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Jeudi Saint (A-B-C)

En communion… -



L’institution de l’Eucharistie,

Joos VAN WASSENHOVE (Gand, 1410 - Urbino, 1480),

Huile sur bois, 331 x 335 cm, 1473-75,

Galleria Nazionale delle Marche, Urbino (Italie)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean 13, 1-15

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. » Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »


Le peintre

En France, Joos Van Wassenhove est aussi appelé Juste de Gand. On sait peu de choses de lui, hormis qu’il fut reçu franc-maître à la Guilde d’Anvers en 1460, membre de la corporation des peintres de la ville de Gand en 1464 et parrain d’Hugo Van der Goes pour son admission au métier de peintre. C’est en 1470 qu’il aurait effectué un voyage en Italie. On le retrouve ainsi comme peintre à la cour du Duc d’Urbino, Federico da Montefeltro, de 1473 à 1475. Il signe alors ses œuvres sous le nom de Giusto da Guanto. C’est durant cette période qu’il réalisa cette surprenante Institution de l’Eucharistie.


Le tableau

Ce tableau fut réalisé pour le maître-autel de la Confrérie du Corpus Domini d’Urbino. Actuellement, il se trouve dans la Galerie Nationale de peinture de la ville. Une autre œuvre reprend le même sujet, la fresque de Fra Angelico au couvent Saint-Marc de Florence, où l’on voit aussi Jésus donner la communion à ses disciples, ceux-ci ayant quitté la table pour s’agenouiller aux pieds de Jésus. Notre artiste a certainement l’admirer et en être suffisamment touché pour en reprendre le sujet, somme toute rare.


Ce que je vois


La scène

Nous sommes dans l’abside d’une église. La table, ou l’autel, est dressée au milieu de l’espace liturgique, circonscrit par les colonnes. Entre celles du centre pend une lampe à huile, signe de la présence divine. Par les deux fenestrons, on distingue à droite un paysage urbain, assez proche de ce que l’on peut imaginer de la ville de Gand à cette époque, alors que le fenestron de gauche nous montre un paysage assez proche de la colline d’Urbino.


Au centre, la table est dressée (dans le sens propre du terme puisque l’on distingue les tréteaux sous le plateau). Elle est recouverte d’une nappe, encore marquée de plis, sur laquelle on a déposé plusieurs objets utiles à ce que se vit. À droite, les objets sont ceux du repas de la Pâque juive : du pain, une carafe (d’eau ou de vin), une coupelle avec des herbes amères. À gauche, un enfant (ou est-ce un ange aux ailes repliées ?) portant une aube blanche avec un manteau noué sur les épaules, dépose une carafe de vin en cristal. Sur un corporal (tissus carré délimitant ce qui sera consacré) repose un calice gothique en or, légèrement surélevé, et des hosties blanches. La patène qui devait les recevoir est dans la main de Jésus. Tous les objets de la messe sont là. Aux pieds de Jésus se trouvent un grand plateau et sa cruche, signes du lavement des pieds qui vient d’avoir lieu.


Les personnages

Au centre de l’œuvre, Jésus se penche légèrement pour donner la communion à l’un des apôtres : Jacques le Mineur. De la main gauche, le Christ tient la patène sur laquelle repose encore une hostie. Il est vêtu d’une longue tunique gris-bleu, qui laisse apparaître un de ses pieds nus, qui semble serrée par une ceinture. Ne pourrait-on parler de l’aube du Grand Prêtre ?


Devant lui, Jacques le Mineur reçoit la communion à genoux, alors que sept autres disciples attendent en file, se mettant au fur et à mesure à genoux. On reconnaît très clairement saint Pierre, habillé de blanc, tel un Pape. L’un des apôtres, dans le fond, apporte le cierge sur l’autel, tandis que le dernier à gauche, paraît entrer dans l’église, encore refroidi par l’air extérieur, tenant serré son manteau.


