V - La Transfiguration : lecture anagogique


L’anagogie apprend ce vers quoi il faut tendre

Le vitrail de Chartres



La Transfiguration du Christ

Anonyme

Panneau inférieur gauche du vitrail de la Passion

Façade occidentale, côté Sud (Baie 51), 1145-1155

Cathédrale Notre-Dame, Chartres (France)


Le vitrail

Une des trois fenêtres de la façade occidentale de cette cathédrale du XIIe siècle représente la Passion, la mort et la Résurrection de Jésus. Sur un des registres, l’artiste a inauguré le cycle de la Passion du Christ par cette scène de la Transfiguration. À l’intérieur des barlotières orthogonales, le vitrail est de forme circulaire. Le célèbre bleu de Chartres s’est estompé, laissant plus de place aux teintes chaudes et aux ors.


Ce que je vois

On peut être d’abord frappé par la structure géométrique de l’œuvre : deux grands cercles concentriques encadrent la scène. En son sein, huit grands rayons blancs viennent la partager en autant de secteurs. Le Christ se trouve dans une mandorle (un cercle vu de trois-quarts). La partie haute de l’image est aussi marquée par les trois personnages, comme trois colonnes. Tandis que la partie basse nous montre les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean regroupés dans une structure horizontale représentant le pied de la montagne. J’ai déjà expliqué plus haut cette géométrie sacrée.


Des personnages et des couleurs

Les personnages représentés sont ceux décrits dans les Évangiles : au centre Jésus dans sa mandorle. À sa gauche, Moïse. À sa droite, Élie (dont on distingue un pan de son manteau en poils de chameau). Ils semblent tous les deux flotter sur un nuage doré. À leurs pieds, Pierre à gauche, Jean (imberbe) au centre et Jacques à droite. Un certain nombre de couleurs nous permettent de les reconnaître, l’artiste suivant les canons de représentation de l’époque. Jésus est debout dans une mandorle colorée comme un arc-en-ciel, signe de l’Alliance, dont l’intérieur s’enflamme de rouge, tel le feu ardent de l’amour qu’il aura pour les hommes jusqu’à verser son sang. La couleur préfigure-t-elle ce sacrifice total de Jésus ? Il est revêtu d’une tunique verte (l’espérance de la Résurrection – couleur que l’on retrouve dans les tuniques de Moïse et d’Élie) et couvert d’un manteau bleu (signe de sa divinité). Huit rayons blancs paraissent sortir de son corps et se répandre sur le monde entier. Sa main droite bénit dans un geste classique (trois doigts repliés signifiant la Trinité, deux doigts dressés indiquant sa double nature humaine et divine) tandis que la gauche tient un rouleau : la nouvelle Loi.


Moïse et Élie

Comme une Bible juive… qui comporte trois grandes parties : la Loi, les Prophètes et les autres Écrits, que l’on appelle très souvent les Écrits de Sagesse. Toute la Bible est devant nos yeux lors de la Transfiguration ! Et Jésus en est la Sagesse par excellence. Les liturges de Charlemagne (particulièrement Alcuin), voulant unifier ce qui deviendra l’Europe, par un culte commun, reprendront cette image. Ainsi, lorsque le prêtre lira l’Évangile, lui qui est le Christ agissant, la Sagesse incarnée, il sera entouré de Moïse et d’Élie, sous la forme de deux luminaires portés par les servants d’autel. À la lecture de l’Évangile, c’est toute l’Écriture, Premier et Nouveau Testament, Loi, Prophètes et Sagesse que nous contemplons. L’Écriture dans son ensemble nous transfigure !


L’unité des deux Testaments

Dans ce passage évangélique, Jésus devient le lien, la pierre angulaire entre le Premier et le Nouveau Testament. Préférons le mot de « premier » à celui d’ « ancien », car ce n’est pas un livre suranné qui sent la poussière, mais la Parole de Dieu qui préfigure et annonce la venue du Messie. Rappelons-nous le célèbre apophtegme de saint Jérôme : « Qui ignore l’Écriture (c’est-à-dire le Premier Testament), ignore le Christ ». Jésus, donc, devient le lien vivant entre ces deux Paroles : une parole préfigurative et une parole performative.


Ainsi, le Premier Testament, avec la figure du prophète Élie, contient la prophétie du Nouveau, du Christ. Jésus ne refera-t-il pas des gestes et des miracles similaires à ceux d’Élie ? Pensez à la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17), miracle préfiguré en Élie avec la veuve de Sarepta (1 R 17, 17-24).


Quant à Moïse, celui qui reçut les dix commandements, la Loi divine, des mains de Dieu, qui transcrit ensuite toutes les recommandations et préceptes dans les livres du Deutéronome et du Lévitique, n’est-il pas la préfiguration de la nouvelle Loi qu’offrira le Christ aux hommes ? Cette loi, d’abord négative (tu ne…) deviendra en Jésus une loi positive (tu dois…) Puis, par le don de l’Esprit, par l’ombre de la nuée qui vient nous pénétrer, elle deviendra une loi de liberté, une incitation au bien (tu devrais…) Comme avec les enfants auxquels ont interdit, au début de leur vie, un certain nombre de choses, puis que l’on incite ensuite à faire le bien, jusqu’à leur laisser la liberté de mener leur vie vers le bien.


Entre le prophète et le législateur, entre la prophétie de la parole renouvelée et la nouvelle loi d’amour, vient se glisser le Christ, nouvelle sagesse, articulation majeure de la vie. C’est lui qui viendra inscrire en nos cœurs l’espérance prophétique, c’est lui qui viendra graver dans nos âmes la loi divine, c’est lui qui sera notre sagesse de tous les jours. N’est-ce pas lui qui est le pain quotidien, le pain suressentiel (comme disent les orientaux) qui unifira et nourrira en nous la vie dans la sagesse ? En contemplant la Transfiguration, nous discernons l’anticipation de la métamorphose finale à laquelle chacun est appelé. Et cette annonce est entendue et vue en Jean le Baptiste…


En effet, le Baptiste n’est-il pas le nouvel Élie ? Cet Élie qui va inaugurer la venue du Messie (Mal 3, 23-24) :

Voici que je vais vous envoyer Élie le prophète, avant que vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, et le cœur des fils vers leurs pères, pour que je ne vienne pas frapper d’anathème le pays !

