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III - La Transfiguration : lecture allégorique


L’allégorie apprend ce que l’on a à croire,

LA TRANSFIGURATION : THÉOPHANIE LUMINEUSE

Six ou huit jours ?

  • Ceux qui parlent de six jours pensent surtout à la semaine cosmique de la Genèse : l’Hexaemeron. La Transfiguration arrive après une ascension de la montagne, image d’une ascension cosmique.

  • Ainsi sur cette icône :



La Transfiguration du Christ

Anonyme

Icône sur bois, 145 x 130 cm, 1600

Musée Benaki, Athènes (Grèce)


Ce que je vois

Arrêtons-nous simplement sur les deux scènes latérales. À gauche, Jésus gravit la montagne avec les trois disciples. De la main droite, il leur montre le chemin escarpé de l’ascension à entreprendre. De la main gauche, il tient le rouleau de la loi nouvelle, cette loi qui deviendra le livre de la Parole de Dieu qu’il tiendra en main sur la montagne. Pour que cette loi soit révélée aux yeux des apôtres, il va leur falloir gravir la montagne spirituelle, celle dont parleront plus tard Thérèse d’Avila et Jean de La Croix.


Les apôtre suivent en ordre : Pierre, puis Jacques et enfin le jeune Jean. Ce dernier, encore dans la fougue spirituelle de la jeunesse est prêt à suivre Jésus, et de la position de sa main identique à celle du Christ, il désigne à ses deux compagnons le chemin à prendre. Jacques le regarde interrogatif, et presque dubitatif. Aurait-il peur de prendre la suite du Christ ? Ne comprend-il pas que le siège que sa mère réclamait pour lui mérite un bel effort physique et spirituel ? Toute transfiguration intérieure, toute métamorphose des cœurs nécessite notre participation. La grâce suffit à ceux qui entreprenne le chemin !


Quant à Pierre, il nous regarde. À la fois son regard nous appelle à prendre la même route, mais sa main semble marquer un refus, ou du moins une peur. Suivre le Christ est loin d’être une sinécure, et la peur peut nous envahir et nous faire faire demi-tour, voire nous submerger tels des flots impétueux, ou encore nous pousser à renier notre foi. Pierre en fit trois fois l’expérience…


Comment ne pas penser à l’ascension spirituelle dont parle le livre de la Genèse avec l’échelle de Jacob (Gn 28) ? Ou cette ascension du moine dans sa vie spirituelle jusqu’à la Transfiguration finale :



L’échelle du moine

Anonyme

Dessin, Manuscrit, ms. 8, fol. 130v

Universitätsbibliothek, Erlangen (Allemagne)


Ainsi, ces six jours nous rappelleraient que toute ascension spirituelle se fait par des degrés dans l’espace et le temps, à l’image de la semaine cosmique.

  • D’autres verront dans les huit jours le signe évident du rappel de la Résurrection. Une semaine de six jours de création qui sont clos (il y eut un soir, il y eut un matin) ; plus un septième jour non clos où Dieu se repose. La création est en attente, comme le dira saint Paul (Rm 8, 19 — mais tout le chapitre 8 parle de cette attente spirituelle et cosmique) :

En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu.
  • Ainsi, le Christ ressuscite le huitième jour, le dimanche, et vient achever, parachever, mener à son terme la création cosmique.

Mais que ce soit le sixième ou le huitième jour, il est impératif de comprendre que seuls ceux qui auront entrepris cette ascension spirituelle et qui seront devenus « des enfants de lumière » (comme le dira Origène) seront à même de voir le Christ. Il nous faut donc gravir la montagne de la foi, et pas simplement la déplacer !

Une géométrie sacrée

Ces éléments géométriques sont assez caractéristiques de la structure des icônes byzantines. Et comment en être surpris en cette époque (le XIIe siècle) où les Croisades déferlent en Orient ; l’art occidental en sera profondément influencé. Et beaucoup d’icônes de la Transfiguration s’appuient sur une triple forme : le rond, signe de la divinité, le carré, signe du monde, et le triangle, signe de la montagne qui relie les hommes à Dieu (la religion). Ces trois formes sont ici présentes. Les disciples, encore bien humains, sont dans une partie rectangulaire (le carré du monde), Jésus est dans une mandorle (le rond de la divinité - ou sous forme d’un cercle vu de trois-quarts qui évoque l’appareil matriciel) et les trois personnages qui apparaissent forment un grand triangle, signe de la montagne où Jésus apparaît avec Élie et Moïse (la religion). Du monde (le carré), pour rejoindre Dieu (le rond) je dois passer par la religion (le triangle).



