vu mon exploit. »


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (I Co 7, 32-35)

Frères, j’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde, elle cherche comment plaire à son mari. C’est dans votre intérêt que je dis cela ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, mais pour vous proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.


Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 1, 21-28)

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.


Le psaume 94 complet

01 Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut !

02 Allons jusqu'à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le !

03 Oui, le grand Dieu, c'est le Seigneur, le grand roi au-dessus de tous les dieux :

04 il tient en main les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui ;

05 à lui la mer, c'est lui qui l'a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries.

06 Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits.

07 Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ?

08 « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi,

09 où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit.

10 « Quarante ans leur génération m'a déçu, et j'ai dit : Ce peuple a le coeur égaré, il n'a pas connu mes chemins.

11 Dans ma colère, j'en ai fait le serment : Jamais ils n'entreront dans mon repos. »


Ce que je vois

Dans la combe entre les deux ravins, on distingue la psalmiste, dos tourné, qui tient en main un livre. Il désigne de la main gauche le Christ-Logos, imberbe et couronné d’une auréole crucifère, entouré de six anges, ordonnant ainsi au peuple de louer le Seigneur, thème de l’ensemble du psaume.


Sous le Christ est dessinée la porte de la ville surmontée de statues de dieux païens, car le Logos est (verset 3) : « le grand Dieu, c'est le Seigneur, le grand roi au-dessus de tous les dieux ». Sur deux piédestaux qui encadrent la porte, on distingue à gauche un taureau, et à droite un mouton, animaux destinés aux sacrifices.


Sur le sommet des deux collines qui encadrent la scène, deux groupes de fidèles se tournent vers le Seigneur pour lui présenter actions de grâces et cris de joie (verset 2) : « Allons jusqu'à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le ! »


En bas, à droite, un autre groupe vient s'agenouiller devant le Seigneur, leur créateur (verset 6) : « Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits ». Au-dessus d'eux se trouve un groupe de moutons illustrant le verset 7 : « Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. »


Sur le côté gauche, Moïse frappe le rocher d'où jaillit l’eau rappelant l’histoire de Massa et Mériba (versets 8 et 9) : « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit ». Aaron et les enfants d'Israël sont derrière lui.


Le texte massorétique exact dit : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? Ne fermez pas votre cœur comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. » Massa et Meriba, en réalité, ce sont deux lieux qui ne figurent sur aucune carte : l'histoire s'est passée à Rephidim (aujourd'hui on situe cette oasis dans le Sud du Sinaï, au Wadi Feiran). On a campé là, mais il n'y avait pas d’eau ; très vite, entre le peuple et Moïse, le ton a monté : faire camper tout le peuple dans un endroit où il n'y avait rien à boire, c'était certainement pour les faire tous mourir de soif ; c'est ce qu'on a pensé. Comme on pouvait s'y attendre, ce genre de récrimination a été ressentie par Moïse comme l'injure suprême ; lui, pourtant, continuait à faire confiance à son Dieu ; s'il les avait menés jusque-là, il saurait aussi les faire survivre. Et c'est là, en réponse à cette foi de Moïse et en pardonnant la méfiance du peuple, que Dieu a fait jaillir l'eau d'un rocher. Pour que cela ne se reproduise plus jamais, Moïse a donné à ce lieu mémorable le double nom de Massa et Meriba qui veut dire épreuve et querelle parce qu'on avait querellé Dieu.


L'eau du rocher se déverse dans une mer remplie de poissons qui s'étend sur le fond du tableau (verset 5) : « à lui la mer, c'est lui qui l'a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries. »


Un psaume invitatoire

Ce psaume fait partie des psaumes invitatoires, c’est-à-dire du premier psaume que l’on dit, juste après l’introduction du premier office de la Liturgie des Heures. Le Dictionnaire de Liturgie de Dom Robert Le Gall nous précise :

De l’adjectif latin invitatorius : « qui invite ». Le Psaume « invita­toire » est celui, qui, au début du premier office du jour, « invite » à la louange divine. L’invitatoire traditionnel est le Psaume 94, mais les Psaumes 66, 99 et 23 peuvent être choisis. Si le premier office du jour est Laudes, on doit dire l’invitatoire au début de cette Heure.