Ce même Baptiste dont le père disait (Lc 1, 76-79) :

Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés, grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut, pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix.

Rappelant ce qu’avait prophétisé le livre de Ben Sera le Sage (Si 48, 10) :

… toi qui fus préparé pour la fin des temps, ainsi qu’il est écrit, afin d’apaiser la colère avant qu’elle n’éclate, afin de ramener le cœur des pères vers les fils et de rétablir les tribus de Jacob…

C’est déjà Jean le Baptiste, figure d’Élie qu’on attendait comme prémices de la venue du Sauveur. Il suffit de relire le Poème des quatre nuits du Targum de l’Exode, lu lors de la veille de Pessah au temps de Jésus :


C’est une nuit de veille et prédestinée pour la libération au nom de YHWH

au moment où il fit sortir les enfants d’Israël, libérés, du pays d’Égypte.

Or, quatre nuits sont inscrites dans le Livre des Mémoires.


La première nuit,

quand YHWH se manifesta sur le monde pour le créer.

Le monde était confusion et chaos

et la ténèbre était répandue sur la surface de l’abîme.

Et la Parole de YHWH était la Lumière et brillait.

Et il l’appela Première nuit.


La deuxième nuit,

quand YHWH se manifesta à Abraham âgé de cent ans

et à Sarah, sa femme, âgée de quatre-vingt-dix ans,

pour accomplir ce que dit l’Écriture :

« Est-ce qu’Abraham âgé de cent ans, va engendrer

et Sarah, sa femme, âgée de quatre-vingt-dix ans, enfanter ? »

Et Isaac avait trente-sept ans lorsqu’il fut offert sur l’autel.

Les cieux s’abaissèrent et descendirent

et Isaac en vit les perfections

et ses yeux s’obscurcirent à cause de leurs perfections.

Et il l’appela Seconde nuit.

La troisième nuit,

quand YHWH se manifesta aux Égyptiens, au milieu de la nuit :

sa main tuait les premiers-nés des Égyptiens

et sa droite protégeait les premiers-nés d’Israël,

pour que s’accomplît ce que dit l’Écriture :

« Mon fils premier-né, c’est Israël. »

Et il l’appela Troisième nuit.

La quatrième nuit,

quand le monde arrivera à sa fin pour être libéré ;

les jougs de fer seront brisés

et les générations perverses seront anéanties

et Moïse montera du milieu du désert

et le Roi Messie viendra d’en haut.

L’un marchera à la tête du troupeau

et l’autre marchera à la tête du troupeau

et sa Parole marchera entre les deux

et eux et moi marcherons ensemble.

C’est la nuit de la Pâque pour le nom de YHWH

nuit réservée et fixée pour la libération de tout Israël

au long de leurs générations.


Et sa Parole marchera entre les deux, entre Moïse et Élie. Et nous-mêmes, lisons-nous la Parole de Dieu, pas simplement le Nouveau Testament, mais toute la Bible, Premier et Nouveau Testament ? Je me rappelle ce qu’écrivait Herbert Pagani dans son « Plaidoyer pour ma terre » :

C'est écrit dans la Bible, le livre le plus vendu et le plus mal lu du monde.

Laissons-nous couvrir de l’ombre de la nuée de l’Esprit. Prions-le pour qu’il nous ouvre l’intelligence, comme pour les disciples d’Emmaüs, à la Parole de Dieu. Une prière d’Enzo Bianchi (le texte complet sur la Lectio Divina est en annexe) pour nous y préparer :

« Notre Dieu, Père de la lumière, tu as envoyé dans le monde ton Fils, ta Parole faite chair, pour te manifester à nous, les hommes. Envoie maintenant ton Saint-Esprit sur moi, afin que je puisse entendre ta Parole dans ce passage de l’Écriture et rencontrer Jésus Christ dans cette Parole qui vient de toi. Accorde-moi de le connaître plus intensément ; et qu’en le connaissant mieux je l’aime davantage, parvenant ainsi, à sa suite, à la béatitude de ton Royaume, béni pour les siècles des siècles. Amen. »

Pour nous aider à entrer dans cette Lectio Divina, aidons-nous d’une oeuvre d’art :



La Transfiguration (retable d’autel)

Alexandra Frosterus-Såltin (Ingå, 1837 - Vaasa, 1916)

Huile sur toile, dimensions inconnues, 1906

Église luthérienne de Jalasjärvi (Finlande)


Ce qui m’intéresse dans cette oeuvre est que nous pouvons y repérer les quatre attitudes de la Lectio Divina.


1- LECTIO : lire la Parole : c’est le Christ, Parole éternelle.

2- MEDITATIO : méditer la Parole (ce qui pourrait correspondre à la lecture allégorique) : Jacques, replié sur lui-même, qui semble réfléchir.

3- ORATIO : comment la Parole va changer ma vie (ce qui pourrait correspondre à la lecture tropologique) : Pierre, à gauche, qui paraît s’engager à se convertir.

4- CONTEMPLATIO : contempler la Parole (lecture anagogique) : Jean qui tend le bras vers le Seigneur.


« Écoutez-le ! » mais… écoutez quoi ?


Première écoute

Remettons-nous dans le contexte. J’ai déjà expliqué que cette vision des deux prophètes entourant Jésus rappelait les trois parties de la Bible : Moïse, figure emblématique de la Loi (la Torah) ; Élie, le prophète enlevé au ciel que l’on attend pour qu’il inaugure la venue du Messie, figure emblématique des prophètes ; et Jésus, figure emblématique de la Sagesse. La Loi, les Prophètes et la Sagesse. Toute la Parole de Dieu est devant nos yeux.


Ainsi donc, la première parole à écouter est celle du Premier Testament. Une nouvelle fois... lisons la Bible, « le livre le plus vendu et le plus mal lu » ! Évitons de tomber dans l’hérésie de Marcion :

Le marcionisme est un courant de pensée théologique dans l'Église primitive, et une croyance dualiste issue du gnosticisme suivant laquelle l'évangile du Christ est un évangile de pur Amour, ce qui n'est pas le cas de la Loi ancienne de Moise et du peuple d'Israël. En conséquence, l'Ancien Testament est rejeté.


Donc, première écoute, celle de la Parole de Dieu, de la Bible.


