Jeudi, 24e semaine du T.O. — année impaire

Simon, j’ai quelque chose à te dire…



Sainte Marie-Madeleine dans la maison de Simon le Pharisien

Jean Béraud (Saint-Pétersbourg, 1849 - Paris, 1935)

Huile sur toile, 104 x 131 cm, 1891

Musée d’Orsay, Paris (France)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 7, 36-50)

En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger avec lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d’albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum. En voyant cela, le pharisien qui avait invité Jésus se dit en lui-même : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. » Jésus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. – Parle, Maître. » Jésus reprit : « Un créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ni l’un ni l’autre ne pouvait les lui rembourser, il en fit grâce à tous deux. Lequel des deux l’aimera davantage ? » Simon répondit : « Je suppose que c’est celui à qui on a fait grâce de la plus grande dette. – Tu as raison », lui dit Jésus. Il se tourna vers la femme et dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Il dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. » Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme, qui va jusqu’à pardonner les péchés ? » Jésus dit alors à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! »


Méditation


Les personnages : Christ ; Duc-Quercy Antoine (1856-1934) ; Sainte Marie-Madeleine ; Pougy Liane de, née Anne-Marie Chassaigne, épouse d'Henri Pourpre puis du prince Georges Ghika (1869-1950) ; Simon le Pharisien ; Renan Ernest (1823-1892) ; Taine Hippolyte (1828-1893) ; Weiss Jean-Jacques (1827-1891) ; Lemoinne John (1815-1892) ; Taigny Edmond ; Chevreul Eugène (1786-1889) ; Dumas Alexandre fils (1824-1895) ; Proust Adrien Dr (1834-1903) ; Béraud Jean (1848-1935).


Surprenant tableau d’un évangile actualisé ! Surtout quand on connaît l’artiste. Chantal Georgel analysera ainsi cette toile :


CONTEXTE HISTORIQUE

« Jésus, un homme incomparable »

Les années 1890 – « l’après-Jules Ferry » – voient se multiplier les dissonances au sein de la République. Les difficultés économiques liées à la crise de 1882 engendrent un climat social difficile, marqué par des grèves, notamment à Decazeville en 1886. La montée de l’antiparlementarisme et celle d’un nationalisme revanchard ont permis au général Boulanger de rassembler autour de son képi une coalition de mécontents dont les ressentiments, exploités par la droite antirépublicaine, perdurent au-delà de l’échec et de la fuite du général (1er avril 1889), tandis que se développe le socialisme. Le monde de la pensée n’est pas moins troublé, au centre duquel trône Ernest Renan, célèbre depuis la publication en 1863 de La Vie de Jésus – best-seller du siècle –, livre qui exprime la profonde humanité du Christ, « homme incomparable ». Penseur, philosophe, historien, mais aussi homme de pouvoir, Renan publie en 1891 L’Avenir de la science, sorte de testament du siècle qui s’achève. Il est alors plus que jamais le « pape » de la vie intellectuelle. En cette même année 1891, le pape Léon XIII publie l’encyclique Rerum novarum, qui dénonce les excès du capitalisme d’un côté, et le socialisme de l’autre.


ANALYSE DES IMAGES

Jean Béraud illustre ici un extrait de L’Évangile de Saint-Luc (chapitre VIII, verset 49) : la visite de Jésus chez le pharisien Simon au cours de laquelle une « femme pécheresse » oint les pieds de Jésus d’un parfum de grand prix après les avoir mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Mais la scène se déroule en 1891, dans un intérieur bourgeois : Renan (au centre de la table, une serviette autour du cou) préside un dîner mondain où figurent nombre de personnalités parisiennes, dont le chimiste Eugène Chevreul (mort l’année précédente à 103 ans) avec lunettes et favoris grisonnants, et Alexandre Dumas fils, appuyé au dossier d’une chaise. A ce dîner assiste le Christ, dont les traits ont été immédiatement identifiés à ceux du journaliste et militant socialiste Albert Duc-Quercy (1856-1934), aux pieds duquel se prosterne, à l’heure du café, une Madeleine repentante qui n’est autre que la demi-mondaine Liane de Pougy, laquelle, réellement repentante, finira ses jours au couvent.


