Jeudi, 29e semaine du T.O. — année impaire

Faire des choix -



L’incendie du Borgo,

Raffaello Sanzio da Urbino dit Raphaël (Urbino, 1483 - Rome, 1520)

Fresque, 500 x 670 cm, 1514-1517

Palais Pontifical, Vatican (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 49-53)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »


Méditation

En ces temps où nous voyons chaque jour défiler des informations toutes plus désastreuses que les autres, en ces jours où des victimes viennent confier leur souffrance après les attentats du Bataclan, en ces heures où l’Église elle-même est au coeur de la tempête… comment entendre ces mots du Christ qui nous annoncent la division ? La division n’est-elle pas l’apanage du diable, dont l’étymologie du nom veut dire « le diviseur », celui qui vient semer le doute et la division dans les cœurs ? Pourtant, David, dans le psaume 85 (verset 11) s’adresse à Dieu avec ces mots : « unifie mon coeur pour qu'il craigne ton Nom »… Et voilà que Jésus a hâte qu’un feu soit allumé sur la terre, et que les hommes se divisent entre eux, même au sein de notre propre famille !


Est-ce feu représenté par Raphaël ? Sur internet, je retrouve l’histoire de cet incendie :


La fresque est inspirée par un événement documenté dans le Liber Pontificalis : un incendie qui a éclaté dans le Borgo, un rione de Rome, devant l'antique basilique vaticane, en l'an 847. Selon la tradition rapportée par le Liber Pontificalis, le pape Léon IV a exécuté un signe de croix solennel depuis le balcon extérieur de la basilique, vers la gauche, en direction du quartier du Borgo, à la suite de quoi les gigantesques flammes régressèrent sur-le-champ et l'incendie fut alors rapidement maîtrisé, sauvant la population et la basilique.


On y voit bien le Pape bénir le feu de sa loge alors que tous essayent de fuir les flammes de la mort. Mais regardez bien : certains aident, tel cet homme basané qui tente de récupérer l’enfant qu’une mère tend au-dessus du mur. Alors que d’autres ne pensent qu’à eux, comme cet homme nu qui fuit et nous regarde, sans s’inquiéter de ceux qui sont en danger. Sa vie lui semble plus importante que celle des autres… Notre histoire est truffée d’hommes et de femmes qui, devant l’incendie du monde, aident d’abord les autres, comprennent que leur vie n’est rien à côté de celles de leurs frères et sœurs. Et d’autres qui n’hésitent pas à fuir immédiatement, s‘inquiétant plutôt de sauver leur chevance. La division semble déjà exister entre les hommes, ou du moins dans leur âme… Une division entre abnégation et cupidité, entre sacrifice et amour-propre, entre dévouement et égoïsme.


Et c’est peut-être de cette division dont parle le Christ. Non pas du diviseur, mais de la division entre les hommes, de notre attitude véritable, notre réaction de coeur. Le feu dont il parle n’est certainement pas semblable à celui du Borgo. Ce feu, c’est celui qu’il viendra lancer sur terre en envoyant l’Esprit-Saint qui descendra, au jour de la Pentecôte (Ac 2) sur les apôtres tel des langues de feu. Un feu qui vient brûler les âmes, sans les consumer — ainsi, les apôtres furent brûlés d’amour pour Dieu sans consumer ni leur vie physique, ni même leur caractère, si mauvais soit-il ! Un feu qui a brûlé l’âme de la Mère de Dieu sans pour autant consumer sa virginité. Ce même feu qui brûlait dans le buisson ardent (Ex 3) sans en consumer ses branches. Et un feu qui nous oblige à nous positionner… Ainsi, Moïse aurait pu fuir devant ce prodige. Il en fut effrayé, mais il vainquit sa peur et s’approcha. Ainsi Marie qui est étonnée non pas de l’arrivée impromptue d’un ange dans sa demeure, mais des paroles qu’il prononça. Comme les apôtres qui n’eurent plus peur de sortir de la maison dans laquelle ils s’étaient enfermés et qui osèrent annoncer courageusement la Parole de Dieu et la résurrection de Jésus.