Nous sommes invités à la louange. Non pas convoqués, non pas obligés, mais invités, car Dieu respecte notre liberté. Même si tout est « dans sa main » (Jn 3, 35 : « Le Père aime le Fils et il a tout remis dans sa main »), il n’agit pas sur notre volonté, sauf si nous la lui offrons, comme le prie Charles de Foucauld : « Je suis prêt à tout, j'accepte tout. Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, je ne désire rien d'autre, mon Dieu » ; ou encore saint Ignace de Loyola : « Prenez, Seigneur, et recevez, Toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté ; Tout ce que j'ai et possède ; Vous me l'avez donné ; à vous, Seigneur, je le rends. Tout est vôtre, disposez-en selon votre entière volonté. Donnez-moi de vous aimer, Donnez-moi votre grâce, celle-ci me suffit. »


S’en remettre à la volonté de Dieu, dans la confiance… C’est ce que les Hébreux ont refusé de faire, récriminant contre Moïse et le Seigneur. Ils se trouvent confrontés à une épreuve, et préfèrent la querelle plutôt que la soumission : Massa (épreuve) et Meriba (querelle).


Le rocher qui abreuve

Et la structure du psaume nous montre bien que nous sommes à la croisée des chemins, au choix à faire. Nous sommes, dès l’origine de l’homme, et dès le début du psaume, invités à la louange : « Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! » Il est le rocher sur lequel nous pouvons nous appuyer. Le mot « rocher » revient souvent dans la Bible, soit pour désigner une montagne particulière, l’Horeb, le Sinaï, le mont Thabor ; soit pour nommer le Golgotha, ce rocher sur lequel Jésus fut crucifié ; soit pour nommer (surtout dans les psaumes) Dieu comme étant le rocher qui nous sauve (Ps 70, 3), celui sur lequel on peut s’appuyer (Ps 61, 3), celui qui nous protège telle une maison fortifiée (Ps 30, 3) ; soit pour nous faire comprendre que c’est par ce rocher que nous sommes abreuvés de notre inextinguible soif (ps 77, 15).


Mais saint Paul ira encore plus loin (I Co 10, 2-4) : « Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. »


Ce rocher spirituel, que peut-il être d’autre que ces tables de pierre (en rocher) qu’ils portaient dans une arche et qui les accompagnaient dans le désert ? Ces Tables sur lesquelles Moïse frappera de ce bâton et d’où coulera la source d’eau vive. C’est la Loi qui nous abreuve. Et Jésus sera lui-même ce rocher qu’un soldat frappera du même bâton, et d’où jaillira la nouvelle source d’eau vive, la nouvelle Loi d’amour (Jn 19, 34) : « un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. » N’est-ce pas cette même source que Jésus promît à la Samaritaine (Jn 4, 13-14) : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »


Tout cela nous a donc été annoncé, promis, et préfiguré dans le Premier Testament. Tout cela mérite la louange à laquelle nous appelle le psaume : « Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! Allons jusqu'à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le ! (…) Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits. Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main ».


Mais…

Mais nous sommes velléitaires, et nous avons la mémoire courte ! Comme le peuple des Hébreux. Nous devrions plus souvent lire le Premier Testament… Car il nous montre peut-être que ne sommes pas encore mûrs dans notre foi, que nous sommes encore des enfants (He 5, 12) : « Depuis le temps, vous devriez être capables d’enseigner mais, de nouveau, vous avez besoin qu’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu ; vous en êtes au point d’avoir besoin de lait, et non de nourriture solide. » Que sont donc ces « tout premiers éléments des paroles de Dieu » ?


Peut-être qu’à l’image des Hébreux, nous récriminons continuellement dans le désert de nos vies, préférant l’esclavage de nos Égyptiens, nos péchés, plutôt que de nous rappeler que Dieu les a noyés dans les eaux du passage, les eaux de notre baptême, qu’il nous protège et nous guide par sa nuée, son Esprit, qui nous accompagne jour et nuit (Ex 13, 21) : « Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : le jour dans une colonne de nuée pour leur ouvrir la route, la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer ; ainsi pouvaient-ils marcher jour et nuit. »


Peut-être avons-nous les yeux rivés sur notre vie, nos difficultés, nos peines et nos douleurs, et que nous ne savons plus lever la tête (Jn 4, 35-36) : « Ne dites-vous pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur. » Nous saurions lire les signes de ce monde terrestre sans discerner les signes du ciel ? Il suffit simplement de lever des yeux et de constater que Dieu a doré nos champs, que Dieu attend sa récolte. Et ce, dès maintenant !