Deuxième écoute

Celle du silence ! Si vous en avez l’occasion, lisez ce très bon livre d’André Corbin : Histoire du Silence (Albin Michel, 2016). Car Dieu ne s’entend et ne s’écoutent que dans le silence. Rappelez-vous l’expérience d’Élie :

Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. 1 Rois 19, 11-12

Faire silence pour entendre le murmure d’une brise légère : ce sont les paroles de l’Esprit. Faire silence pour calmer la tempête en nous...

Selon la remarque d’un ancien, celui qui vit dans l’agitation, celui qui vit dans l’agitation et les soucis, dans le bruit intérieur ou extérieur, ressemble à une bouteille d’eau trouble qu’on a secouée. « Quand la bouteille est restée quelque temps immobile, la saleté se dépose et l’eau redevient claire et limpide. Ainsi, notre cœur quand il trouve la quiétude et un profond silence, reflète Dieu. » (André Louf, Seigneur, apprends-nous à prier, Bruxelles, 1974)

Est-il possible d’être plus explicite ? Faire silence, se laisser envahir par le silence. Ou se laisser couvrir par le silence comme les apôtres furent recouverts de cette nuée qui les obombra. Et c’est de cette nuée de silence que Dieu peut parler à notre cœur.


Troisième écoute

Celle du regard... Dès qu’ils ont entendu la voix, ils cherchent autour d’eux d’où cela a bien pu venir. Mais ils ont beau regarder, ils ne voient rien. En fait si... Ils ne voient que Jésus, seul avec eux. Ils rentrent dans la dernière étape : celle de la contemplation. Comme lorsque le Curé d’Ars, intrigué de voir chaque jour un vieux paysan assis en silence dans l’église, lui demanda : « Mais que fais-tu ici, mon ami ? », et s’entendit répondre : « Je l’avise et il me ravise ». Tout est dit. Cet échange de regard n’est autre que la contemplation : ce qui nous fait entrer dans le Temple.


Quatre étapes

Car, à bien y regarder, tout le texte nous montre les quatre étapes de la Lectio Divina, la prière à partir de la Parole de Dieu.


1- Lectio : je lis.

N’est-ce pas ce qu’ils font lorsque Jésus les emmène « lire » les évènements sur la montagne ?

2- Meditatio : je médite, je réfléchis.

N’est-ce pas ce que fait Pierre lorsqu’il veut édifier trois tentes ?

3- Oratio : je prie.

N’est-ce pas ce qu’ils vivent lorsqu’ils sont pris de peur dans la nuée ?

4- Contemplatio : je contemple.


Jésus seul... Car... Dieu seul suffit ! Comme le disait Thérèse d’Avila (1515-1582) :


Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie, tout passe, Dieu seul demeure, la patience tout obtient ; qui possède Dieu, rien ne lui manque : Dieu seul suffit.

Élève ta pensée, monte au ciel, ne t'angoisse de rien, que rien ne te trouble. Suis Jésus-Christ d'un grand cœur, et quoi qu'il arrive, que rien ne t'épouvante.

Tu vois la gloire du monde ? C’est une vaine gloire ; il n'a rien de stable, tout passe. Aspire au céleste, qui dure toujours ; fidèle et riche en promesses, Dieu ne change pas. Aime-Le comme Il le mérite, Bonté immense ; mais il n'y a pas d'amour de qualité sans la patience.

Que confiance et vive foi maintiennent l'âme, celui qui croit et espère obtient tout. Même s'il se voit assailli par l'enfer, il déjouera ses faveurs, celui qui possède Dieu.

Même si lui viennent abandons, croix, malheurs, si Dieu est son trésor, il ne manque de rien. Allez-vous-en donc, biens du monde ; allez-vous-en, vains bonheurs : même si l'on vient à tout perdre, Dieu seul suffit. Amen.


Conversion

Devant Dieu, et Dieu seul comme vient de le dire Thérèse d’Avila, on peut être bouleversé, renversé. Comme les apôtres quand ils ne voient plus que Jésus seul. C’est une métanoïa, une conversion complète. La même triple conversion (corps, esprit et âme) que vivra Marie-Madeleine au tombeau. Relisez bien le texte et notez qu’elle se « retourne » trois fois. Ici aussi, les apôtres vont vivre un retournement, une conversion qui va les renverser. J’en veux pour preuve deux images :



La Transfiguration

Anonyme (arménien)

Enluminure, Encre noire et aquarelle sur papier collé entre des planches de bois recouvertes de cuir de chevreau brun foncé, 24 x 16,5 cm, 1386

Musée Getty Center, Los Angeles (U.S.A.)


Les attitudes

Regardons les trois apôtres. L’attitude de Pierre à gauche est assez classique. Par contre, l’apôtre du centre est à terre, renversé par la vision. Comment ne pas penser à l’arrestation du Christ au Jardin des Oliviers (Jn 18, 4-8) :

Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s’avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus le Nazaréen. » Il leur dit : « C’est moi, je le suis. » Judas, qui le livrait, se tenait avec eux. Quand Jésus leur répondit : « C’est moi, je le suis », ils reculèrent, et ils tombèrent à terre. Il leur demanda de nouveau : « Qui cherchez-vous ? » Ils dirent : « Jésus le Nazaréen. » Jésus répondit : « Je vous l’ai dit : c’est moi, je le suis. Si c’est bien moi que vous cherchez, ceux-là, laissez-les partir. »

Il est interdit de prononcer le Nom de Dieu. Alors, quand les soldats du Grand-Prêtre entendent prononcer le « Je Suis » (ἐγώ εἰμι), ils en tombent à la renverse. Est-ce aussi le cas de ce disciple qui contemple le Nom de Dieu ? La main droite désigne le Sauveur, alors que la gauche se pose sur son visage. Elle semble plus indiquer ici qu’il cherche à se taire en mettant la main sur la bouche, plutôt qu’à se protéger les yeux.