On retrouve ds trois formes primitives dans l’art japonais avec le Sengaï : l’univers est carré, triangle et rond.



Parfois, cette séparation entre le monde divin transfiguré et le monde terrestre en attente est symbolisé par une ligne qui les sépare : notre corps ne peut encore rejoindre le monde divin, mais notre regard et notre ouïe peuvent en percevoir quelques reflets. Ainsi, dans cet ivoire :



La Transfiguration

Anonyme

Couverture de livre en ivoire, vers 880, travail lorrain, 8,3 x 5,8 cm

Victoria & Albert Museum, Londres (Royaume-Uni)


Oreilles et regards sont tournés, tendus vers le ciel. Mais que voient-ils exactement ?

Illumination du visage

La grande question que se poseront les théologiens et exégètes, tant occidentaux qu’orientaux, concernera l’origine de cette lumière transfigurante. Et deux écoles vont s’opposer. Cette Gloire est-elle un rejaillissement sur le Corps du Christ ou l’illumination des yeux intérieurs des disciples ?


En quelques mots, résumons les positions.


Les orientaux expliqueront que c’est une grâce du Saint-Esprit, grâce continue, qui ouvrira les yeux des « fils de lumière » (ceux qui ont le coeur assez pur pour cela) à la lumière de la Gloire invisible qui ne cesse de se diffuser dans le Corps du Christ. Cette lumière de Jésus est continue mais ne sera visible que par ceux qui ont réussi à purifier leur regard. Pensons aux écailles qui tombent des yeux de Paul lorsqu’il reçoit l’imposition des mains d’Ananie (Ac 9, 17).


Les occidentaux, particulièrement saint Thomas d’Aquin, parleront d’un pouvoir que possède le Christ de manifester la Gloire de son âme à travers son corps. C’est une grâce temporaire qu’il fait aux hommes pour révéler quelque aspect de la foi en sa divinité. Une sorte de flash fugace.


Cette double perspective se retrouve ainsi en art…


En art byzantin, on verra sortir du corps du Transfiguré des rayons qui viennent illuminer les personnages :



La Transfiguration

Anonyme

Fresque, milieu du XIe siècle

Monastère troglodyte de Karanlık Kilise, Göreme (Turquie)


Chaque rayon, partant de la Gloire divine représentée par cette mandorle, vient illuminer le coeur des participants.


En art occidental, on insistera plus sur l’éblouissement fugace des apôtres. Rares sont les rayons qui sortent du corps du Christ, et sa Gloire sera plus représentée par une sorte de nuage (sans que ce soit la nuée) que par une véritable mandorle. Ainsi, on insiste sur l’éblouissement physique des apôtres qui se protègent les yeux. À partir du XVIe siècle, la disparition de ces rayons ou de la nuée va transformer la scène en une sorte d’Ascension où le Christ le Christ commencera à « décoller du sol », et seule la présence de Moïse et d’Élie nous rapproche de la Transfiguration. Deux exemples d’éblouissement :



La Transfiguration

Giovanni Bellini (Venise, c. 1430 - Venise, 1516)

Huile sur bois, 115 x 152 cm, 1480-1485

Galleria Nazionale di Capodimonte, Naples (Italie)


Ou sur cette enluminure :



La Transfiguration

Maître de l’échevinage de Rouen (actif au XVe siècle)

Bréviaire de Charles de Neufchâtel, enluminure, avant 1498, BM ms.0069, folio 703

Bibliothèque municipale, Besançon (France)


Quant au décollage type « Ariane », comment ne pas penser à l’œuvre monumentale de Raphaël :



La Transfiguration

Raphaël Sanzio da Urbino (Urbino, 1483 - Rome, 1520)

Huile sur panneau, 410 x 279 cm, entre 1516 et 1520

Pinacothèque vaticane, Cité du Vatican (Italie)


Revenons-en au resplendissement du visage. À la suite des pères orientaux, il faut y voir une irradiation de la Gloire à travers la chair de Jésus. Dans l’évangile de Jean, on ne trouve pas cette scène de la Transfiguration. Pourtant, cette Transfiguration deviendra l’exaltation de la Croix, car c’est là que la chair du Christ rayonnera et révèlera le vrai visage du Christ. Ainsi, la Transfiguration n’est que prémices de la Passion. Ce que proclame la préface liturgique de la fête :


Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire,

de t'offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu,

à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant,

par le Christ, notre Seigneur.