Derrière Jésus, trois autres disciples sont à genoux. Ils ont déjà reçu la communion et sont en prière, mains jointes ou bras croisé sur le torse. Leur visage est à la fois reposé et profondément empreint de ce qu’ils viennent de vivre. Tous sont simplement, pour ne pas dire pauvrement, habillés de tuniques de diverses couleurs, avec un manteau sur les épaules, et les pieds nus.


Enfin, derrière ces trois apôtres, un groupe de personnes se distingue du reste, ne serait-ce que par leur habillement riche et contemporain de la réalisation de l’œuvre. Au premier plan, coiffé d’un chapeau rouge, le donateur, le Duc Federico s’entretient avec l’Ambassadeur du Shah de Perse, Pier Caterino Zeno devant lui. La barbe blanche et longue, et habillé d’un riche vêtement de brocard, il porte un chapeau de poils orné de trois perles. Ce diplomate vénitien est rentré en 1473 d’un long voyage en Perse, qu’il relatera dans un ouvrage fameux à l’époque : Commentarii del viaggio in Persia. Il regarde le Christ, d’un œil quelque peu suspicieux. La position de ses mains indique une argumentation difficile avec le Duc. S’opposent-ils sur le sens de l’Eucharistie (la transsubstantiation commençant à être disputée à l’époque) ou sur la foi chrétienne (les voyages en Perse de l’Ambassadeur peuvent nous laisser penser à une éventuelle conversion) ? Federico da Montefeltro se reconnaît facilement, son visage étant fameux par la remarquable peinture de son portrait réalisé par Piero della Francesca en 1474. Rappelons que depuis un tournoi en 1473 auquel participait Federico, ce dernier n’acceptait plus que d’être portraituré du côté gauche, y ayant perdu l’œil droit. Il n’en reste pas moins qu’on ne pût cacher son nez cassé ! Derrière, deux courtisans accompagnent le Duc. La position des mains de l’un des deux nous indique clairement que le Duc et l’Ambassadeur sont en pleine argumentation.


Dans le fond, on repère une femme portant un enfant dans les bras. Ce n’est pas la Vierge Marie, mais la femme du Duc, Battista Sforza, qui vient de donner naissance à son fils Guidobaldo, né en 1472 et qu’elle porte dans les bras.


Au-dessus de la scène, deux anges, en vol et ailes déployées, se font face, l’un en prière à gauche, les mains jointes, l’autre à droite, en admiration devant la cène, mains ouvertes.


Premier regard sur l’œuvre

L’Évangile que l’Église nous propose le Jeudi Saint ne relate pas directement l’institution de l’Eucharistie, telle que la décrit saint Paul, mais le lavement des pieds. Déjà, nous pourrions dire que ce lavement des pieds n’a pas grand-chose à voir avec la reprise du rite juif du repas pascal. Ce geste de la podonipsie (terme grec) correspond plutôt à une tradition antique. Les hommes se déplaçant ou à pieds nus, ou en sandales ouvertes, avaient besoin de se laver les pieds, une fois arrivés au terme de leur voyage. C’était une marque d’honneur de le faire à ses convives - ce que nous décrit par exemple l’Odyssée d’Homère, ou, dans l’Ancien Testament, le lavement des pieds des Anges par Abraham et Lot (Gn 18, 4).


Le peintre a voulu aussi rappeler ce geste, ne serait-ce que par la présence de la vasque et de l’aiguière. Jésus se met d’abord aux pieds de ses disciples. C’est eux qu’il reçoit à sa table, ce sont eux les convives à qui il fera l’honneur de leur laver les pieds, même s’ils ne s’en sentent pas dignes.


Maintenant, ce sont eux qui sont aux pieds de leur Maître. Ils vont recevoir le don suprême, le don de son propre Corps. Ils vont devenir ce qu’ils vont recevoir : le Corps du Christ, comme le dira saint Augustin. Les deux gestes, lavement des pieds et eucharistie, ne s’opposent pas : ils se complètent. Pour que Jésus puisse vraiment se donner dans son Corps, il se donne avant dans toute son humilité. Pour que le Maître ait du crédit aux yeux de ses disciples, il se fait serviteur.