Le balancier ecclésial

Car c’est bien le sens de la deuxième partie du psaume : « Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. « Quarante ans leur génération m'a déçu, et j'ai dit : Ce peuple a le coeur égaré, il n'a pas connu mes chemins. Dans ma colère, j'en ai fait le serment : Jamais ils n'entreront dans mon repos. »


Mais pour le comprendre, il est utile de revenir à un élément plus prosaïque : l’horloge. Non pas l’horloge qui égrène les heures de nos vies, mais l’horloge à balancier qui est comme le métronome du discours moral de l’Église : un coup à gauche, un coup à droite. Pendant plusieurs siècles, de la scolastique à l’après seconde guerre mondiale, nous étions sous le coup d’une morale répressive : si tu pèches, tu iras en enfer. L’acmé se situant au Moyen-âge où l’on exposait aux yeux des malades des retables de Jugement dernier (comme aux Hospices de Beaune) pour les inviter à la conversion, et à la confession, avant de vivre le grand passage. On faisait peur, peur des enfers, peur du Jugement, peur d’un Dieu implacable, voire vengeur et nous appelant, à la suite du jansénisme, à la souffrance rédemptrice. La morale chrétienne était une morale de crainte. Une crainte qui nous obtiendrait le salut.


Puis, le balancier est parti de l’autre côté. Après la peur répressive, on découvrait la morale permissive : « On ira tous au Paradis » chantait Polnareff. N’ayez plus peur, nous avons un Dieu d’amour et de liberté. C’est vrai, totalement vrai. Mais réducteur… Comment aimer en toute vérité s’il n’y a plus de limites ? Je me rappelle ce que m’expliquait ce jeune homme qui passait d’une fille à l’autre : « Mais je les aime. Je leur donne tout. Mais quand j’ai tout donné, je change ! Où est donc le mal ? » Je ne vais ni épiloguer, ni commenter cette question, sinon, nous y serons encore demain. Mais il n’empêche qu’un double constat peut être fait : d’abord, un amour sans limite ne peut qu’entraîner à la mort (il suffit de relire La Naissance de la tragédie de Friedrich Nietzsche) ; mais, surtout, de constater qu’on ne parle plus de Jugement dernier, ni de salut des âmes, ni de confession. Même le péché est devenu une notion extrêmement élastique à l’aune d’une casuistique toute jésuite… Relisez Les Provinciales de Blaise Pascal. Plus de peur à avoir, plus de crainte, plus d’effort à faire : on sera tous sauvés. Mais saint Paul précise (Rm 8, 24) : « Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ? » Comment espérer le salut s’il nous est irrémédiablement assuré ? Comment être sauvé si nous n’avons plus besoin d’espérance, et encore plus, comme continue Paul (verset 25) : « Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. » Il est donc bien question de persévérance…


Procrastination spirituelle

Ainsi, si nous sommes tous sauvés sans crainte, nous réduisons notre vie spirituelle à une sorte de procrastination continuelle : on remet au lendemain la conversion que l’on devrait vivre aujourd’hui… Relisons le psaume :

« Aujourd'hui écouterez-vous sa parole ? « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi, où vos pères m'ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. « Quarante ans leur génération m'a déçu, et j'ai dit : Ce peuple a le coeur égaré, il n'a pas connu mes chemins. Dans ma colère, j'en ai fait le serment : Jamais ils n'entreront dans mon repos. »

Ce n’est pas un simple extrait d’un texte biblique, c’est la Parole de Dieu, « de nouveau, vous avez besoin qu’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu ». Une parole qui commence par cet « aujourd'hui ». Et ce mot se trouve aussi dans le Nouveau Testament, ne serait qu’en priant le Notre Père (Mt 6, 11) : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. ». Un aujourd’hui que le Christ adresse à chacun de nous, comme à Zachée (Lc 19, 5) : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » Un aujourd’hui qui est une promesse (Lc 23, 43) : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » Je ne peux que vous exhorter à aller lire en annexe le commentaire de ce psaume qu’en fait l’épître aux Hébreux (He 3, 13) : « Au contraire, encouragez-vous les uns les autres jour après jour, aussi longtemps que retentit l’« aujourd’hui » de ce psaume, afin que personne parmi vous ne s’endurcisse en se laissant tromper par le péché. » .