INTERPRÉTATION

Il n’est pas facile de faire une lecture simple de cette toile, qui fit scandale et fut achetée par le correspondant du Daily Telegraph à Paris, sir Campbell Clark. Tout y est ambigu. S’y mêlent en effet idéal religieux et satire sociale ou morale. On peut certes y voir un Christ proche des humbles, mais sous les traits d’un infatigable propagandiste et meneur de grèves ! Renan, le vieil adversaire de l’Eglise, y tient la place principale, mais il est devenu la référence officielle de gouvernements soucieux d’ordre et de stabilité… et le voilà incarnant Simon le pharisien, lui qui s’était ouvert de sa « peur de sembler un pharisien » ! « Christophage pour Salon et clubs, se réservant d’accommoder le fils de Dieu au goût du jour », dira Octave Mirbeau à propos de Jean Béraud. S’agit-il d’une simple facétie ou bien d’une affirmation selon laquelle dans la nouvelle société issue du positivisme, l’enseignement du Christ, sa foi en l’humanité, gardent toute leur force ?


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J’ai toujours été touché par cette femme que la tradition appelle Marie-Madeleine. Mais, rappelons-nous que rien n’est sûr. Je remets ici ce que j’ai déjà écrit sur cet évangile à partir d’un autre tableau (XIe Dimanche du Temps Ordinaire — année C) :


Le personnage de Marie-Madeleine a été composé à partir de quatre femmes différentes mentionnées dans les Évangiles :

  • Marie « de Magdala » (Luc 8, 2 – Marc 16, 9 – Jean 20, 1-18),

  • Marie « dont on parlera toujours » (Matthieu 26, 6 – Marc 14, 3),

  • Marie « sœur de Marthe et de Lazare » (Jean 12, 1-18)

  • et « la pécheresse anonyme », la nôtre (Luc 7, 3-50).

C’est le Pape Grégoire 1er au VIe siècle qui ne fera de ses quatre femmes, dans la tradition catholique, qu’une seule sous le patronyme de Marie-Madeleine, alors que l’Église orthodoxe a toujours conservé la distinction entre ses quatre personnages.


Cette femme n’a plus rien à perdre. Sa réputation la précède ; ses cheveux dénoués montrent son statut de « fille de mauvaise vie » ; elle est certainement seule et sans amour. Mais voilà que cet homme, ce Jésus la touche. Et bien différemment de tous les hommes qu’elle a pu rencontrer jusqu’à ce jour. L’évangile ne nous dit rien d’une précédente rencontre. On ne sait pas comme elle a connu ce Jésus, si quelqu’un lui en a parlé, si elle l’a croisé, ou écouté. Nous n’en savons rien. Ni même son nom. Tout ce qui est dit est qu’elle a appris que Jésus déjeunait chez ce Simon. La femme anonyme. La femme « lambda » ? En tous les cas, la figure emblématique de la pécheresse (et du pécheur) qui s’abandonne à Dieu, comme en dernier recours.


Imaginez. Ils sont à table. Tout se passe bien et l’on peut penser que Simon a mis les petits plats dans les grands pour recevoir ce personnage dont tout le monde parle, et surtout pour l’impressionner, lui faire comprendre qu’ils sont du même rang. Et voilà, une porte claque, et une femme, affublée de tous les atours de sa profession, pénètre dans la maison. Stupeur des convives. Qui est-elle ? Et que vient-elle faire ici ? Mais pour qui se prend-elle ? Et en plus, elle se jette aux pieds de Jésus. Elle ouvre un flacon de parfum qui embaume la maison, le verse sur les pieds du Christ et les essuie avec ses longs cheveux dénoués. Quel scandale ! Et double scandale. D’abord cette femme qui ne respecte aucune règle de la bienséance. Et ce Jésus, lui que l’on prenait pour un rabbin instruit et bien éduqué, qui se laisse faire, et même semble avoir de la compassion pour cette traînée. Mais quelle honte !