Deuxième regard sur l’œuvre

Les représentations de la dernière Cène nous sont plutôt connues, et l’on pense immédiatement à la célèbre fresque de Leonardo da Vinci à Milan. Une table recouverte d’une nappe, du pain, des coupes de vin, voire un agneau grillé, Jésus trônant au centre, entouré de ses disciples, Jean reposant sur son côté, Juda portant la main au plat, Pierre tenant le couteau. La représentation en est tout aussi connue que codifiée. Ici, rien d’habituel. La table est encore là, mais, hormis qu’elle n’est de pierre, elle paraît plutôt être un autel. Et dessus, malgré le rappel des objets attendus, on trouve un vrai calice d’église, avec les linges utiles à l’Eucharistie. Même le pain est présenté sous la forme des hosties rondes et blanches que nous connaissons.


Jésus ne vient pas de célébrer la dernière Cène, mais plutôt la première messe ! Et les apôtres font donc leur première communion… Ils y sont prêts : ils viennent de suivre trois années de retraite et d’enseignement avec le grand Prêtre qu’est Jésus ! Et le Christ paraît heureux de les faire communier. Comme l’ange en haut à droite. L’Ambassadeur, même s’il peut représenter tous les peuples concernés par l’offrande christique, semble plus circonspect. Tous ne veulent pas participer au banquet des Noces de l’Agneau ? Il faut dire que le Duc et sa cour semblent plus occupés aux affaires de ce monde, qu’à celles du ciel…


Trois groupes, trois idées…

J’y vois trois groupes dans ce tableau :

  1. Trois mondes… Le monde céleste (Jésus et les anges), le monde ecclésial (les apôtres) et le monde terrestre (le Duc et sa cour). Trois mondes qui se rencontrent, qui parfois se tournent le dos, qui s’affrontent aussi, ou qui se sourient.

  2. Trois mondes : celui du Christ (ou du prêtre qui agit in persona Christi capitis Ecclesiae -le prêtre agit au nom du Christ Tête et de l’Église), celui des laïcs dans l’Église, celui de ceux qui regardent de loin, ou non, cette Église.

  3. Trois mondes comme trois missions : guider, tel un Roi, un peuple qui ne sait pas toujours où aller ; enseigner, tel un Prophète, des disciples parfois un peu rustres ; donner, tel un Prêtre, les sacrements de la Grâce à des hommes souvent à genoux.

Dieu, l’Église et le monde…

Jeanne d’Arc, à qui ses juges demandaient : « Vos voix viennent-elles de Dieu ou de l’Église ? », répondit : « M’est avis que c’est la même chose ! » Oui, l’Église est divine, elle est le Corps du Christ. Oui, notre Église terrestre est le reflet de celle du ciel. Mais, comme l’explique le Cardinal Henri de Lubac dans ses Méditations sur l’Église, il est parfois bon de distinguer en cette Église terrestre le Corps du Christ de l’institution… Cela évite bien des déconvenues !


Le monde divin est venu jusqu’à nous : c’est l’incarnation. Dieu s’est fait homme. Et comme l’affirmera saint Athanase : « Car le Fils de Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu » (S. Athanase, inc. 54, 3 : PG 25, 192B). Le Concile Vatican II le redira dans sa Constitution Gaudium et Spes : « Le Fils de Dieu a travaillé avec des mains d'homme, il a pensé avec une intelligence d'homme, il a agi avec une volonté d'homme, il a aimé avec un cœur d'homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l'un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché » (GS 22, § 2).


De même, pour le Pape François, l’Église est « un chef d’œuvre du Saint Esprit qui met en chacun de nous la vie nouvelle du Ressuscité, et nous rend proches, au service les uns des autres, tel un corps édifié dans la communion et dans l’amour ». L’Église est donc véritablement le corps du Christ. C’est le don reçu lors de notre baptême. « Mais l’Église n’est pas n’importe quel corps, précise François, elle est le Corps du Christ dont il est la tête. Par le baptême, Jésus fait de nous l’un des siens, il nous unit intimement à lui, il nous accueille dans le mystère suprême de son amour pour nous, le mystère de la croix, pour nous faire renaître à une vie nouvelle ».


