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Jeudi, 19e semaine du T.O. — année impaire

Pardon ou par don ?



Le serviteur impitoyable

Enlumineur du scriptorium de Reichenau (début XIe siècle)

Enluminure sur parchemin, 30,5 x 33,3 cm, entre 1000 et 1020, Évangéliaire de Reichenau

Bayerische Staatsbibliothek, Munich (Allemagne)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 18, 21 à 19, 1)

En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent). Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.” Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. « Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !” Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.” Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait. Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?” Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Lorsque Jésus eut terminé ce discours, il s’éloigna de la Galilée et se rendit dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain.


Méditation

L’économe du Roi : Ça m’ennuie, mais il me faut prévenir mon maître… Un de ses affidés lui doit une somme considérable depuis un bon moment. Et le royaume a besoin de cet argent. Il va bien falloir qu’il rembourse depuis tout ce temps, ça ne peux plus durer…


Ô mon Dieu. Il est en colère. Voici que je viens de lui annoncer la nouvelle. Il est parti dans une rage folle. Il m’a demandé de convoquer immédiatement cet homme pour lui faire payer sa dette ou lui faire rendre gorge. J’y cours !


J’ai eu bien du mal à le faire venir jusqu’au Palais. Le moins qu’on puisse dire est qu’il trainait les pieds. Et sa maison… une vraie misère ! Un taudis où il vit avec femme et enfants. Mais qu’a-t-il donc pu bien faire de ces dix mille talents ? C’est quand même une somme énorme ! Des mauvais investissement ? Le Jeu ? Ou une simple gabegie quotidienne ? Voyons comment il va se justifier devant le Roi… Oh, il tombe à genoux, pleure et implore, supplie, s’arrache sa tunique… Le Roi vient de le condamner à la prison dans l’attente du remboursement de sa dette. En même temps, je me demande comment il pourra travailler pour gagner quelque chose s’il est en prison ! Mais c’est ainsi. Vous verriez ce pauvre homme : il supplie avec force larmes. Et c’est là que je me rends compte, une nouvelle fois que nous avons un bon roi. Il n’est pas impartial, il est plus que cela, généreux jusqu’à se dépouiller de lui-même. On pourrait dire de lui que semblables aux autres hommes, il accepte de se vider de lui-même par amour. Et l’effet en est immédiat. Tous ceux qui se trouvent devant lui mettent un genou à terre et le glorifie au ciel, sur terre et aux enfers. Sa bonté est dans mesure. Cet homme a plus qu’un coeur, il est le coeur sacré, il est l’amour…


Le Roi : Comment ne pas pardonner devant celui qui implore ? Le comprends-tu, toi le fidèle serviteur ? Cet homme n’a pas su gérer toutes les grâces que je lui avais confiées. Vais-je lui en tenir définitivement rigueur ? Me rembourser a-t-il si je l’enferme ? Et sa femme et ses enfants sont-ils responsables de sa mauvaise gestion ? Il m’a demandé pardon, il m’a supplié. Comment aurais-je pu lui refuser ma miséricorde. Il m’a touché cet homme. Sa bonne volonté, son désir de s’amender, tout en prenant conscience que ce ne sera pas facile, puisqu’il me demande d’être patient. Tout ça m’a pris aux entrailles… Je ne peux que lui donner une nouvelle chance, une nouvelle occasion de reconstruire sa vie sur des bonnes bases. Absolution de sa dette, liberté acquise, et comme pénitence : se relever et reprendre le bon chemin pour lui, sa famille et ses amis.


L’économe : Maître, tu es bon. Bon comme Dieu, car qui peut-être aussi bon que Dieu ? Mais j’entends du bruit. Un garde qui approche ? Que veux-tu ? Ô mon Dieu, ce n’est pas possible. Je dois encore en informer le Maître…


Maître, cet homme que tu viens d’absoudre n’a rien retenu ni de ta leçon, ni de ta bonté, ni de ta miséricorde. Il vient d’agresser un de ses coreligionnaires qui lui devait une infime somme d’argent. Il l’a même fait jeter en prison !


Le Roi : Qu’on me l’amène ! Et que les bourreaux des enfers s’occupent de lui puisqu’il n’a rien compris. Vois-tu mon ami, ce serviteur tout autant impitoyable que pitoyable n’a rien compris. Le pardon est un don qui nous est fait. Un don que l’autre peut renouveler infiniment si nous montrons notre volonté de conversion. Le vrai pardon est toujours fait par don. Celui qui prend ce pardon pour un acquis et qui gâche le don qui lui est fait, passe du pardon au parjure. Cet homme n’a pas compris que ce don est triple : pardon de Dieu, pardon des hommes et pardon qu’il se donne à lui-même. S’il manque un des trois, le pardon se transforme en condamnation d’une façon ou d’une autre. Alors, laisse-toi réconcilier par Dieu, reçois le pardon de ton frère, et offre toi ton propre pardon « car si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses. »


Participation d’un contributeur :

Le Roi ne le condamne pas à la prison, mais il demande à ce qu’il soit vendu avec sa femme, ses enfants et tous ses biens

Ce qui veut dire que le Roi a compris qu’il était insolvable et qu’il ne retrouvera jamais son argent. Alors il le saisi pour récupérer ce qu’il peut, comme un créancier d’aujourd’hui, sauf que le Roi est aussi le juge et à l’époque les huissiers pouvaient vendre sur décision du juge, non seulement les biens, mais aussi -les personnes, comme esclaves. C’est impitoyable, mais c’est juste.

Je ne sais pas si cette remarque a une importance, mais il me semble que la générosité du roi consiste bien sûr à renoncer même à la petite compensation de la saisie, pour laisser cet homme suppliant libre de poursuivre sa vie et celle de sa famille comme son cœur semble s’y engager à travers ses paroles de supplication. Mais ce qui fait la grandeur du Roi, c’est aussi , et surtout peut-être, d’avoir transformé l’amertume de la perte de son capital ( qu’il aurait pu conservée comme tout créancier qui n’a pu sauver que les quelques écus de la saisie) en effacement gratuit et complet de toute rancoeur et de tout regret de son bien. Le juge et le creancier réunis en la personne du Roi, renoncent finalement à faire justice pour faire miséricorde.

Le serviteur impitoyable, lui, fait jeter son propre débiteur en prison. D’abord parce qu’il est ni roi ni juge et n’a pas le pouvoir de le saisir et de le vendre. Mais ce qui est frappant en effet c’est qu’il le met en prison d’où il ne pourra pas rembourser. Ce qu’il lui impose est donc de l’ordre de la vengeance et non du jugement. La saisie elle au moins est rationnelle, légale, contractuelle en quelque sorte. La vengeance elle, est d’un autre ordre . Le serviteur impitoyable, lui, a renoncé à faire justice pour faire mal, pour faire le mal.

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