Car il a montré sa gloire

aux témoins qu'il avait choisis,

le jour où son corps semblable au nôtre

fut revêtu d'une grande lumière;

il préparait ainsi le coeur de ses disciples

à surmonter le scandale de la croix,

il laissait transparaître en sa chair

la clarté dont resplendira le corps de son Église.

C'est pourquoi, avec les anges dans le ciel,

nous pouvons te bénir sur la terre

et t'adorer en (disant) chantant: Saint!...


Notons, une nouvelle fois, que l’illumination n’est présentée que comme temporaire et du fait de la volonté du Christ.


Prémices de la Passion

De fait, il nous est impossible de séparer la Transfiguration de la Passion, et même de la Résurrection. Mêmes apôtres présents à Gethsémani : Pierre, Jacques et Jean (Mc 14, 33) ; ou encore à la résurrection de la fille de Jaïre (Mc 5, 37). La Transfiguration n’est que l’envers de l’agonie ; la lumière qui rayonne de son visage n’est que l’envers du sang qui en coulera au jardin des Oliviers.


Dans ce retable, les scènes sont ainsi mises côte à côte, l’une éclairant l’autre :



Retable de la Transfiguration

Bernardo Martorell (Sant Celoni, 1390 - Barcelone, 1452)

Tempéra sur panneau, 1445-1452

Cathédrale Sainte Eulalie, Barcelone (Espagne)


Blancheur du vêtement

Ce vêtement devient le reflet de la Gloire du Christ. Gloire, ici, se dit Kairos (καιρός) en grec, signe du temps de l’action opportune. Et en hébreu, le mot kabôd (כבד) voudra aussi dire poids, densité. Ce moment glorieux est un instant de poids, d’une densité inégalée.


Car cette Transfiguration est glorieuse : c’est une théophanie. À l’image de celle que vécut Moïse sur la montagne (Ex 24, 15-16) :

Moïse gravit donc la montagne, et la nuée recouvrit la montagne, la gloire du Seigneur demeura sur la montagne du Sinaï, que la nuée recouvrit pendant six jours. Le septième jour, le Seigneur appela Moïse du milieu de la nuée.

Cette théophanie donna à Moïse un visage rayonnant (Ex 34, 29-33) :

Lorsque Moïse descendit de la montagne du Sinaï, ayant en mains les deux tables du Témoignage, il ne savait pas que son visage rayonnait de lumière depuis qu’il avait parlé avec le Seigneur. Aaron et tous les fils d’Israël virent arriver Moïse : son visage rayonnait. (…) Quand il eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage.

L’Esprit du Seigneur avait illuminé Moïse : la Loi devenait lumineuse par la présence de Dieu (la Shekhina (שכינה). Ce que Paul expliquera dans la deuxième lettre aux Corinthiens (2 Co 3, 2-8) :

Notre lettre de recommandation, c’est vous, elle est écrite dans nos cœurs, et tout le monde peut en avoir connaissance et la lire. De toute évidence, vous êtes cette lettre du Christ, produite par notre ministère, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. Et si nous avons une telle confiance en Dieu par le Christ, ce n’est pas à cause d’une capacité personnelle que nous pourrions nous attribuer : notre capacité vient de Dieu. Lui nous a rendus capables d’être les ministres d’une Alliance nouvelle, fondée non pas sur la lettre mais dans l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit donne la vie. Le ministère de la mort, celui de la Loi gravée en lettres sur des pierres, avait déjà une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient pas fixer le visage de Moïse à cause de la gloire, pourtant passagère, qui rayonnait de son visage. Combien plus grande alors sera la gloire du ministère de l’Esprit !