Jésus est à la tête de ce Corps. Mais nous, nous en sommes les membres. Jésus unit en un unique calice (ou un unique baptistère) l’Église céleste et l’Église terrestre. Permettez-moi cette lecture un peu particulière du tableau…



N’y voyez-vous pas, vous aussi, ce calice, ou ce baptistère qui structure l’œuvre ? Ce qui unit les deux Églises, c’est ce calice. À moins que ce ne soit un baptistère ? Mais les deux n’ont-ils pas le même sens comme nous l’entendrons lors de la Passion :

Matthieu 26, 29 : « Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
Luc 22, 39-46 : Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé en ce lieu, il leur dit : « Priez, pour ne pas entrer en tentation. » Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. S’étant mis à genoux, il priait en disant : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. » Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre. Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse. Il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation. »

Ce calice, celui qu’il va boire jusqu’à la lie, c’est celui dans lequel il va être baptisé. Baptisé dans la mort. Baptisé dans le sang. Comme nous-mêmes nous sommes baptisés dans les eaux de la mort. Comme nous-mêmes qui plongeons dans le calice du Sang de Jésus. Il est bien au centre de ce calice. Ce calice qui repose sur la terre. Ce calice qui s’enracine dans notre nature humaine et qui se tend, tel un arbre, vers le Ciel et ses anges. Ce calice que les anges semblent nous présenter. Nous sommes au pied de ce calice, comme aux pieds de Jésus. C’est par lui que les deux Églises s’unissent : par le calice du don total se soi-même, du don de sa vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13). Et cette phrase du Christ se situe, curieusement, dans une parabole sur la vigne dont nous sommes les sarments. Cette vigne dont Jésus nous invite à boire le fruit : le vin de l’Eucharistie.


En communiant, nous unissons les deux Églises. En communiant, nous entrons dans le calice de Jésus. En communiant, nous devenons ce que nous recevons : le Corps du Christ, c’est-à-dire l’Église !


Il reste le monde, sur le côté de ce calice. Ce monde qui semble tout autant attiré, comme l’Ambassadeur, qu’indifférent, comme le Duc et sa cour. Pourtant, la croix les touche…


Il y a d’abord cette croix de Saint-André qui unit anges et apôtres (leurs attitudes se répondent mutuellement). Mais aussi la croix du Christ, plantée en notre monde, tendue vers la lumière divine (la lampe de la divine présence accrochée au fond) et dont les bras tentent d’étreindre tous les hommes. À gauche, ils accueillent ; à droite, ils argumentent et refusent.


Car tous sont appelés, tous sont invités au banquet des Noces de l’Agneau. Certains hésitent, regardent de biais, s’interrogent… Peut-être feront-ils le pas ? En tous les cas, ils n’en sont pas loin puisque leur regard est déjà attiré. Il ne reste plus qu’à faire le pas de l’âme, le pas de la vie pour entrer en action de grâce, en eucharistie.


D’autres n’y voient que goutte ! Cette scène (cène) se déroule sous leurs yeux et ils ne s’intéressent qu’à leurs affaires… Ils sont invités, ils sont à la porte, mais ils ne voient rien, ou ne veulent rien voir. Oserais-je dire que c’est quelque peu à l’image de notre église, de nos communautés ? Certains viennent, hésitants. D’autres viennent mais tout occupés à autre chose qu’à voir la présence de Dieu. Sans parler de tous ceux qui ne viennent pas… ou qui viennent quand leurs affaires leur laissent un peu de temps… Mais alors, comme il leur est difficile de refixer le regard sur la Croix !