Parfois ce mot se lit sous d’autres formes. Amusez-vous à chercher le nombre de fois où apparaissent, par exemple, les mots « maintenant » (141 fois) ou « aussitôt » (76 fois) et vous serez bien surpris… C’est donc aujourd’hui, maintenant et aussitôt qu’il nous faut nous convertir. Pas simplement pour échapper aux conséquences de nos péchés (« Jamais ils n'entreront dans mon repos »), mais peut-être pour éviter de décevoir notre Dieu (« Quarante ans leur génération m'a déçu ») qui attend beaucoup de notre volonté (« que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » ; Mt 7, 21 « Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux »), et qui surtout, attend notre louange, et veut nous guider et nous protéger (« Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu'il conduit, le troupeau guidé par sa main. »)


Dieu ne nous sauvera pas sans notre consentement sans notre volonté, sans notre désir, sans nos efforts, si minimes soient-ils. Car, son seul désir est de nous sauver. Alors, faisons notre « part du contrat » en refusant toute procrastination spirituelle !


Car c’est bien le désir profond du notre Sauveur (Jn 6, 37-40) : « Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. Car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. » Donc, « aujourd’hui, ce dimanche, ne fermons pas notre coeur mais écoutons la voix du Seigneur ».



Lettre aux Hébreux (He 3, 7-19 et 4, 1-13) sur le Psaume 94 :

« C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint dans un psaume (Ps 94) : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au temps du défi, comme au jour de l’épreuve dans le désert, quand vos pères m’ont mis à l’épreuve et provoqué. Alors ils m’ont vu à l’œuvre pendant quarante ans ; oui, je me suis emporté contre cette génération, et j’ai dit : Toujours ils ont le cœur égaré, ils n’ont pas connu mes chemins. Dans ma colère, j’en ai fait le serment : On verra bien s’ils entreront dans mon repos ! Frères, veillez à ce que personne d’entre vous n’ait un cœur mauvais que le manque de foi sépare du Dieu vivant. Au contraire, encouragez-vous les uns les autres, jour après jour, aussi longtemps que retentit l’« aujourd’hui » de ce psaume, afin que personne parmi vous ne s’endurcisse en se laissant tromper par le péché. Car nous sommes devenus les compagnons du Christ, si du moins nous maintenons fermement, jusqu’à la fin, notre engagement premier. Il est dit en effet : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au temps du défi. Qui donc a défié Dieu après l’avoir entendu ? N’est-ce pas tous ceux que Moïse avait fait sortir d’Égypte ? Contre qui Dieu s’est-il emporté pendant quarante ans ? N’est-ce pas contre ceux qui avaient péché, et dont les cadavres sont tombés dans le désert ? À qui a-t-il fait le serment qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient refusé de croire ? Nous constatons qu’ils n’ont pas pu entrer à cause de leur manque de foi. Craignons donc, tant que demeure la promesse d’entrer dans le repos de Dieu, craignons que l’un d’entre vous n’arrive, en quelque sorte, trop tard. Certes, nous avons reçu une Bonne Nouvelle, comme ces gens-là ; cependant, la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas accueillie avec foi par ses auditeurs. Mais nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos dont il est dit : Dans ma colère, j’en ai fait le serment : On verra bien s’ils entreront dans mon repos ! Le travail de Dieu, assurément, était accompli depuis la fondation du monde, comme l’Écriture le dit à propos du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de tout son travail. Et dans le psaume, de nouveau : On verra bien s’ils entreront dans mon repos ! Puisque certains doivent encore y entrer, et que les premiers à avoir reçu une Bonne Nouvelle n’y sont pas entrés à cause de leur refus de croire, il fixe de nouveau un jour, un aujourd’hui, en disant bien longtemps après, dans le psaume de David déjà cité : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur. Car si Josué leur avait donné le repos, David ne parlerait pas après cela d’un autre jour. Ainsi, un repos sabbatique doit encore advenir pour le peuple de Dieu. Car Celui qui est entré dans son repos s’est reposé lui aussi de son travail, comme Dieu s’est reposé du sien. Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos-là, afin que plus personne ne tombe en suivant l’exemple de ceux qui ont refusé de croire. Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes ».