Et c’est Origène (Commentaire sur Saint-Matthieu, P.G. 13, pp 1048-1085) qui complètera :

« Les vêtements de Jésus, ce sont ses paroles et la lettre des évangiles qu’il a revêtues. Mais je pense que les révélations sur lui, qu’on lit chez les apôtres, sont aussi les vêtements de Jésus, devenant pour ceux qui ont gravi la haute montagne avec Jésus, tout blancs. D’ailleurs, comme il y a des nuances diverses de blanc, ses vêtements deviennent blancs comme le blanc le plus éclatant et le plus pur de tous, je veux dire celui de la lumière. Quand donc tu verras quelqu’un non seulement connaître parfaitement la divinité de Jésus, mais aussi éclairer n’importe quel texte des évangiles, n’hésite pas à affirmer que, pour un tel homme, les vêtements de Jésus sont devenus blancs comme la lumière. »

LA TRANSFIGURATION : THÉOPHANIE DU PREMIER ET DU NOUVEAU TESTAMENT


La Transfiguration

Jacopino da Reggio ? (actif au XIIIe siècle)

Enluminure, Smith-Lesouëf, 21, f. 15v

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)


Ce que je vois

Dans cette enluminure du XIIIe siècle, Jésus est en lévitation dans une mandorle qui va du bleu au blanc. Denys l’Aéropagite explique que la divinité transforme les ténèbres en lumière ce qui justifie ce dégradé progressif de la mandorle du sombre au clair. De la main gauche, il tient le rouleau de la Loi, tandis que la droite bénit. Son regard se porte sur le personnage à sa gauche : Moïse. Le législateur tient en main le livre de la Loi. Il est jeune et couvert d’une tunique mauve. Comment ne pas penser à saint Jean, celui qui donnera la nouvelle Loi du Christ : aimez-vous les uns les autres ? Quant à Élie, il a revêtu la bure carmélitaine. N’est-il pas leur fondateur ? Dans d’autres enluminures, on le verra avec la tunique dominicaine !


Mais, remarquez aussi les trois apôtres au pied de la scène. Pierre désigne du doigt Élie. Jean, dont l’habit et la coiffure semble assez similaire à Moïse, est assis et se couvre le visage. Jacques, dont la couleur de la robe rappelle les tons de la mandorle, est prostré. Faut-il y voir un « reflet » terrestre d’une vision céleste ? Ou est-ce la représentation des attitudes spirituelles devant cette vision : la prostration, l’imploration et la contemplation ? Car la vision de ces deux prophètes n’est pas anodine…


Moïse et Élie

Comme on le lit dans l’évangile de Luc : « il parlait de son départ ». Mais le mot « départ » devrait en fait se traduire par « exode ». Exode : chemin en dehors, sortir. Ne peut-on penser à la sortie d’Égypte, de la sortie du Royaume de l’esclavage qui permet de rejoindre, à travers les eaux de la mort, la Terre promise ? Les prophètes parlent avec Jésus de son exode, de son chemin vers le ciel. Mais arrêtons-nous un instant sur la raison de la présence de ces deux prophètes.


Élie est le précurseur du Messie comme on peut le lire dans le livre de Malachie (Mal 3, 23) :

Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable.

Ou dans le livre du Siracide (Sir 48, 10 ) :

…toi (Élie) qui fus préparé pour la fin des temps, ainsi qu’il est écrit, afin d’apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, afin de ramener le cœur des pères vers les fils et de rétablir les tribus de Jacob…

Saint Jean Chrysostome verra en Élie une figure « vierge et prophète » (à l’instar de Marie) et en Jean l’évangéliste la figure « vierge et disciple ». Il met ainsi en parallèle, comme en décalque, Élie et Moïse avec Marie et Jean. Évidemment aussi, Élie sera la préfiguration du Baptiste : même habillement, même annonce du Messie à tel point qu’on vient demander au Baptiste s’il est Élie de retour.


Quant à Moïse, hormis une théophanie similaire, il est considéré dans le monde juif à l’image d’Élie en son assomption (2 R 2, 11) : lui non plus ne connaîtra pas la mort, du moins personne ne sait où il est enterré et beaucoup penseront (Talmud de Jérusalem) que Moïse connût lui aussi une assomption au ciel. De plus, comme le dira Irénée de Lyon : « À l’Horeb ou au Sinaï, Moïse parlait déjà avec le Verbe. »


Premier et Nouveau Testament se rejoignent.