C’est vrai que Jésus a de la compassion… Il voit cette femme désespérée, se lancer dans un geste surprenant, en un sens inutile, mais tellement beau, tellement vrai parce qu’inutile et vain. Elle n’a rien à y gagner. Et elle ne demande rien. Seulement de rendre hommage à celui qu’elle vénère, dont le regard ne la condamne pas. Elle ne calcule pas, elle n’espère rien, elle ne désire rien, rien d’autre que d’aimer. Aimer ce Jésus, lui montrer et faire preuve de déférence, d’humilité, de dévotion à ses pieds. Et si Jésus n’avait rien dit, si Simon avait souri plutôt que de maugréer, elle se serait sûrement levé ensuite, puis serait discrètement ressorti, convaincue — à juste titre — d’avoir fait ce qu’il fallait pour son Maître. Une simple, belle et gratuite dévotion.


Mais Simon ne l’entend pas de cette oreille-là ! D’abord, une pécheresse chez lui, un homme si bien, d’une si bonne renommée, et estimé de tous. Comment se peut-il ?! Et puis ce gâchis d’un parfum de luxe (dans le tableau de Philippe Lejeune dont j’ai parlé, le flacon est un des parfums de la Maison Lancôme), tout ça pour laver les pieds de Jésus ! Si Juda avait été là, il aurait calculé la perte sèche… Et enfin, cet homme qu’on m’a présenté comme un prophète ne semble pas d’un niveau exceptionnel : il n’a même pas deviné ce qu’était cette femme : une traînée !


Lui, Jésus, doit vivre une sorte de combat intérieur. D’abord touché par le geste d’amour de cette pauvre femme. Mais aussi agacé de ce qu’il lit dans le coeur de Simon. Alors, il va lui faire gentiment la leçon… Tu te permets de juger cette femme ? Très bien. Mais qui es-tu, toi Simon, sinon un homme qui ne sait pas aimer, un homme qui ne pense qu’au calcul en débit-crédit ? Tu n’as pas de coeur, mon pauvre ami ! Plus rien ne te touche ni le coeur, ni l’âme…


Et ce qui est encore plus beau, c’est que cette femme ne dit rien, comme si elle était étrangère à cette discussion. Elle ne doit pas écouter. Tout ce qui lui importe est d’aimer son Seigneur. Nous devrions en tirer nous-mêmes des leçons… Aimer gratuitement, et totalement, le Christ. Tout lui offrir, jusqu’à ce que nous avons de plus précieux. Fermer nos oreilles aux discours de la bien-pensance. Ne regarder que Jésus. Et redire avec Thérèse d’Avila :


Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie, tout passe, Dieu seul demeure, la patience tout obtient ; qui possède Dieu, rien ne lui manque : Dieu seul suffit.

Élève ta pensée, monte au ciel, ne t'angoisse de rien, que rien ne te trouble. Suis Jésus-Christ d'un grand cœur, et quoi qu'il arrive, que rien ne t'épouvante.

Tu vois la gloire du monde ? C’est une vaine gloire ; il n'a rien de stable, tout passe. Aspire au céleste, qui dure toujours ; fidèle et riche en promesses, Dieu ne change pas. Aime-Le comme Il le mérite, Bonté immense ; mais il n'y a pas d'amour de qualité sans la patience.

Que confiance et vive foi maintiennent l'âme, celui qui croit et espère obtient tout. Même s'il se voit assailli par l'enfer, il déjouera ses faveurs, celui qui possède Dieu.

Même si lui viennent abandons, croix, malheurs, si Dieu est son trésor, il ne manque de rien. Allez-vous-en donc, biens du monde ; allez-vous-en, vains bonheurs : même si l'on vient à tout perdre, Dieu seul suffit. Amen.