La Prière du Père Benoît Billot « Chaque matin, la foule des priants se laisse éveiller à l'appel de ce Psaume 94 »

« Chaque matin, la foule des priants se laisse éveiller à l'appel de ce Psaume 94, chaque matin, le voilà qui emplit ma bouche et résonne à mes oreilles. Oui, c'est bien aujourd'hui que je veux entendre Ta voix, au milieu du fracas incessant des mille autres voix qui emplissent ma tête et mes sens. Pourquoi Ta voix ne résonne-t-elle pas comme le roulement du tonnerre ? Pourquoi se fait-Elle sentir seulement dans la discrétion, comme un doux souffle de vent à peine perceptible ? Une fois encore, j'ai ouvert le Livre des Psaumes. Ligne après ligne, j'écoute le cri du Quatre-vingt-quatorzième. Mon cœur est-il donc si endurci, que je ne perçoive que des mots imprimés sur un morceau de papier, et peut-être trop souvent répétés ? Ton souffle va-t-il faire frémir la feuille et animer les paroles ? Parle, Seigneur, et permets à mon cœur d'accueillir ce message que Tu me destines pour aujourd'hui ! »



COMMENTAIRE DU PSAUME 94, d’Yves BEAUPERIN, de l’Institut

« Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi... »


Littéralement, le texte dit : « N’endurcissez pas vos cœurs comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert, où vos pères m’éprouvaient, me tentaient, alors qu’ils me voyaient agir ». Le psaume 94 fait donc clairement allusion à l’épisode de l’eau jaillie du rocher, relaté par Exode 17, 1-7 et qui se termine par cette affirmation :

« (Moïse) donna à ce lieu le nom de Massa et Meriba, parce que les Israélites cherchèrent querelle et parce qu’ils mirent YHWH à l’épreuve en disant : « YHWH est-il au milieu de nous, ou non ? »


Cette mise à l’épreuve de Dieu par les Israélites consistait ici à réclamer de l’eau à boire : « Le peuple y souffrit de la soif, le peuple murmura contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Egypte ? Est-ce pour me faire mourir de soif, moi, mes enfants et mes bêtes ? » (Ex 17, 3)


Mais cet épisode fait suite à celui de la manne et des cailles (Ex 16, 1-36), où le peuple réclamait déjà du pain. Autrement dit, le peuple n’arrive pas à croire à la capacité de Dieu à s’occuper de ses besoins matériels, malgré tout ce que Dieu a déjà fait pour lui. Il s’agit d’un manque de confiance en la Providence de Dieu.


Ce manque de confiance en Dieu est quelque chose de très grave, puisque l’Eglise catholique fait réciter ce psaume, chaque jour, comme invitatoire à l’Office des lectures et donc comme premier psaume de chaque journée (du moins, avant la Réforme liturgique de Vatican II, qui a amené à proposer d’autres psaumes invitatoires (psaumes 66, 99, 23) qui n’ont pas, à notre avis, le même impact théologique que ce psaume 94). C’est donc chaque jour que l’Eglise nous remet en mémoire cet épisode, en nous invitant à réagir autrement que les Israélites, c’est-à-dire « en écoutant la Parole de Dieu », dont le message essentiel est celui-ci : Dieu est le maître de l’Histoire et de notre histoire et ce Dieu est un Dieu d’amour, « qui sait à chaque instant ce dont nous avons besoin » (Mt 6, 32), amour de Dieu dont rien ne pourra nous séparer, ni « la détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive » (Rm 8, 35).