Dressons ici trois tentes

Bien sûr, l’allusion à la fête des tentes est évidente (Ex 23, 16 / Lc 23, 27-34 / Dt 16, 13). Cette fête se célèbre et septembre, à l’époque des vendanges. Elle dure huit jours (tiens…) et évoque l’action salvifique de Dieu au cours de l’exode.



La Transfiguration

Guillaume de Digulleville (Digulleville, 1295 - vers 1360)

Ms 009, folio 44v, Miniature extraite du « Pèlerinage de Jésus-Christ », vers 1350

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)


Dans cette miniature, nous voyons les trois apôtres sur le chemin, ou en chemin spirituel, désigner sur la montagne la vision. Mais, cette fois-ci, Jésus, Élie et Moïse ne sont entourés d’aucune mandorle ni auréole. Ils siègent dans des sortes de tabernacles gothiques. Comment ne pas se rappeler que le mot tente en latin se dit « tabernaculum ». C’est le même mot qui sera utilisé dans la Vulgate lorsque l’on nous décrit la tente de la rencontre (Ex 25-27). Pierre veut édifier des tentes sur terre alors que Jésus et les prophètes sont déjà dans cette tente spirituelle qu’est la tente de la rencontre.


Une nouvelle fois, Premier et Nouveau Testament se rejoignent. Nous y reviendrons.

LA TRANSFIGURATION : THÉOPHANIE TRINITAIRE

La voix et la nuée



La Transfiguration

Anonyme

Fresque, XIIe siècle

Cathédrale, Gurk (Autriche)


Évidemment, c’est cette même nuée qui accompagnera le Peuple lors de sa sortie d’Égypte (Ex 13, 21).


Nous trouvons aussi cette nuée lumineuse lors de la théophanie du Sinaï (Ex 24, 15-17). Et, comme nous l’avons déjà vu, elle dura… six jours ! Le livre de l’Exode nous la décrit avec des éléments que l’on retrouve dans le récit de la Transfiguration :

  • C’est une nuée / la même !

  • Elle a l’aspect d’une flamme / la lumière resplendissante.

  • Une voix appelle Moïse / une voix sort de la nuée.

Cette nuée va obombrer les apôtres. C’est le même verbe que l’on retrouvera (deux seuls exemples dans le Nouveau Testament) lorsque Marie est couverte de l’Esprit-Saint (Lc 1, 25). Comment ne pas voir dans la nuée l’Esprit-Saint ; dans la voix, le Père ; dans la flamme lumineuse, le Fils ?


Quant à la voix, elle retentit deux fois dans les synoptiques, et une autre fois chez saint Jean :

  • lors du baptême (Mt 3, 17 / Mc 1, 11 / Lc 3, 22),

  • Et lors de la Transfiguration.

Chez Jean, une voix proclame (Jn 12, 27-28) :

Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »

Dans les synoptiques, cette voix divine vient confirmer la confession que Pierre fit auparavant (Mt 16, 16). À tel point que Pierre en fera son « évangile » (sa bonne nouvelle) - 2 P 1, 16-19 :

En effet, ce n’est pas en ayant recours à des récits imaginaires sophistiqués que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus Christ, mais c’est pour avoir été les témoins oculaires de sa grandeur. Car il a reçu de Dieu le Père l’honneur et la gloire quand, depuis la Gloire magnifique, lui parvint une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé ; en lui j’ai toute ma joie. Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. Et ainsi se confirme pour nous la parole prophétique ; vous faites bien de fixer votre attention sur elle, comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.

Il est mon Fils bien-aimé, écoutez-les !


La Transfiguration

Anonyme

Bible de Floreffe, enluminure, 47,5 x 33 cm, folio 4r, fin du XIIe siècle

British Library, Londres (Royaume-Uni)


Regardons cette enluminure extraite de la Bible de Floreffe. Deux scènes se superposent, et elles sont désignées comme des « mystères » dans le texte qui encadre la miniature. Un premier mystère : la Transfiguration. Un second : la dernière Cène associée au lavement des pieds. Avec un Christ qui siège au centre dans les deux scènes, entouré de deux personnages : en haut, Moïse (à gauche) et Élie (à droite) ; en bas, deux apôtres dont la position des mains est identique. On y reconnaît les trois apôtres au pied de la montagne : Jacques, Pierre et Jean. En bas, Jacques est à la droite du Christ, Pierre à sa gauche, et Jean sur le sein de Jésus. La montagne est devenue la table de la Cène. Sur la montagne de la foi, on rencontre le Christ transfiguré, désigné par le Père, couvert de l’ombre de l’Esprit. En bas, dans l’eucharistie, on rencontre le Christ, offert par son Père, et donnant l’Esprit Paraclet à ses disciples.