En fait, Jésus ne nous invite-t-il pas, tout simplement, à faire des choix, à prendre position, à mettre en acte nos convictions ? Parfois, en lisant les récits de guerre, on se demande si l’on aurait été résistant ou collabo, voire indifférent se contentant d’un peu de marché noir ? Difficile de répondre ! Comme d’imaginer si, en tant que premier chrétien, nous aurions apostasié ou accepté d’aller au martyre. La question se résume toujours par ces mots : « Qu’aurais-je fait ? Aurais-je eu le courage nécessaire ? » Rassurez-vous, nul n’a la réponse. Pourtant, chacun peut choisir de se mettre les cartes en main. Chacun peut refuser de se laisser dicter sa conduite par les média (« Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles » écrira Bernanos) ou la bienpensance actuelle. Deux citations de Bernanos peuvent nous éclairer (Oeuvres de combat II, page 1262) :

Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ! (…) l’optimisme est un ersatz de l’espérance (…) Neuf fois sur dix, l’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui (…) Le pessimisme et l’optimisme ne sont que les deux aspects d’une même imposture, l’envers et l’endroit d’un même mensonge.
L’espérance est un risque à courir. C’est même le risque des risques. L’espérance n’est pas une complaisance envers soi-même. Elle est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme !

Qu’est-ce à dire ? Tout simplement, qu’une âme, une vie, un caractère, se façonnent. Ou pour être plus juste, accepte ou non de se laisser façonner. Je vous ai déjà rappelé cette citation : « Ce qui est beau chez l’homme qui devient prêtre n’est pas le bois dont il est fait, mais la trace du sculpteur. » Surtout quand ce bois est de l’olivier, le bois le plus tortueux, noueux et dur à façonner… Notre âme est une page blanche. Allons-nous la laisser s’empoussiérer dans un tiroir, en faire des origamis, la chiffonner, ou y écrire notre vie (pour ne pas dire : laissez Dieu y écrire mon chemin de sainteté) ?


Jésus vient, aujourd’hui, simplement nous dire : Ne perdez pas de temps, laissez-moi vous façonner l’âme ! Car au jour du Jugement, au jour où le feu tombera sur terre, si vous n’êtes pas prêts, vous ne pourrez pas faire le bon choix, ni même avoir la force intérieure pour le faire. Et j’ai hâte que ce feu soit allumé, j’ai hâte que vous deveniez des hommes debout, ressuscités, que vous n’ayez pas peur de votre foi, que vous ayez toujours en vous une invincible espérance et que vos actes soient guidés par votre foi et ma charité. Que ce baptême ne vous angoisse pas, il mène à la paix. Osez plonger dans les eaux de la grâce ! Osez prendre le temps de la méditation, de la prière, de la lecture de ma Parole. Alors vous engrangerez toutes les ressources dont vous aurez besoin au jour où l’incendie se déclenchera. Alors, sans vous poser de question, vous saurez vous positionner et dire, telle Jeanne d’Arc : Dieu premier servi !


La prière du para (André Zimheld, 1938)


Je m’adresse à vous, mon Dieu

Car vous donnez

Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,

Donnez-moi ce qu’on ne vous demande jamais.

Je ne vous demande pas le repos

Ni la tranquillité,

Ni celle de l’ âme, ni celle du corps.

Je ne vous demande pas la richesse,

Ni le succès, ni même la santé.

Tout ça, mon Dieu, on vous le demande tellement,

Que vous ne devez plus en avoir !

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,

Donnez-moi, ce que l’on vous refuse.

Je veux l’insécurité et l’inquiétude

Je veux la tourmente et la bagarre,

Et que vous me les donniez, mon Dieu,

Définitivement.

Que je sois sûr de les avoir toujours

Car je n’aurai pas toujours le courage

De vous les demander.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,

Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas,

Mais donnez-moi aussi le courage,

Et la force et la foi.

Car vous êtes seul à donner

Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.