Le jeu de l’amour et du hasard


Les tricheurs

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 91,5 x 128,2 cm, vers 1594-1595

Kimbell Art Museum, Forth Worth (Texas, U.S.A.)


Méditation


Nous devenons complices en regardant ce tableau... Complices de la duperie qui se passe sous nos yeux, sans que nous ne soyons véritablement invités à entrer dans la scène. Simplement à l’extérieur, participants passifs qui regardent la scène sans pouvoir prévenir le pauvre garçon qui se fait avoir.


Une salle obscure, peut-être à l’arrière d’un tripot. Deux jeunes hommes, des adolescents jouent aux cartes sur une table couverte d’un tapis rouge aux arabesques dorées. Sur le côté a été poussé un autre jeu de société : le backgammon appelé à l’époque le tric-trac. Sur la table, entre eux, un paquet de cartes retournées et d’autres visibles, posées dans une coupelle d’argent.


À gauche, un garçon aux traits fins, presque féminins, le cheveux châtain dépassant de son chapeau de velours noir, porte un pourpoint bouffant en satin noir. L’encolure comme les manches se terminent par une délicate dentelle blanche. C’est presque un enfant, ses traits sont purs, le sourcil dessiné, les lèvres roses sont charnues, et esquissent un très léger sourire, l’oreille est délicatement ourlée, le nez aquilin. Pas une ombre de moustache et encore moins de barbe. Sa carnation aux joues teintées de rose est comme mise en lumière par la noirceur de son pourpoint. De ses fines mains il tient deux cartes qu’il regarde, les yeux mi-clos. Il paraît hésitant sur celle qu’il va devoir choisir. Il reflète toute la splendeur de la jeunesse insouciante et naïve.


Il joue comme tout adolescent de son âge, sans se préoccuper de ce qui l’entoure. Rien ne pourrait le distraire, ni même le partager. Apparemment, il n’est pas dans le besoin et ne s’inquiète pas de l’issue pécuniaire du jeu. Il est dans la beauté de son monde, sa facilité. Bref, il est beau, il est pur, il est simple. Beauté de sa jeunesse de corps et de coeur. Mais beauté fragile, de la fragilité gracile qui ne s’est encore jamais affrontée à la noirceur des âmes, à la rugosité des hommes, aux affres de l’amour, ni même aux duretés du combat. Évanescence de sa vie encore en bouton.


En face de lui, son jumeau. Car ses deux garçons se ressemblent ! Pensez à un autre tableau de la même période, la diseuse de bonne aventure dans sa version du Louvre... Deux enfants qui se regardent : un garçon et une fille. Mais quand on est un peu plus attentif, on voit qu’ils ne sont que les deux faces d’un même visage, l’un masculin, l’autre féminin. Une sorte de « mêméité » si vous me permettez ce néologisme.



La diseuse de bonne aventure

Huile sur toile, 99 x 131 cm, vers 1594

Musée du Louvre, Paris (France)


Ici aussi, les deux jeunes hommes semblent frères, presque identiques. Une gémellité qui veut peut-être nous en dire plus que nous ne l’imaginons. Lui aussi a le nez droit, l’oreille finement découpée, le cheveu châtain, et le même sourcil que son vis-à-vis. Mais son regard est plus expressif, plus vif. Serait-il plus mûr que l’autre ? Une ombre au-dessus de sa lèvre et sur les tempes laisserait croire que sa pilosité est naissante... plus mûr ? Aguerri ? Viril ? Habillé, sur une chemise blanche, d’un pourpoint de tissu doré parcouru de bandes noires, qui se prolonge en haut-de-chausses, aux manches vertes, fendues et fermées par des aiguillettes, il porte à la ceinture une courte épée.


On peut être surpris de la similitude de ce vêtement avec celui que porte le jeune homme devant la tzigane. Vêtement, somme toute, assez riche. Son chapeau de feutre, déjà démodé à l’époque, est orné d’une belle aigrette blanche. Il ne semble pas assis, ou donne l’impression du moins de se lever. Sa main gauche, doigts repliés sur son jeu, prend appui sur la table, comme pour accompagner son mouvement. De la main droite, il saisit l’une des deux cartes à jouer cachées dans la doublure de son vêtement. Difficile de lire les traits de son visage, ne voyant que son profil de trois-quarts. Pourtant, on aperçoit la pupille noisette de son œil. Que regardent-il avec tant d’insistance ? Non son complice, non son propre jeu de cartes, mais le jeune homme en face de lui. Il semble émerveillé, ou surpris, du moins sous le charme. Sa bouche entrouverte laisse croire à sa stupéfaction émue.


Entre ces deux garçons, cet homme. On ne voit que lui, et cependant aucun des deux précédents protagonistes ne semblent le voir. Serions-nous les seuls ? Est-ce une apparition ? C’est un homme mûr, petite barbe et moustache, au teint basané. Au premier abord, il paraît bien habillé : chemise rayée jaune et noire sous une jaquette fleurie, bonnet de velours noir avec une plume blanche et noire de cigogne, il porte une cape moirée sur l’épaule gauche. Mais ces gants gris sont vieux : les bouts en sont troués et laissent voir des doigts sales. C’est l’homme de l’apparence, du faux-semblant.


À l’instar de sa plume... Les anciens attribuaient à la cigogne, consacrée à Junon, le don de voyance. Cette ambiguïté se lit sur les traits de son visage. La bouche dessine une moue méchante, les rides montrent sa duplicité, et ses yeux exorbités (plus exactement son œil gauche) sa fausseté. Tout respire le malin, voire le mal, chez cet homme. De sa main droite gantée, il indique à son compagnon la carte à jouer pour tromper le pauvre enfant naïf. Sa main gauche, elle, s’étale sur la table, telle une pieuvre cherchant à s’emparer de sa proie. À moins qu’il ne soit prêt à saisir l’arme pendant à la ceinture de l’autre joueur ?