Rabbi Iéshoua de Nazareth fait également allusion à cet épisode de Massa et Meriba dans la demande du Notre Père, que Marcel Jousse traduit : « Ne nous fais pas venir en Epreuve », mais qu’il aurait préféré traduire : « Ne nous fais pas venir à Epreuve », « Epreuve » étant la traduction de « Massa ». Autrement dit, ce que Iéshoua nous fait demander dans le Notre Père, c’est donc : « Ne nous fais pas venir à ce lieu où nos pères t’ont tenté en doutant de ta puissance et donc, en t’obligeant à la manifester à contretemps ».


Si le manque de confiance est grave, la confiance en Dieu est quelque chose d’essentiel, puisque sans elle impossible « d’entrer dans le repos de Dieu ». Ce repos de Dieu, ce n’est pas seulement le sabbat définitif, celui des Cieux. C’est déjà le repos ici-bas, car seule la confiance en Dieu peut apaiser l’âme de toute crainte et de toute phobie, car c’est grâce à elle seule qu’on peut affirmer : « Dans la paix, moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance. » (Ps 4, 9) « Il n’a pas connu mes chemins... »


Mais ce repos est refusé au peuple d’Israël, au désert, parce qu’il n’a pas connu « les chemins du Seigneur ». En fait, par son manque de confiance en Dieu, Israël refuse de reconnaître que les événements qu’ils traversent sont des chemins par lesquels Dieu le conduit, avec amour et pour son bien, pour le faire accéder à une connaissance supérieure.


C’est ce que le Deutéronome nous révèle au sujet de la manne et de la faim physique que Dieu avait permise avant de la donner à son peuple : « Souviens-toi de tout le chemin que YHWH ton Dieu t’a fait faire pendant quarante ans dans le désert, afin de t’humilier, de t’éprouver, et de connaître le fond de ton cœur : allais-tu ou non garder ses commandements ? Il t’a humilié, il t’a fait sentir la faim, il t’a donné la manne que ni toi ni tes pères n’aviez connue, pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de YHWH. Le vêtement que tu portais ne s’est pas usé et ton pied n’a pas enflé, au cours de ces quarante ans !


Comprends donc que YHWH ton Dieu te corrigeait comme un père corrige son enfant, et garde les commandements de YHWH ton Dieu pour marcher dans ses voies et pour le craindre. » (Dt 8, 2-6)


Ces chemins par lesquels Dieu fait passer l’Humain sont une pédagogie de Dieu sur celui-ci. Ils sont l’expression de la volonté de Dieu sur l’Humain. Or, en quoi consiste cette volonté de Dieu ?


Dans le Notre Père, Rabbi Iéshoua nous fait demander : « que soit fait ton vouloir, ainsi que dans les cieux, de même sur la terre ». La volonté de Dieu sur la terre est donc la même que la volonté de Dieu dans les Cieux. Quelle est donc cette volonté de Dieu dans les Cieux ?


« Quelle est la volonté du Père ? C’est d’engendrer le Fils. Et même davantage : le Père n’est rien d’autre qu’engendrement du Fils. La volonté du Père, c’est le Père lui-même qui, dans une extase éternelle se dépouille de l’Essence divine pour la donner au Fils. Et si le Père était autre chose que cette extase, aussi vrai que Dieu existe, jamais nous ne pourrions faire sa volonté. » (Jean BORELLA, La Charité profanée, subversion de l’âme chrétienne, Dominique Martin Morin, 1979, p. 265).


« Que fait le Père en engendrant le Fils ? Il se dépouille entièrement de l’Essence divine pour la donner au Fils. Et que fait le Fils dans la relation de filiation ? Il se dépouille entièrement de l’Essence pour la rapporter au Père. Par la génération éternelle l’Essence divine est aimée par le Père dans le Fils ; par la filiation éternelle l’Essence divine est aimée par le Fils dans le Père. Ainsi le Saint-Esprit est l’Amour et le Don hypostatiques dans lequel s’unissent le Père et le Fils. » (Jean BORELLA, La Charité profanée, subversion de l’âme chrétienne, Dominique Martin Morin, 1979, p. 297.)