Quant au troisième, on ne voit que sa main gauche qu’il met au milieu de son visage, comme pour le séparer (secare, couper en latin). Vient-il nous indiquer que cette contemplation vient nous couper d’un monde, ou nous invite à faire un choix, à prendre une direction ? Il est vrai que leur regard ne serait plus le même après cette vision…


Dans cette seconde enluminure arménienne, les attitudes sont un peu différentes :



La Transfiguration

Yovhannés de Berkri (XIVe siècle)

Enluminure sur vélin, 1362, Manuscrit 404

Musée arménien, Ispahan (Iran)


Ici les disciples se cachent les yeux, de peur de voir Dieu, car Dieu avait prévenu Moïse (Ex 33, 20) : « Tu ne pourras pas voir mon visage, car un être humain ne peut pas me voir et rester en vie. » Le renversement est intérieur. Mais remarquons le Christ qui n’est plus dans une mandorle mais dans une sorte de porte. Il est vrai que la Parole de Dieu est la porte du Paradis : en écoutant le Fils bien-aimé, on pénètre dans le coeur de Dieu.



La Transfiguration

Théophane le Grec (Constantinople, 1340 - Russie, 1410)

Icône sur bois, 1408

Galerie Tretyakov, Moscou (Russie)


Le renversement des apôtres est net ! Ils tombent à la renverse. Pierre ose contempler tout en semblant se retenir au rocher ; Jean glisse vers le bas, tout en se tenant le menton en signe de méditation ; Jacques se cache les yeux et se retient. Une véritable métanoïa du corps, de l’esprit et de l’âme.


Dressons trois tentes

L’allusion à la fête des Tentes (soukkhot), rappelant le temps passé au désert dans des cabanes lors de l’Exode, est claire. Mais elle prend encore plus de sens avec l’Évangile de Jean. Dans le prologue, Jean nous dit bien que le Verbe est venu dresser sa tente par nous. Oui, il vient planter sa tente au milieu des hommes. Jésus n’est-il pas le premier scout !? Et cette tente continue d’être là au milieu de nous. Elle fut celle qui protégeait l’arche d’alliance lors de la traversée du désert, celle qui était couverte de la nuée, signe de l’Esprit de Dieu ; elle est celle qui trône au milieu de nos églises : le mot tente se traduit en latin : tabernacle. Comment ne pas penser à cette tente que le Père Sevin, jésuite fondateur du scoutisme catholique, dressait dans les chapelles de la Compagnie de la Sainte-Croix de Jérusalem qu’il avait fondé ! Jésus vient dresser sa tente parmi nous…



Sur ce chapiteau de Saint-Nectaire, Pierre désigne les trois tentes qu’il a préparé :



La Transfiguration

Anonyme

Première moitié du XIIe siècle, Chapiteau de pierre taillée, rond-point du choeur

Église Saint-Nectaire, Saint-Nectaire (France)


Voici le moulage que l’on peut voir à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine de Paris :



La Transfiguration

Moulage réalisé par le sculpteur Coquereau

Moulage en plâtre, Prof. : 86,5 cm, H : 115 cm; l : 88 cm, Circonférence de la base : 148 cm

Musée des Monuments Français, Paris (France)


Le site du Musée précise :

Le thème de la Transfiguration se déploie sur deux faces de ce chapiteau. Le Christ, appuyé sur une croix à longue hampe, est entouré par Elie et Moïse qui tiennent chacun une palme et un phylactère. Le phylactère de Moïse porte l'inscription suivante : DOMINE BONUM EST HIC ESSE SI VIS FACIAMUS "Il nous est bon d'être ici, dressons-y" ; celui tenu par Elie : TRIA TABERNACULA HIC "Trois tentes". Jean et Jacques sont endormis, tandis que saint Pierre désigne d'un geste les trois chapelles à absidioles élevées sur le mont Thabor. La face orientée vers le déambulatoire représente la Multiplication des pains et des poissons. La dernière face pourrait représenter une scène de donation : un personnage nommé Ranulfus est figuré enserrant une colonne sous la protection d'un ange armé.


Trois tentes ?

J’aime ce commentaire que l’on peut lire chez saint Jean Chrysostome (Homélie sur Matthieu, LVI) :

« Seigneur, nous sommes bien ici (4) ». Comme il craignait ce qu’il avait entendu dire, il n’y avait pas longtemps, savoir que Jésus-Christ devait aller à Jérusalem pour y souffrir, et qu’il n’osait plus après cette rude réprimande que le Sauveur lui avait faite, prendre encore la liberté de le détourner de ce dessein, en lui disant : « Seigneur ayez pitié de vous » sa crainte continuant toujours, lui fait donner encore le même conseil à Jésus-Christ, mais par des paroles différentes et plus couvertes. Il se voyait sur le haut d’une montagne et dans une solitude fort écartée. Il crut que ce lieu était sûr et qu’il valait mieux y demeurer que de retourner à Jérusalem. C’est pourquoi il exhorte Jésus-Christ à y demeurer: «Seigneur», dit-il, « nous sommes bien ici », il parle même de faire des tentes, croyant que si Jésus-Christ le lui permettait, il ne penserait plus à retourner dans la ville qui le devait faire mourir.
Il espérait ainsi que s’il pouvait une fois porter son maître à ne plus faire ce voyage, il l’empêcherait de mourir. Car c’était dans Jérusalem que Jésus-Christ disait que les scribes et les pharisiens le prendraient. N’osant donc dire ouvertement tout ce qu’il pensait, et tâchant néanmoins de le persuader au Fils de Dieu, il le dit d’une manière ingénieuse, assez pour se faire entendre et pas assez pour s’attirer une nouvelle réprimande: « Seigneur, nous sommes bien ici », puisque Moïse et Elie s’y trouvent présents. Elie se souviendra qu’il a fait autrefois descendre le feu de la montagne sur ceux qui le voulaient perdre. Moïse pourra aussi nous cacher dans une nuée, comme il le fut autrefois sur la montagne en parlant à Dieu. Et d’ailleurs personne ne saura que nous soyons cachés ici.

(…)

Mais comme il avait dit trop en général: « Nous sommes bien ici », il se corrige en ajoutant aussitôt : « Faisons ici, s’il vous plaît, trois tentes: une pour vous, une pour Moïse, et une pour Elie ». Que dites-vous, saint apôtre? Vous venez de séparer le maître d’avec les serviteurs, et vous les confondez maintenant ensemble. Vous voyez, mes frères, combien les apôtres étaient imparfaits avant la mort du Sauveur. Il est vrai que le Père avait révélé son Fils à saint Pierre, mais saint Pierre n’avait pas cette révélation toujours présente dans l’esprit, et il était encore sujet au trouble, comme on le voit ici dans la surprise de cette vision, et de ce qu’il y entendit. Les autres évangélistes, pour exprimer ce trouble et nous montrer quelle était la confusion de son esprit, disent « qu’il ne savait ce qu’il disait » (Marc, IX, 6), parce. qu’il était saisi de crainte. Et saint Luc, après ces paroles : « Faisons ici trois tentes », ajoute aussitôt : « Qu’il ne savait ce qu’il disait »: Et pour marquer davantage leur épouvante, il dit qu’ils étaient appesantis par le sommeil, et qu’en se (440) réveillant ils virent la gloire du Sauveur, appelant du nom de « sommeil » le grand étonnement que cette vision leur causa.