Cette scène peut paraître, au premier regard, une simple illustration des méfaits du jeu, de la tromperie, comme pour la diseuse de bonne aventure. Bref, une amusante scène de genre qui pourrait, à la limite, nous donner quelque morale : ne vous faites pas avoir, le jeu mène toujours le joueur à sa perte. Néanmoins, le tableau me laisse entrevoir d’autres significations, plus discrètes...


C’est un jeu. Mais un jeu bien moins anodin qu’il n’y paraît... Il est curieux de constater que les termes utilisés pour les jeux de cartes se rapprochent tellement du vocabulaire guerrier : on porte un coup, on a des bottes secrètes, on attaque, etc. Une bataille entre deux adversaires qui se jaugent, définissent des stratégies de jeu, et des tactiques pour vaincre les feintes adverses. Et entre les deux protagonistes, c’est la guerre. L’un part naïvement au combat, insouciant, sûr de son droit, de sa légitimité.


L’autre, en face, va tricher. Il est prêt à fondre sur sa proie. Il a fourbi ses armes, visibles ou cachées. Et il se fait conseiller. Son Machiavel lui indique la tactique à suivre pour gagner, même si ce n’est pas dans l’art de la guerre, ni en suivant les règles du jeu. Comme s’il pouvait y avoir des règles pour la guerre (on a vu ce qu’ont fait tant d’armées avec la Convention de Genève...) ! Comme si la guerre était un jeu !


Et ce Machiavel qui vient s’interposer entre les deux ennemis va fausser le jeu. Il se refuse au hasard du jeu, encore plus à celui de la guerre. Alors, il triche. Mais ne risque-t-il pas de se faire prendre à son propre jeu ? Car cette bataille va se transformer en un autre jeu, et va transfigurer les acteurs...


Avant l’heure va se jouer la pièce de Marivaux (1730) : Les jeux de l’amour et du hasard... La comédie que veut jouer Machiavel va entraîner les comédiens truqueurs non plus dans l’amour du jeu de hasard, mais, malgré eux, dans le hasard des jeux de l’amour. Il est si vrai qu’entre le jeu, la guerre et l’amour, les rapprochements sont nombreux, entre les attaques et les replis, les résistances et les dominations.


Ainsi, il me semble que le ruffian qui voulait attraper son adversaire est lui-même attrapé ! Attrapé par l’amour, attrapé par le visage de son « frère ». Son œil s’est détourné de son complice. C’est l’autre jeune homme qu’il regarde. Il est stupéfait. Émerveillé de sa beauté angélique, de sa pureté gracile et adolescente, au point d’en rester bouche bée. Il voulait le berner, il est tombé sous le charme de sa victime, jusqu’à en être enamouré. Le jeu de la guerre devient le jeu de l’amour. Est bien pris celui qui croyait prendre...


Le jeune joueur naïf, lui, ne voit rien. Il ne s’aperçoit pas de la tricherie, il ne voit pas le voyou derrière lui, il ne voit même pas le regard séduit que l’autre pose sur lui. Il ne regarde que ses cartes... comme s’il se contemplait dans un miroir. C’est Narcisse qui se contemple et tombe amoureux de sa propre image. Lui aussi est amoureux... mais de lui-même !


Une curieuse transformation de liens et d’images se fait. Celui qui voulait prendre se trouve pris par sa victime. La victime qui devait être prise par l’autre n’est saisi que par sa propre image. La guerre de la tricherie est perdue. Mais aussi celle du jeu de l’amour !


Et enfin, il y a cet homme, ce Machiavel. Lui ne se fait prendre à aucun jeu, car c’est lui qui mène la danse. Le véritable ennemi, c’est lui. C’est lui qui détourne les règles du jeu, c’est lui qui veut voir s’affronter les adversaires, c’est lui qui veut s’imposer à la table des négociations amoureuses, avec sa grosse main menaçante.


Et si personne ne le voit, c’est parce qu’il est invisible... Le diable ne se montre pas. Il ne veut que séparer, en toute discrétion. « La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n’existe pas » disait Charles Baudelaire... Il divise, comme ses deux doigts. Il divise l’amour naissant. Sont-ce des amants ? Ou des frères, je ne sais.


J’y verrai plus une image d’une gémellité, quel qu’en soit le sens. Une gémellité, une complémentarité, pour ne pas dire une complétude, que le Mal ne peut supporter. Il refuse de voir ce que le Psaume promet (Psaume 84, 11) : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent ». Amour naissant à droite, vérité aveugle à gauche. Justice qui se réajuste à droite et paix sereine à gauche. Alors, le Diable enferme l’un dans sa propre image pour qu’il ne soit pas séduit et ne succombe pas à celui qui devait être son bourreau. Le jeu du hasard est devenu le jeu de l’amour. Le Malin va le transformer en jeu de guerre... Et même, remarquez son unique œil visible. Il veut séparer les deux frères.

Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : » Non, il est toujours là. »
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Personne ne voit ce Malin. Personne ? Si, nous ! Nous qui regardons ce tableau. Nous à qui l’image dit : ne vous laissez pas prendre aux jeux de l’amour et du hasard. Ne trompez pas, ne trichez pas. Regardez l’autre et ne vous refermez pas sur vous-même. Ou alors, le Mal viendra faire sa demeure au milieux de vous, vous désunir, alors que nous devrions demander à Dieu de nous unifier (Psaume 86, 11), de laisser en nous et entre nous l’amour et la vérité se rencontrer, la justice et la paix s’embrasser...