Mais plus encore, la Parole qui vient du Père, et que l’on distingue dans le phylactère qui encadre la tête de Jésus, se réalise dans l’eucharistie. Malheureusement, la résolution de l’image ne me permet pas de lire précisément les inscriptions.


Toujours est-il que le Fils est présenté comme le bien-aimé (agapétos - Οὗτός ἐστιν ὁ υἱός μου ὁ ἀγαπητός, ἐν ᾧ εὐδόκησα· ἀκούετε αὐτοῦ.) Ce mot de bien-aimé se retrouve dans la traduction de la Septante lorsque Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac, son bien-aimé (Gn 22, 2). Jésus serait-il le nouvel Isaac ? Celui offert en sacrifice ? C ‘est encore ce même mot que l’on retrouve dans la parabole des vignerons homicides chez Marc (Mc 12, 6) : « Il lui restait encore quelqu’un : son fils bien-aimé. Il l’envoya vers eux en dernier, en se disant : “Ils respecteront mon fils.” » Il est bien ce Fils offert en sacrifice à la vindicte des hommes qui refusent de reconnaître en lui la sagesse incarnée. Deux autres textes du nouveau testament nous le confirment :

Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration. (He 11, 17-19)

Et l’épître de Jacques (Jc 2, 20-24) :

Homme superficiel, veux-tu reconnaître que la foi sans les œuvres ne sert à rien ? N’est-ce pas par ses œuvres qu’Abraham notre père est devenu juste, lorsqu’il a présenté son fils Isaac sur l’autel du sacrifice ? Tu vois bien que la foi agissait avec ses œuvres et, par les œuvres, la foi devint parfaite. Ainsi fut accomplie la parole de l’Écriture : Abraham eut foi en Dieu ; aussi, il lui fut accordé d’être juste, et il reçut le nom d’ami de Dieu. » Vous voyez bien : l’homme devient juste par les œuvres, et non seulement par la foi.

L’allusion à la ligature d’Isaac est nette. Et on peut y voir une double révélation :

  • Celle de l’amour de Dieu pour son Fils,

  • Et celle de l’amour de Dieu pour les hommes.

Ainsi, la Transfiguration devient l’épiphanie de l’amour de Dieu pour les hommes, comme le sera l’institution de l’eucharistie. Nous pourrions résumer cette chaîne de l’amour ainsi :

  • L’amour du Père qui livre son Fils pour nous,

  • L’amour du Fils qui donne sa vie par amour de son Père et pour les hommes,

  • L’amour de l’Esprit qui nous enveloppe de son amour.

Toute la Trinité est présente dans ce mystère de la Passion préfigurée à la Transfiguration. Mystère trinitaire, mystère d’amour, mystère du Premier et du Nouveau Testament. Mais un mystère qu’il nous faut apprendre à voir, et surtout à écouter !


« Écoutez-le »

Jésus, nouvel Isaac, mais aussi Jésus, nouveau Moïse. En effet, reportons-nous au livre du Deutéronome (Dt 18, 15-19) :

Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. C’est bien ce que vous avez demandé au Seigneur votre Dieu, au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez : « Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir ! » Et le Seigneur me dit alors : « Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte.

Moïse est sur le Sinaï et Dieu lui donne la loi. Et il promet la venue d’un prophète qui se tiendra au milieu du peuple et qu’il faudra écouter. C’est Moïse ! Mais Jésus n’est-il pas aussi ce nouveau Moïse qu’attendait le peuple juif, le Messie espéré ? Jean vient l’attester : Jésus est le prophète attendu, le nouveau Moïse (Jn 1, 17) : « car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. »


Mais ce prophète se révélera dans le mystère de la Passion, mystère préfiguré lors de la Transfiguration, comme le rappelle la préface : « Car il a montré sa gloire aux témoins qu'il avait choisis, le jour où son corps semblable au nôtre fut revêtu d'une grande lumière; il préparait ainsi le coeur de ses disciples à surmonter le scandale de la croix, il laissait transparaître en sa chair la clarté dont resplendira le corps de son Église. »


En effet, comment séparer le mystère de la Transfiguration de celui de la Passion, et plus particulièrement de la crucifixion ?


Une théophanie de la Croix



Retable de la Transfiguration

Jaume Huguet (Valls, 1412 - Barcelone, 1492)

Tempéra sur bois, 310 x 235 cm, 1465-1475

Musée de la cathédrale, Tortosa (Espagne)


Ce que je vois

Commençons par regarder ce retable espagnol.

En bas, sur la prédelle, de gauche à droite :

  • saint Michel archange,

  • Sainte Barbe,

  • Le Christ avec les instruments de la Passion,

  • Sainte Catherine d’Alexandrie,

  • Et saint Antoine le Grand.

Au-dessus, une première scène : la Transfiguration encadrée :

  • à gauche en bas de l’ascension du Christ et au-dessus de Moïse devant le buisson ardent,

  • À droite en bas du Jugement dernier et au-dessus d’Élie terrassant les ennemis (1 R 16 ?)

Registre supérieur :

  • au centre, la crucifixion,

  • À gauche, le don des tables de la Loi au Sinaï,

  • À droite, Élie enlevé sur le char de feu.

Il y a donc une typologie du Premier et du Nouveau Testament sur ce retable. Élie et Moïse sont des préfigurations de Jésus (scènes croisées) :

  • Moïse reçoit la Loi, Jésus sera la nouvelle Loi, cette nouvelle loi d’amour appliquée lors du Jugement (⅛)

  • Élie est enlevé dans un char de feu comme Jésus lors de l’Ascension rejoint le ciel (3/7).

Mais surtout, la Transfiguration est surmontée de la crucifixion : similitude de la disposition et des vêtements. Les scènes se répondent mutuellement.


Dans l’évangile

En effet, la scène de la Transfiguration est encadrée dans les évangiles synoptiques par des récits intéressants. Reprenons notre tableau récapitulatif :



Elle se situe entre la première et la seconde annonce de la Passion, mais aussi à la suite de la demande de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? ». L’objet de scandale sera la mort sur la Croix, cette même mort que refusera d’entendre Pierre qui se fera rabrouer par le Christ. Pourtant, n’est-ce pas cela que le Père nous demande d’entendre, et surtout d’écouter ?


Et Jésus viendra le confirmer lors de la dernière Cène, comme le montrait la Bible de Floreffe.


Faites ceci en mémoire de moi…

Il me semble important de lier la parole à l’acte. Cette parole peut se rapporter tant à l’acte présent, qu’à un acte passé, qu’à un acte à venir. Que désigne donc le « Ceci » ? À mon avis, ces trois aspects : passé, présent et futur.


Je pourrais ainsi déchiffrer l’impératif du Christ en ces termes :

  • Passé : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : annoncer ma Parole, pardonner aux autres, prier votre Père, visiter les malades, etc. Bref, faites œuvres de miséricorde. Soyez le signe au milieu des hommes d’un Dieu qui aime chacun, d’un Dieu qui appelle chacun à trouver en lui cette eau qui apaise cette soif inextinguible d’absolu que vous vivez. Faites preuve de charité en mémoire de moi.

  • Présent : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : partager le pain et le vin de la Vie. Lavez-vous les pieds les uns des autres. Offrez-vous en sacrifice. Faites de votre vie un don nourrissant pour les autres. Livrez-vous à l’Amour. Faites preuve de foi en mémoire de moi.

  • Futur : « Faites ceci en mémoire de moi ». Vous aussi, allez jusqu’au bout, ne vous arrêtez pas en chemin. Gravissez toute la colline. Prenez sur vous votre croix, mon joug. Vous verrez, le fardeau sera plus léger que vous ne pourriez le croire. Faites preuve d’espérance en mémoire de moi et vous recevrez la récompense de la résurrection.

De fait, la Transfiguration manifeste l’envers glorieux de la Croix et anticipe la gloire de la résurrection. C’est bien pourquoi sur ce retable, les deux scènes se répondent, sont le miroir l’une de l’autre, l’avers et le revers d’une même pièce : celle du don total (Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout…).