Ou encore cette homélie de Proclus de Constantinople :

Ne dis donc plus "Nous sommes bien ici, faisons-y trois tentes". Qu'on ne remarque rien d'humain, de terrestre, de bas, dans tes sentiments ! N'ai d'affection que pour les choses du Ciel, et non pour celles de la terre. [5] Comment peux-tu dire "Nous sommes bien ici" depuis que le serpent a fait fermer l'entrée du Paradis après avoir séduit le premier homme ? nous avons été condamnés à manger notre pain à la sueur de notre visage ; Caïn nous a appris à gémir, et à trembler : tout est fragile et inconstant sur la terre : ce ne sont que des ombres qui passent, tout disparaît dans un moment : avons-nous donc raison de dire, que nous sommes bien ici ? Si Jésus-Christ avait du nous laisser toujours sur la terre, il ne serait pas descendu du Ciel. Pourquoi a-t-il fallu qu'il prenne un corps semblable au nôtre, pourquoi venir relever l'homme qui était tombé si nous sommes si bien sur la terre ? C'est en vain que le pouvoir de nous ouvrir le Ciel t'a été donné et à quoi te serviront désormais les clefs du Paradis ? Si tu bornes tes désirs et tes espérances à cette montagne, tu n'as qu'à renoncer au Ciel ; et si tu veux dresser des tentes sur la montagne où tu es, il ne faut plus t'appeler la pierre fondamentale de l’Eglise.

Il est clair que cette petite « erreur » de Pierre vient nous révéler que ce n’est pas nous qui devons dresser des tentes pour lui. C’est lui, Jésus qui vient dresser sa tente au milieu de nous, non pas une tente pour s’y installer, mais une tente de nomade, comme fut sa vie terrestre, sur les chemins. Car le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête (Lc 9, 58). Mais déjà la clé nous avait été donnée dans l’évangile de Jean (Jn 1, 14) : Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο, καὶ ἐσκήνωσεν ἐν ἡμῖν. Non pas « il a habité parmi nous » mais « il a dressé sa tente parmi nous ». ἐσκήνωσεν se traduit littéralement : dressé sa tente. Il a dressé sa tente parmi nous. Pourquoi insister sur cette traduction ? Uniquement pour des questions de justesse linguistique ? Pour faire un peu plus intello ? Par snobisme ? Pour se démarquer ? Rien de tout cela ! Uniquement parce que la traduction donne un sens spirituel bien plus riche pour nous…


La tente

Dès le début de l’histoire du peuple élu, il est question de nomadisme ! Jamais ils ne peuvent véritablement s’installer. Toujours en route, sur les chemins, dans le désert. Un peuple de nomades. Et s’il est une chose dont le nomade a bien besoin, c’est d’une tente ! D’Abraham à Jésus, en passant par Jacob, ils errèrent sur les chemins, à la recherche de leur terre et de leur Dieu. Dieu lui-même résida dans la tente de la rencontre au désert. Même Paul de Tarse était fabricant de tentes ! Jésus aussi n’avait pas d’endroit où reposer la tête… (Matthieu 8, 19-22) Toujours en chemin… « Je suis le chemin… » (Jean 14, 6) Aujourd’hui, Pierre devrait comprendre qu’il est devant un Sauveur qui ne vient pas s’installer au milieu des hommes, mais d’un Dieu qui passe, qui passe au milieu de nous. D’un Dieu qui vient faire sa demeure au milieu des hommes, mais non pas une demeure de pierre, non pas un palais ou un château, mais une simple tente. Il vient dresser sa tente parmi nous, et c’est en cette demeure qu’il s’installe, provisoirement, de passage… Comme le disait le Père Sevin aux scouts : « Un scout campe et décampe ! » Comme Jésus… Où réside donc aujourd’hui Jésus ? Ô, évidemment, en notre cœur, en son Église, mais aussi en l’Eucharistie, en cette Hostie vivante, victime offerte pour nos péchés. Et ces hosties consacrées, nous les déposons dans un tabernacle.


Le tabernacle

La petite tente de la chapelle que je vous ai montrée prend alors plus que son sens scout. Elle est véritablement la tente, le tabernacle où Jésus demeure en son eucharistie. Il n’en reste pas moins une surprise pour moi, scout. Je ne me souviens pas avoir mis de serrure sur ma tente ! N’importe qui pouvait l’ouvrir et y pénétrer. Et nous, aujourd’hui, nous avons réussi à mettre une serrure à la tente de Jésus, au tabernacle. Un peu comme si nous voulions l’enfermer, le tenir : « Mon petit Jésus à moi que je tiens et ne lâcherai pas ! » Un peu, aussi, ce qu’essaye de faire Pierre en voulant dresser trois tentes. Pourtant, Jésus avait déjà prévenu Marie-Madeleine : « Noli me tangere (ne me tiens pas !) » Jésus ne se tient pas, ne peut être saisi : il se reçoit. Comme on reçoit des scouts dans son jardin. On ne les tient pas, sinon… ils décampent. La Transfiguration est aussi le signe que Jésus vient planter sa tente au milieu des hommes : ne l’enfermons pas, ne le retenons pas, ne le saisissons pas.


La véritable tente n’est-elle pas Jésus, celui qui protège son peuple (Is 4, 4-6) ? :

Quand le Seigneur aura lavé la souillure des filles de Sion, purifié Jérusalem du sang répandu, en y faisant passer le souffle du jugement, un souffle d’incendie, alors, sur toute la montagne de Sion, sur les assemblées qui s’y tiennent, le Seigneur créera une nuée pendant le jour et, pendant la nuit, une fumée avec un feu de flammes éclatantes. Et au-dessus de tout, comme un dais, la gloire du Seigneur : elle sera, contre la chaleur du jour, l’ombre d’une hutte, un refuge, un abri contre l’orage et la pluie.