Prêtre, chrétiens et peuple…

Car Jésus agit bien ici comme un prêtre. Il vient de célébrer la messe, et il distribue la communion à ses fidèles. Et apparemment, au nombre d’hosties qui restent sur l’autel, il a prévu bien des premières communions ! Je me mets un peu, si je peux oser, à sa place…


Jésus :

Voilà mes onze premiers communiants. Je suis heureux pour eux. Et tellement triste qu’il y en ait déjà un qui soit parti. Il n’a pas voulu boire le calice jusqu’à la lie… Je sais bien que mes apôtres ne sont pas toujours conscients de ce qu’ils font. Je sais qu’ils n’imaginent pas ce que leur réserve l’avenir. Me suivre est loin d’être une sinécure ! Je sais bien que leur intelligence est parfois étroite. Quand je leur ai dit : « Faites ceci en mémoire de moi », ils ont certainement pensé que je leur intimais seulement l’ordre de célébrer eux-aussi la messe. Ont-ils compris que je leur demandais aussi de faire ce que je vais vivre : prendre leur croix et offrir leur vie pour leurs amis ? Ont-ils aussi compris que je leur demandais de faire tout ce que j’avais fait sur cette terre : aimer, pardonner, annoncer, guider, consoler…


Et ceux qui regardent… qui n’osent pas avancer… qui prennent peur de tout ce que cela pourrait changer dans leur vie… Il est plus facile de vivre avec un malheur qu’on connaît que de choisir un bonheur qui nous est encore inconnu ! Il me semble que le bonheur que propose ici le Christ est triple, comme celui du « faites ceci » :

  1. Bonheur de participer à l’Eucharistie. Mais suis-je un vrai participant ? Que ce soit par mon assiduité, parfois un peu lâche, ou par mon attention, parfois peu soutenue… Ou par une habitude qui ferait que ce rendez-vous n’en serait qu’un parmi tant d’autres, et non pas celui dont découle tous les autres, celui qui donne sens à toute ma vie, et à toutes mes rencontres…

  2. Bonheur d’être moi-aussi sur les chemins. Sur les chemins où il va me falloir le courage d’oser dire que je suis chrétien, où il va me falloir la force de consoler, où il va me falloir l’audace de pardonner envers et contre tout (surtout contre moi-même), où il va me falloir la force de prier et d’écouter sa Parole, où il va me falloir l’énergie divine pour ne pas me décourager…

  3. Bonheur d’aller jusqu’au bout… « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Aller jusqu’au bout de ma foi, jusqu’au terme du chemin. Oser moi aussi prendre ma croix. Oser embrasser le monde. Ne pas faire demi-tour devant la difficulté. Oser être témoin (ce qui se dit martyr en grec !) Oser donner ma vie ! Comment ne pas rappeler les mots de cette prière des Chevaliers du Père Sevin :

Seigneur Jésus,

De qui descend toute noblesse et toute chevalerie,

Apprenez-nous à servir noblement ;

Que notre fait ne soit point parade ni littérature,

Mais loyal ministère et sacrifice coûteux.

Tenez nos âmes hautes, tout près de Vous,

Dans le dédain des marchandages,

Des calculs et des dévouements à bon marché,

Car nous voulons gagner notre paradis

Non pas en commerçants, mais à la point de l’épée,

Laquelle se termine en croix, et ce n’est pas pour rien.

Nous avons fait de beaux rêves pour Votre amour ;

Dans l’obscurité des journées banales,

Préparez-nous aux grandes choses par la fidélité aux petites,

Et enseignez-nous que la plus fière épopée

Est de conquérir notre âme et de devenir des Saints.

Nous n’avons pas visé moins haut, Seigneur,

Et nous sommes ambitieux,

Mais malheureusement, nous sommes faibles,

Et cette grâce, nous l’espérons de votre miséricorde, nous conservera humbles.

Demandez-nous beaucoup, et aidez-nous à vous donner davantage.

Et puisque nous sommes livrés à Vous,

Ne vous gênez pas pour nous prendre au mot et pour nous sacrifier,

Nous vous le demandons malgré le tremblement de notre chair,

Car nous voulons n’avoir qu’une crainte, celle de ne pas Vous aimer assez.

Et quand au soir de notre dernière bataille,

Votre voix de Chef sonnera le ralliement de tous Vos Chevaliers,

Faites, Seigneur, c’est notre suprême prière,

Faites que notre mort serve à quelque chose,

Et accordez-nous la grâce de mourir debout.