Et c’est une consolation pour les apôtres, dans le sens étymologique du terme : ils ne sont plus seuls. Pourtant, cette révélation doit encore rester secrète. Seuls ceux qui ont eu accès au sens de ce mystère, dont les yeux ont été dessillés sur l’avenir, pourront supporter le mystère de la Passion (et encore, ce ne fut le cas que pour Jean…). Pour les autres, la révélation de la Passion pourrait rendre la Croix encore plus scandaleuse avant l’heure et empêcher de comprendre ce qu’elle révèle : l’ascension, la divinisation à laquelle chacun est appelé.


N’est-ce pas ce que nous montre aussi cette merveilleuse mosaïque de Ravenne ?



La Transfiguration

Anonyme

Mosaïques byzantines du VIe siècle, abside

Basilique Sant’Apollinare-in-Classe, Ravenne (Italie)


La mosaïque de l’abside : ce que je vois

Vous pourrez trouver sur internet de nombreuses descriptions scientifiques et élaborées. Je m’en tiens plutôt à un regard neutre...


La première chose qui capte le regard est cette grande croix baignant dans une auréole bleue, parsemée d’étoiles, qui se détache de ce fond or et vert. Le paysage semble champêtre. Des arbres, des buissons, de l’herbe verte, des rochers, des oiseaux multicolores, des lis blancs. Mais tout semble bien rangé, ordonné, symétrique à cette croix qui domine. Comme cet évêque, saint Apollinaire qui ouvre grand les bras sous la Croix, en signe de prière (posture de l’orant). Il porte sur son aube blanche la chasuble sacerdotale parsemée d'abeilles d'or, signes de son éloquence. À ses côtés, douze moutons le regardent. Moutons, agneaux, brebis ? Certains y voient les douze apôtres ou les douze tribus d’Israël, d’autres les fidèles du saint évêque martyr. Qu’importe. C’est le Peuple de Dieu.


Et puis on passe dans un registre supérieur, celui du ciel. Ce ciel doré où domine la main de Dieu le Père qui bénit la scène, et qui proclame son amour à son Fils. Deux hommes flottent dans les nuages. Leur nom est inscrit : à gauche Moïse, à droite Élie. Ils portent tous deux la toge prétexte des sénateurs romains.


Dans une bande intermédiaire, exceptionnelle virtuosité du mosaïste dans la disposition des tesselles colorées, nous passons de la terre verte au ciel doré par un jaune intermédiaire où se fondent les deux éléments, simplement réunis par cette croix encerclée. Notons que les trois apôtres appelés par Jésus à participer à la scène, Pierre, Jacques et Jean, sont présents, symbolisés par ces brebis qui contemplent la Croix.


Regardons-la de plus près, ou plutôt, contemplons-la ! Un rinceau rouge, semé alternativement de deux pierres précieuses carrées ou ovales, entoure le disque bleu. C’est le vrai ciel, celui de Dieu. Le ciel de la création parsemé des étoiles promettant une abondante génération à Abraham. Et au centre, cette Croix pattée et dorée, parsemée de douze gemmes (les douze tribus, mais aussi les douze portes de l’Apocalypse, car la porte du ciel, c’est la Croix !). Au centre, la plus précieuse des pierres, la Face du Christ.


Aux quatre branches de la Croix, une inscription :

  • en haut : le ictus grec, acrostiche de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

  • À gauche et à droite : l’alpha et l’omega, il est le commencement et la fin.

  • En bas : une inscription latine, Salus Mundi (le Salut du monde) car c’est La Croix qui nous sauve.

Cette interprétation de la Transfiguration est exceptionnelle. Pas uniquement par sa qualité esthétique et la virtuosité de sa réalisation, mais surtout par son interprétation théologique. La transfiguration annonce la crucifixion, mais elle est aussi et surtout la porte du ciel, la porte du salut.


Transfiguration et Crucifixion

Cette mosaïque nous montre clairement que l’on ne peut séparer ces deux mystères : derrière le Christ transfiguré transparaît le mystère de la Croix. Elle n’est pas une croix de désespérance, mais est plantée dans un paradis lumineux, elle est la porte d’entrée vers le Paradis. La Transfiguration nous appelle aussi à la douceur de l’Agneau pour en saisir tout le mystère.


Passons maintenant rapidement, faute de temps et d’espace, à la troisième lecture possible : la lecture tropologique ou morale.


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