Le Seigneur créera une nuée pendant le jour et, pendant la nuit, une fumée avec un feu de flammes éclatantes…


Une nuée



La Transfiguration

William BLAKE (Londres, 1757 - Londres, 1827)

Aquarelle sur papier, 37,5 x 31,7 cm, date inconnue

Victoria & Albert Museum, Londres (Royaume-Uni)


Ce que je vois

Deux tons dominent cette aquarelle : le jaune pâle et le gris clair. On est d’abord surpris par l’émergence du Christ telle une Tour Eiffel. Sa longue tunique vaporeuse et translucide s’évase vers les pieds en racines. On ne peut que penser aux quatre fleuves qui sortent de l’arbre de vie dans la mosaïque (1er quart du XIIe siècle) de la Transfiguration de la Basilique Saint-Clément de Rome.


De Jésus vont couler des fleuves d’eau vive qui vont abreuver toute l’Église, en commençant par les trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean, aux pieds du Christ.

Un fleuve sortait d’Éden pour irriguer le jardin ; puis il se divisait en quatre bras : le premier s’appelle le Pishone, il contourne tout le pays de Havila où l’on trouve de l’or – et l’or de ce pays est bon – ainsi que de l’ambre jaune et de la cornaline ; le deuxième fleuve s’appelle le Guihone, il contourne tout le pays de Koush ; le troisième fleuve s’appelle le Tigre, il coule à l’est d’Assour ; le quatrième fleuve est l’Euphrate. (Gn 1, 10-14)

Jésus paraît jeune, le visage souriant, et baignant dans un halo lumineux. Ses deux mains semblent rassurer, non seulement ses interlocuteurs, mais ceux qui regardent cette aquarelle.


Des derniers plis de sa robe paraissent naître Moïse, à gauche, et Élie à droite. Les deux sont en prière, mains jointes et le regard tourné vers le Messie. Moïse se reconnaît à ses deux traditionnelles cornes. Rappelons simplement que dans le texte hébraïque, lorsque Moïse descend de la montagne après avoir vu Dieu, il rayonnait. La traduction de saint Jérôme, en latin, la Vulgate, a par erreur écrit « avec des cornes » au lieu de « rayonnait ». Simple erreur de transcription mais qui laissa des traces dans l’iconographie. En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, « corne ».


Derrière eux apparaissent timidement deux figures ailées. Deux anges dont on distingue les pennes des ailes, et dont le visage rayonne de flammes. Pourtant, ils ne sont pas nommés dans le texte évangélique.


À leurs pieds, les trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean. Au centre, Jean certainement, est encore assoupi. Alors que les deux autres viennent de se réveiller et contemplent cette théophanie. Leur visage semble effrayé, ou du moins inquiet. Ce qui est ici intéressant est la correspondance entre deux mondes. En haut, le ciel, en bas la terre. Et trois personnages du ciel qui trouvent leur réponse sur terre. Sous Jésus, Jean le disciple bien-aimé. Sous Moïse : Pierre (Moïse fut la pierre sur laquelle Yahweh a « bâti » son peuple. Pierre sera la pierre sur laquelle Jésus bâtira son Église). Sous Élie, le prophète par excellence : Jacques, premier évêque de Jérusalem (qui fut un des premiers à écrire des lettres apostoliques). Pourtant, Eusèbe de Césarée contestait déjà cette attribution :

« On dit qu'il [Jacques, frère du Seigneur] est l'auteur de la première des épîtres appelées catholiques. Mais il faut savoir qu'elle n'est pas authentique : en tout cas peu des anciens en ont fait mention... Cependant nous savons que ces lettres sont lues publiquement avec les autres, dans un très grand nombre d'églises. » (Histoire ecclésiastique, II, 23, 24).
« Parmi les livres contestés, mais reçus pourtant par le plus grand nombre, il y a l'épître attribuée à Jacques... » (Ibid., III, 25, 3).

Notons enfin que nous retrouvons ces trois figures primitives de l’art : le carré, le triangle et le cercle. Le triangle formé par Jésus et les deux prophètes est très net. De même, ce cercle, ou plutôt cette ellipse que forme la mandorle (l’amande) qui entoure le Christ. Cette mandorle, comme l’expliquera avec verve Henri Vincenot (Les étoiles de Compostelle, 1982) dessine l’appareil matriciel de Dieu puisque Jésus fut engendré et non créé.


Mais ce qui est intéressant à voir sur cette oeuvre de William Blake est cette nuée qui couvre les apôtres et qui semble naître de la robe du Christ.


Une nuée qui les couvre

Comme pour la tente de la Rencontre, une nuée vient ainsi les couvrir (Ex 40, 34) : « La nuée couvrit la tente de la Rencontre, et la gloire du Seigneur remplit la Demeure. » Cette nuée, la Shekinah biblique, présence de Dieu qui repousse l’ennemi et protège les dix Paroles.


Faut-il voir dans l’oeuvre de Blake ce signe que la nuée naît de la Parole, du Verbe incarné qu’est Jésus ?


Car, lorsque les deux prophètes disparaissent aux yeux des apôtres, Jésus reste seul. Eux sont saisis de frayeur, et même de terreur (Mc 9, 6). Et la nuée les couvre de son ombre. Cette même nuée, mélange de ténèbres et de feu, cette nuée qui guidera le peuple quarante années dans le désert de l’Exode, cette nuée qui arrêtera les Égyptiens, cette nuée qui repose sur la tente de la rencontre. Thomas d’Aquin verra en elle le signe de l’Esprit-Saint (Spiritus fuit nubes lucida in die Transfigurationis - L’Esprit fut révélé dans la nuée au jour de la Transfiguration).


Et il y a de quoi être effrayé, terrifié. Même si l’on sait que l’on est devant la Présence de Dieu, la Shekinah... Encore plus si on en est conscient... Qui voit Dieu meurt. Mais cette nuée sera la nouvelle tente qui nous protégera. Elle apparaîtra aux temps messianiques, inaugurant la venue du Sauveur, comme le décrit le Targum « Neofiti » :

Tous les citoyens d'Israël habiteront dans des huttes afin que vos descendants sachent que [moi, le Seigneur,] j'ai fait habiter les enfants d'Israël dans les nuées glorieuses de ma Shekinah sous l'image des huttes, au moment de leur sortie de la terre d'Égypte.