La volonté du Père est d’engendrer son Fils. Mais attention à ne pas se laisser piéger par le vocabulaire employé. Cette génération n’a rien de « physique » comme celle d’un père terrestre engendrant un fils terrestre. Il s’agit d’une génération « intellectuelle » : le Fils n’est autre que l’expression du Père, il est la Parole que « prononce » le Parlant. Et pour le Parlant, « se dépouiller » de l’Essence divine, c’est l’exprimer totalement et parfaitement par sa Parole. Et pour la Parole, « se dépouiller » de l’Essence divine, c’est être totalement et parfaitement l’expression du Parlant. Et ce Souffle de la Parole qu’est l’Esprit-Saint n’est autre que la conscience que le Parlant a de sa Parole en l’exprimant, conscience qui est aussi celle que la Parole a du Parlant en étant expression de ce Parlant. Et cette conscience que le Parlant a de sa Parole et la Parole du Parlant est Amour du Parlant pour sa Parole et de la Parole pour le Parlant. La volonté du Père est donc essentiellement celle de s’exprimer.


Or la volonté du Père n’est pas de s’exprimer uniquement par sa Parole éternelle et incréée qu’est son Verbe « intérieur ». Elle est aussi de s’exprimer par son Verbe « extérieur » qu’est le Dieu-Homme et par la Création en laquelle celui-ci à son tour s’exprime. Le Mimème intérieur du Parlant, éternel et incréé, devient Analogème mimodramatique en le Dieu-Homme et Analogème mimoplastique en la Création.


En particulier, chaque Humain faisant partie de cette Création, est une expression analogique, temporelle et créée, du Parlant dans sa Parole par l’Esprit. Mais cette expression analogique qu’est tout Humain du Parlant, si elle est temporelle et spatiale, n’est pas pour autant factuelle, c’est-à-dire appartenant à un instant du passé, mais actuelle, c’est-à-dire permanente, effective à chaque instant qui s’écoule. C’est ici et maintenant que chaque Humain a vocation à être expression analogique du Parlant dans sa Parole par l’Esprit. Nous disons bien : « a vocation à être », parce que si, dans le projet de Dieu, l’Humain est fait « comme ombre et ressemblance de Dieu » (Gn 1, 26), dans sa réalisation (Gn 1, 27), l’Humain est seulement fait comme ombre, la ressemblance étant à venir. Dieu, en effet, laisse à chaque Humain la liberté de devenir ou non expression du Parlant dans la Parole par l’Esprit. La volonté du Père, du Parlant, sur chaque Humain est donc que celui-ci devienne une expression analogique aussi globale que possible, ici et maintenant.


Cela signifie que chaque Humain, à chaque instant de sa vie, là où il est, dans les circonstances particulières qu’il est amené à vivre, doit s’accepter comme expression globale du Parlant. Pour chaque Humain, l’ici et maintenant constitue une expression du Parlant qu’il est invité à laisser se faire. Ici et maintenant, ce qui est et ce qui advient proviennent de l’amour du Parlant et se proposent à l’Humain comme projet d’amour. La vocation de l’Humain est de se laisser aimer par Dieu, de se laisser façonner par Dieu, à travers ce qui est et ce qui advient, afin de devenir cette ressemblance du Parlant qui lui exprime quelque chose de son infinie perfection.


Par suite du péché, l’Humain a beaucoup de mal à accepter de se laisser être une expression du Parlant dans la Parole par l’Esprit. Déjà, à l’origine, l’Humain n’a pas accepté l’état dans lequel Dieu l’avait placé : au Jardin de Plaisance, avec le droit de manger de tous les arbres, excepté de l’arbre du connaître bon et mauvais. Il a voulu passer d’un état à une action, d’une recevance à une acquérance, en se saisissant du fruit de l’arbre du connaître bon et mauvais. L’Humain veut agir, veut faire au lieu d’être, à chaque instant, ce que Dieu lui donne d’être. Cela se traduit par le fait que l’Humain est, à chaque instant, dans ses pensées, son rejeu, ressassant son passé et se projetant dans l’avenir, au lieu de se laisser jouer, ici et maintenant, par ce qui est et ce qui advient. L’erreur fondamentale de tout être humain est d’être persuadé que le bonheur, c’est de faire ce que l’on aime, alors que le vrai bonheur est d’aimer ce que l’on est amené à faire, ici et maintenant. La véritable sagesse est d’être constamment présent à l’instant présent. Roger Vittoz et Georges Pégand ont bien montré combien l’envahissement de l’émissivité de la pensée – ce que Marcel Jousse appelle le rejeu – au détriment de la réceptivité – ce que Marcel Jousse appelle le jeu – est préjudiciable à l’équilibre psychique de l’être humain.