Ainsi soit-il.


Prêtre, Prophète et Roi

Ce sont les trois missions du prêtre, missions consacrées par le Christ, configurées en l’homme qui devient prêtre. Mais aussi mission auquel tout chrétien devrait se consacrer. Trois missions parfois bien difficiles à remplir pour le prêtre, dont c’est aussi la fête aujourd’hui.

  • Mission de guider un peuple

C’est peut-être la plus captivante (celle qui captive aussi pas mal de temps et d’énergie, d’angoisses et d’inquiétudes, qui peut même nous rendre captif de moi-même). Un peuple parfois rétif. Un peuple parfois trop bien pour le prêtre. Un peuple qui attend tellement d’un homme qui se sent tellement faible. Un homme faible qui essaye, vaille que vaille, de porter aux autres Celui qui le porte. Un peuple qu’il faut savoir convaincre, remettre en cause, sans le brusquer ni le vexer. Un peuple qu’il faut savoir aimer suffisamment pour pouvoir être ferme quand le besoin s’en fait sentir. Un peuple merveilleux qui aime son pasteur. Un peuple qui n’est pas supérieur à son pasteur, comme lui ne l’est pas à eux. « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, qui ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ. Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier » (Constitution dogmatique Lumen Gentium § 10) Une différence, non de degré mais de nature… Des natures qui parfois se frottent !

  • Mission d’enseigner un peuple

C’est peut-être la plus passionnante (celle qui oblige à être passionné de Dieu, c’est-à-dire à souffrir pour Dieu, mais aussi à souffrir un peu dans l’étude pour s’extraire des sentiers battus). Trouver tous les moyens de dire la Parole de Dieu, de la faire connaître, de la faire comprendre, de la faire adhérer à leur vie. La mission la plus urgente de notre siècle qui, s’il se laisse surprendre, a soif d’apprendre, de comprendre et de prendre. Une mission qui appelle à être attentif plus aux moyens qu’aux résultats. Le résultat, c’est le combat de Dieu ! 2 Chroniques 20, 15 : « Soyez attentifs, vous tous de Juda et habitants de Jérusalem, et toi, roi Josaphat ! Ainsi vous parle le Seigneur : Ne craignez pas, ne vous effrayez pas devant cette foule immense ; car ce combat n’est pas le vôtre, mais celui de Dieu. »

  • Mission de sanctifier un peuple :

C’est peut-être la plus enthousiasmante (celle qui fait que l’on est habité de Dieu et que l’on permet à Dieu de faire de chaque homme le Temple de l’Esprit, de chaque être un en-theos, un Dieu en soi). Rendre présent le Christ, et le donner. N’être que l’humble serviteur inutile qui permet à tout un peuple de s’unir à son Dieu, de devenir comme son Dieu, d’être pardonné de Dieu, d’être aimé de Dieu.



Prière des prêtres

Seigneur, Tu m'as appelé au ministère sacerdotal en un moment concret de l'histoire où, comme dans les premiers temps apostoliques, tu veux que tous les chrétiens, et d'une manière spéciale les prêtres, nous soyons des témoins des merveilles de Dieu et de la force de ton Esprit.


Fais que je sois aussi témoin de la dignité de la vie humaine, de la grandeur de l'amour et du pouvoir du ministère reçu :


Tout cela avec mon propre style de vie fascinée par Toi par amour, seulement par amour et pour un plus grand amour.


Fais que ma vie célibataire soit l'affirmation d'un oui, joyeux et heureux, qui naît du fait de s'en remettre à Toi et de se dédier totalement aux autres au service de ton Église.


Donne-moi la force dans mes faiblesses et que mes victoires te plaisent aussi.


Mère, toi qui as prononcé le plus grand et merveilleux « oui » de tous les temps, fais que je sache transformer ma vie de chaque jour en source de générosité et de consécration, et avec Toi, aux pieds des grandes croix du monde, je sois associé à la douleur rédemptrice de la mort de ton Fils pour jouir avec Lui du triomphe de la résurrection pour la vie éternelle. Amen


Prière pour les prêtres

Seigneur Jésus, avec saint Jean-Marie Vianney, nous te confions : tous les prêtres que nous connaissons, ceux que nous avons rencontrés, ceux qui nous ont aidés, ceux que tu nous donnes aujourd'hui comme pères.