Après avoir entendu cette voix, la même qui a retenti le jour du baptême, ils ne voient plus que Jésus, seul. Il me semble que ce verset est la bonne conclusion de l’expérience qu’ils viennent de faire : une expérience de rencontre de toute la Parole de Dieu dans la prière. Ils virent toute la Bible sous leurs yeux. Ils furent aidés par l’Esprit de Dieu. Ils furent protégés par cet Esprit. Et là, il ne voient plus que l’essentiel : Jésus.


Pour finir sur ce point, un vitrail contemporain (une autre façon de montrer la nuée et la vision) :



La Transfiguration

Jean-Paul Agosti (né en 1948 à Paris)

Vitrail, baie 15, 2014

Chapelle Saint-Joseph, Reims (France)


Jésus seul



Tympan de la Transfiguration

Anonyme

Pierre sculptée, vers 1132, bras sud du transept

Église priorale Notre-Dame, La Charité-sur-Loire (France)


Ce que je vois

Nous connaissons la date de réalisation de ce tympan, puisqu'en 1132, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny introduisit la fête de la Transfiguration au calendrier des fêtes liturgiques de l’ordre. Le sculpteur y a associé, non sans raison, deux autres scènes dans le registre du bas : à gauche, l’adoration des Mages, à droite la présentation au Temple. Ces trois évènements sont trois épiphanies du Seigneur : sa nature divine est manifestée, dévoilée aux yeux et aux oreilles des hommes : les paroles du vieillard Syméon, les révérences des Mages, et la Transfiguration devant les trois apôtres.


Regardons le registre du haut. Au centre, Jésus se trouve dans une mandorle. Il est debout, souriant. De la main gauche, il tient le Livre de Vie, cette Parole de Dieu encore close par un fermoir. Sa tunique semble parcouru par un zéphyr qui s’engouffre dans sa manche droite. Est-ce ce souffle de l’Esprit qu’il transmet aux hommes en les bénissant de la main droite ? Main qui traverse la mandorle divine pour rejoindre le monde des hommes. Sur son ventre, le tissus s’enroule en une spirale, signe de la croissance de sa vie divine, comme on le voit aussi à Vézelay sur un tympan de la même époque. N’est-elle pas aussi le signe du « Spiritus », celui qui spire… ? Sa position sur le ventre est d’autant plus intéressante qu’elle pourrait signifier qu’elle vient aussi du Christ, de son nombril, de son lieu de naissance, lui qui est « engendré, non pas créé », qui nous envoie l’Esprit, cette nuée qui « procède du Père et du Fils ».


Sous ses pieds, on distingue une sorte d’arcature. Est-ce un rappel de ce qu’Étienne proclamera dans son long discours devant le Grand-Prêtre (Ac 7, 48-50) : « Pourtant, le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme, comme le dit le prophète : Le ciel est mon trône, et la terre, l’escabeau de mes pieds. Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, quel sera le lieu de mon repos ? N’est-ce pas ma main qui a fait tout cela ? » Comme le dit aussi le Psaume (Ps 109, 1) : « Oracle du Seigneur à mon seigneur : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. »


De chaque côté de la mandorle se tiennent Moïse (à gauche) et Élie (à droite). De leurs mains se déroule un phylactère dont les inscriptions sont aujourd’hui illisibles. Eux aussi ont cette spirale sur le ventre… Notons que leurs yeux sont creusés. Il était courant, à l’époque, d’y glisser une bille de verre pour donner l’illusion d’un globe oculaire réel.


Tout à gauche, Pierre avec sa barbe bouclée. Comme pour un des deux autres apôtres à droite, ses mains sont couvertes. Devant la divinité, il fallait cacher ses mains. On le voit aussi dans les oeuvres représentant le baptême du Christ : les anges ont les mains couvertes. Et nous avons gardé cette idée du respect devant le divin dans notre liturgie lorsque le prêtre revêt le voile huméral et se couvre les mains pour tenir le Saint-Sacrement. À l’extrême droite, Jacques et Jean. Ils sont frères et sont donc représentés presque à l’identique, jeunes et imberbes. Pourtant, un des deux, sûrement Jean, a les mains découvertes devant la scène et semble en prière. Les mains et les bras ressemblent à la position traditionnelle de l’orant.


Si l’on n’y fait pas attention, de loin, ce tympan pourrait évoquer deux autres scènes : la Crucifixion avec Jean et Marie au pied de la Croix. Ou un Jugement Dernier avec la Mère de Dieu et Jean le Baptiste entourant le Christ Juge. Il est vrai qu’il y a une disposition commune, ainsi qu’une frontalité hiératique similaire. De plus, la Transfiguration n’est-elle pas l’avers de la Passion ? N’annonce-t-elle pas qu’en écoutant le Fils bien-aimé nous pourrons échapper au Jugement implacable ?


Mais le plus remarquable dans ce tympan est que, discrètement, il met au centre le Christ. Et il est vrai que notre regard s’attarde sur lui, sur lui seul, comme le dit l’évangile. C’est assez rare, mais quelques artistes vont faire disparaître Élie et Moïse pour ne plus garder que Jésus seul. Cela rend parfois la représentation moins lisible et peut faire penser à une ascension. Ainsi, sur cette enluminure :



La Transfiguration

Anonyme

Initiale P du Pater Noster

Missel à l'usage de Saint-Pol de Léon, f 035v, après 1562

Bibliothèque municipale, Lyon (France)

Ou celle-ci où les apôtres sont recouverts par la nuée :



La Transfiguration

Anonyme

Bible de Manerius (ms 0010), folio 129v, vers 1185-1195

Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris (France)


Dans cette dernière oeuvre est encore plus mis en valeur le texte évangélique (Mc 9, 7-8) :

Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.

Ces deux versets sont la clé spirituelle de la Transfiguration : pour voir Jésus, il faut entrer dans la nuée, ou se laisser couvrir par elle. Et cet Esprit nous permet de voir Jésus, et Jésus seul. Car par l’Esprit nous comprenons ce que Jésus dit à Philippe (Jn 14, 8-9) :

Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ?