Par suite, cette expression que tout Humain a vocation d’être doit devenir pédagogie de Dieu sur l’Humain, d’une part, parce que Dieu est obligé d’avertir l’Humain qu’il se trompe et fait fausse route, et c’est le rôle de la souffrance ; d’autre part, parce que Dieu est obligé de réajuster constamment son projet sur l’Humain, comme un bon professeur s’adapte aux difficultés de son élève et lui propose, à chaque fois, des exercices adaptés, susceptibles de le faire progresser. Malheureusement, l’Humain a encore plus de mal à accepter cette pédagogie de Dieu, à croire à l’amour de Dieu qui tient tout dans sa main et à lui faire confiance. Ce fut la tentation constante du peuple d’Israël, au désert, de ne pas faire confiance à Dieu pour la nourriture, la boisson et la lutte contre ses adversaires et de tenter Dieu, en l’obligeant à intervenir de façon spectaculaire pour rendre confiance à son peuple. Notre réflexe est de demander à Dieu de guérir d’une maladie, de réussir à un examen, de trouver un emploi, etc., et non pas de lui demander que son projet sur nous se réalise, que s’accomplisse sa volonté, en s’abandonnant à son amour.


« Ses mains les ont pétries... le troupeau guidé par sa main… »

On l’aura compris, l’Humain est créé ontologiquement à l’image de Dieu, mais il lui est laissé le libre choix de devenir ou non la ressemblance de Dieu.


L’image de Dieu, c’est le projet que Dieu a formé sur chaque Humain qu’il fait venir à l’existence. C’est l’archétype, le féminin qui est en tout être humain.


Lorsque le masculin de l’Humain, c’est-à-dire sa volonté et son intelligence, accepte que Dieu réalise sur lui son projet, alors il s’unit à son féminin et devient l’Epoux fécond, capable d’engendrer l’enfant, qui est l’Homme nouveau, ressemblance réalisée de Dieu.


On voit donc qu’il y a interaction continuelle entre l’ontologique et l’événementiel, entre le projet de Dieu sur l’Humain et les événements que traverse l’Humain pour transformer le projet en réalité, entre ce qui est et ce qui advient.


C’est la raison pour laquelle, le psaume 94, avant de donner le grave avertissement : « Ne fermez pas votre cœur comme au désert », commence par rappeler que Dieu est la source ontologique de l’image, en tant que Dieu créateur : « Il tient en mains les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui ; à lui, la mer, c’est lui qui l’a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries. » (Ps 94, 4-5)


Il rappelle ensuite que Dieu, comme un pédagogue, dirige les événements que traverse son peuple, afin de lui permettre, à travers cet événementiel, d’accéder à la ressemblance : « Nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main. » (Ps 94, 7)


On remarquera, au passage, que les « mains de Dieu » sont citées trois fois dans ces deux passages. Et l’analogie à laquelle renvoie l’affirmation : « ses mains les ont pétries » est celle d’un pétrissage, d’un modelage. Mais attention à ne pas donner à la Création un sens statique, appartenant une fois pour toutes au passé, car, alors, il peut devenir difficile de saisir le lien profond qui existe entre création et histoire, entre ontologique et tropique.


La Création est une expression de Dieu. Tout ce qui existe est comme les gestes des mains de Dieu, son rejeu corporel-manuel, pour parler de façon anthropomorphique.

L’Histoire est aussi une expression de Dieu. Tout ce qui advient est comme la Geste immense de Dieu, Geste pédagogique destinée à conduire l’Humain vers la ressemblance.

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