Tu as appelé chacun par son nom ; pour chacun, nous te louons et nous te supplions : garde-les dans la fidélité à Ton nom ; Toi qui les as consacrés pour qu'en Ton nom, ils soient nos pasteurs, donne leur force, confiance et joie pour accomplir leur mission.


Que l'Eucharistie qu'ils célèbrent les nourrisse et leur donne le courage de s’offrir avec Toi pour les brebis que nous sommes ; Qu'ils soient plongés dans Ton cœur de Miséricorde pour qu'ils soient toujours les témoins de ton pardon ; Qu'ils soient de vrais adorateurs du Père pour qu'ils nous enseignent le véritable chemin de la sainteté.


Père, avec eux, nous nous offrons au Christ pour l’Église : qu'elle soit missionnaire dans le souffle de ton Esprit; apprends-nous simplement à les aimer, à les respecter et à les recevoir comme un don qui vient de Ta main, pour qu'ensemble nous accomplissions davantage Ton œuvre pour le salut de tous. Amen.



Saint Thomas More (+ 1535), Traité sur la Passion, Le Christ les aima jusqu'au bout, Homélie 1.

Avant la fête de la Pâque, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens, les aima jusqu'au bout (Jn 13,1). L'évangéliste saint Jean était aimé si tendrement par le Christ qu'il se penchait sur sa poitrine au cours de la dernière Cène, et que Jésus lui révéla secrètement qui était le traître. C'est à la garde de saint Jean que Jésus, du haut de la croix, confia sa mère douloureuse. Jean fut appelé spécialement dans l'Évangile le disciple que Jésus aimait. C'est ce disciple qui met ici en lumière par ses paroles combien notre Sauveur, qui aimait tellement Jean, était fidèle dans son amour.


Car ces paroles sont suivies aussitôt par le récit de l'amère Passion du Christ, en commençant par la dernière Cène, et d'abord par l'humble service du lavement des pieds rendu par Jésus à ses disciples, et par l'envoi du traître au dehors. Viennent ensuite l'enseignement de Jésus, sa prière, son arrestation, son procès, sa flagellation, sa crucifixion et toute la douloureuse tragédie de sa très amère Passion.


C'est avant tout cela que saint Jean cite les paroles rappelées à l'instant, pour faire comprendre que tous ces actes, le Christ les a accomplis par pur amour. Cet amour, il l'a bien montré à ses disciples lors de la dernière Cène, lorsqu'il leur affirma qu'en s'aimant les uns les autres, ils suivraient son exemple. Car ceux qu'il aimait, il les aima jusqu'au bout, et il souhaitait qu'ils fassent de même. Il n'était pas inconstant, comme tant de gens qui aiment de façon passagère, abandonnent à la première occasion, et d'amis deviennent ennemis, comme fit le traître Judas. Jésus, lui, a persévéré dans l'amour jusqu'au bout, jusqu'à ce que, précisément par cet amour, il en soit venu à cette extrémité douloureuse. Et pas seulement pour ceux qui étaient déjà ses amis, mais pour ses ennemis, afin d'en faire des amis. Non pour son avantage, mais pour le leur.


Ici nous remarquerons que l'Évangile dit parfois que le Christ quittera ce monde pour aller au Père, comme lorsqu'il disait : Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours (Jn 12,8). Cela ne signifie pas qu'il ne sera plus avec son Église, ici en ce monde, ou qu'il ne reviendra plus jusqu'au jour du jugement, car lui-même a fait cette promesse : Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde.


Prière

Dieu qu'il est juste d'aimer par-dessus tout, multiplie en nous les dons de ta grâce ; dans la mort de ton Fils, tu nous fais espérer ce que nous croyons; accorde-nous, par sa résurrection, d'atteindre ce que nous espérons. Par Jésus Christ.

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