Les apôtres, en voyant Jésus seul voient le Père, celui qui vient de proclamer qu’il fallait écouter son Fils Bien-aimé. Pierre le vénérable qui fut le neuvième abbé de Cluny (+ 25 décembre 1156) a laissé un beau commentaire sur la Transfiguration qui conclura notre méditation (commentaire que j’ai un peu remanié) :

« Ici, sur terre, tu crois en Lui, mais demain, sur Sa montagne, au Ciel, tu Le reconnaîtras. Ici, sur terre, tu comprends dans la Foi, mais demain, sur Sa montagne, au Ciel, tu seras saisi. Ici, sur terre, tu vois comme dans un miroir, mais demain, sur Sa montagne, au Ciel, tu verras face-à-face ! Irradié par l’éclat de ce Soleil éternel qui se nomme Jésus, tu Le reconnaîtras tel qu’Il est, et la joie t’illuminera ! ».

Voir Jésus seul, fixer son regard sur lui, se laisser irradier de sa présence, se laisser couvrir par l’Esprit Saint, écouter le Père nous dire que ce Fils Bien-aimé nous aime et attend notre amour. Voilà ce que vécurent les apôtres, passant de la contemplation à l’adoration ! Ce que le Pape Benoit XVI disait lors de l’angélus du 20 mars 2011 :


L'Évangile dit qu'aux côtés de Jésus transfiguré, « apparurent Moïse et Élie, qui s'entretenaient avec lui » (Mt 17, 3) ; Moïse et Élie, figures de la Loi et des prophètes. Ce fut alors que Pierre, en extase, s'exclama : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie » (Mt 17, 4). Mais saint Augustin commente en disant que nous avons une seule demeure: le Christ ; lui, « est la Parole de Dieu, Parole de Dieu dans la Loi, Parole de Dieu dans les Prophètes » (Sermo De Verbis Ev. 78, 3 : PL 38, 491). En effet, le Père lui-même proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! » (Mt 17, 5). La Transfiguration n'est pas un changement de Jésus, mais elle est la révélation de sa divinité, « l'intime compénétration de son être de Dieu, qui devient pure lumière. Dans son être un avec le Père, Jésus lui-même est Lumière née de la Lumière » (Jésus de Nazareth, 2007). En contemplant la divinité du Seigneur, Pierre, Jacques et Jean sont préparés à affronter le scandale de la Croix, comme on le chante dans un hymne ancien : « Tu t'es transfiguré sur la montagne, et, autant qu'ils en étaient capables, tes disciples ont contemplé ta Gloire, Christ Dieu afin que lorsqu'ils Te verraient crucifié, ils comprennent que ta passion était volontaire et qu'ils annoncent au monde que Tu es vraiment le rayonnement du Père » (Liturgie byzantine, Kontakion de la fête de la Transfiguration).


Hésychasme



Retable de Clairvaux

Peintre actif en Champagne au début du XVIe siècle

Huile sur bois transposé sur toile, cadre en bois polychromé et doré. H 1,042 m, L 2,65 m ; P. 0,162 m.

Musée des Beaux-Arts, Dijon (France)

Dernière étape de notre parcours : de l’adoration à l’union mystique… Comme le rappelle l’évangile (Lc 9, 28) :

Environ huit jours après avoir prononcé ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier.

Pour prier… Et c’est donc au cours de cette prière que surgit cet événement. Ne serait-ce pas la même chose pour nous ? La prière procure la contemplation puis l’adoration du Seigneur. Elle nous donne la quiétude et la paix intérieure (ce que l’on appelle l’hésychasme).


Mais il ne faut pas qu’ouvrir notre coeur, il faut aussi ouvrir nos yeux, et les bons ! Car ce ne sont pas simplement les yeux corporels qui contemplent le Christ transfiguré, ce sont aussi, et surtout, les yeux spirituels. Grégoire Palamas expliquait ainsi que l’Esprit, la nuée, procédait à la transmutation de tous nos sens :

  • Ouïe pour pouvoir entendre la Parole du Père,

  • Vue pour contempler le Christ transfiguré,

  • Toucher pour, à l’instar de Thomas, toucher le Coeur du Christ et nous laisser toucher par lui,

  • Odorat « car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ » (2 Co 2, 15),

  • Et Goût car Jésus nous le déclare (Mt 5, 13) : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens. »

Ainsi, en descendant ensuite de la montagne, les disciples auront vécu une métamorphose de tout leur être, de tous leurs sens. Une métamorphose qui les conduira à la conversion, à la suite du Christ, la Sequela Christi.


Jésus veut rassurer ses apôtres sur l’avenir, ce qui va advenir. Il les avait prévenu avant la Transfiguration (Mt 16, 21) :

À partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter.

« Il fallait »… il fallait être prêt, dans la paix, avancer vers la Croix. Et pour leur donner sa paix, il leur donne la grâce de contempler, lors de la Transfiguration, ce qui allait arriver : la Passion et la Résurrection. Mais on ne peut rejoindre la Résurrection glorieuse sans passer par la Croix. Et le Père a choisi son Fils bien-aimé, il l’a même élu en pleine complaisance. Jésus a accepté ce chemin de la Passion. Et il veut ainsi montrer à ses apôtres, et par là même à nous aussi, que nous devons suivre ce chemin car nous sommes élus dans le Christ (Ep 1, 4) :

Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour.

Mais, ne nous trompons pas, le signe de notre propre élection, c’est la Croix ! Il ne s’agit pas de simplement gravir la montagne derrière Jésus (comme nous l’avons vu sur l’icône), ni même prier avec Jésus pour le voir transfiguré… Il nous faut aussi, comme lui, perdre notre vie pour lui. En offrant notre vie au Père, par les mains du Christ et dans l’Esprit, nous nous plaçons dans le parcours eschatologique de la mort à la résurrection. Ainsi, nous devenons ceci : un homo viator ! Et il ne s’agit pas de s’installer dans cette Gloire, comme voulut le faire Pierre en dressant trois tentes. Simplement de regarder Jésus seul !


Ysabel de Andia écrit :

Comme le baptême a été l’onction de la première régénération, la Transfiguration finale de nos corps de chair en corps de gloire sera le sacrement de la seconde régénération.

Ce que proclamera Paul (Ph 3, 20-21) :

Mais nous, nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir.