Le miroir du Christ



L’extase de saint François

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 92,5 × 128,4 cm, vers 1597

Wadsworth Atheneum, Hartford (Connecticut, U.S.A.)


Méditation

Voici, pour moi, l’un des plus beaux tableaux du Caravage. Non par son simple esthétisme, mais surtout par la profondeur spirituelle et l’originalité du sujet représenté. L’œuvre a dû être réalisée pour le Cardinal Del Monte. Pourtant le sujet pourrait paraître éculé à l’époque. Les représentations des stigmates de François d’Assise sont nombreuses, tant en peinture qu’en sculpture. Il suffit de penser aux diverses chapelles du Sacro Monte de san Giulio d’Orta relatant la vie du franciscain, édifiées à la même époque. Mais la scène, comme en peinture, y est plus académique, tel un récit historique, sans autre volonté que de relater en image un événement de la vie du saint.



Saint François reçoit les stigmates

Statues de Cristoforo Prestinari (Claino, 1570 - Milan, 1623)

1594, XVème chapelle

Sacro Monte d’Orta, Orta San Giulio (Italie)


Comme en peinture, le saint est représenté debout ou à genoux, accompagné du frère Léon, et reçoit des rayons du crucifix qui vole dans le ciel, les stigmates aux mains, aux pieds et au côté.


On retrouve la même attitude dans les peintures suivantes.



L’extase de saint François

Giovanni Bellini (Venise, 1425 - Venise, 1516)

Détrempe et glacis à l'huile sur panneau de bois de peuplier, 124,4 × 141,9 cm, 1480

The Frick Collection, New-York (U.S.A.)

Ou encore cette gravure d’une œuvre d’Agostino Carracci :


Saint François recevant les stigmates

Agostino Carracci (Bologne, 1557 - Parme, 1602)

Gravure au burin, 44 x 31 cm, 1586

Museo della Città, Bologne (Italie)


Le Caravage fera un autre choix de représentation. Et ce n’est pas sans conséquence sur notre appréhension de l’œuvre.


Regardons en détail ce tableau. C’est la nuit : en plus d’être la première scène religieuse peinte par le Caravage, il initie ce qui fera sa renommée : le clair-obscur, le sujet mis en lumière au milieu de l’obscurité. Nous y reviendrons, non comme prouesse picturale, mais comme reflet de l’âme.


Un espace qui semble être une forêt, dont on distingue le feuillage et les troncs d’arbres, avec en son centre un étang. Quelques rais de lumière viennent s’y refléter, à moins que ce ne soient des stries de lumière dans le ciel. Sur la gauche, et il faut ouvrir grand ses yeux, voire prendre une loupe, on voit le frère Léon. Il est assis sur le sol, méditant, capuche relevée et bras croisés. Il contemple le petit feu allumé plus bas. Autour des flammes, on aperçoit des bergers dont l’un désigne du doigt le ciel.



Au premier plan, sur un sol couvert de plantes et de quelques fleurs, saint François est couché, soutenu par un ange. Intéressons-nous d’abord à l’ange. Son corps est quelque peu disproportionné par rapport à celui du saint. C’est un bel adolescent, dans toute la force et la grâce de sa jeunesse, à la peau immaculée, presque diaphane.


La lumière et les ombres découpent les rondeurs de l’épaule, l’angle de la jambe, ou l’ovale du visage. Il paraît et apparaît... Il est simplement habillé d’une sorte de voile, proche du tulle, laissant apparaître par transparence son sein droit. Le voile est noué par un gros noeud sur sa hanche. Dans son dos, deux ailes surgissent. Les plumes renvoient des couleurs dorées. Son visage serein est encadré par une abondante chevelure châtain légèrement ondulée. Le sourcil est bien dessiné, le nez est droit, les lèvres fines. Ses yeux mi-clos regardent avec attendrissement le saint. De la main droite, il le soutient à la ceinture, alors que son bras gauche se glisse sous le corps de François (on voit un des ses doigts apparaître sous l’aisselle du saint). Un genoux en terre, il paraît être arrivé à temps pour retenir cet homme qui tombait en pâmoison. Va-t-il le déposer sur le sol, le redresser une fois qu’il aura retrouvé ses esprits, ou le garder ainsi dans ses bras ? Malgré l’inconfort de la position — il suffit de voir les orteils tendus de sa jambe gauche — il ne semble ressentir aucune gêne. Mais... c’est un ange, délivré de nos contingences terrestres !


Dans ses bras, saint François d’Assise. Mais, commençons par nous remémorer cette scène qui prend une place importante dans son hagiographie. Né en 1182 à Assise, il était par ses origines et sa culture mi-italien et mi-français. C’est de cette ascendance française par sa mère provençale, qu’il fut surnommé Francesco (le Français). Fondateur de l’ordre mendiant des Frères Mineurs, il se regroupe avec ses compagnons au pied de la colline d’Assise à La Chapelle de la Portioncule.


C’est en 1224 qu’il se retire dans la solitude, seulement accompagné du frère Léon, au mont Arverne dans le Casentin (montagne des Apennins à l’est de Florence). Le jour de la fête de l’exaltation de La Croix (le 14 septembre), il a la vision d’un crucifix aérien sur lequel est cloué le Christ sous l’apparence d’un Séraphin à six ailes. Des plaies du Christ émanent des rayons qui viennent imprimer sur sa chair, sous forme de stigmates, ce que Dante Alighieri (l’auteur de la célèbre Divine Comédie, mort en 1321) appelait le sceau suprême (l’ultimo sigillo) des cinq plaies.


Sur notre tableau, une seule plaie est représentée, celle au côté que la main droite de François effleure du doigt. Mais rien aux mains ni aux pieds. Cela méritera réflexion...


Le saint semble encore jeune alors qu’il avait 42 ans au moment de cette épisode crucial de sa vie. Le cheveu et la barbe bruns, presque noirs, il a quelques rides, signes de sa fervente concentration, sur le front. Ses yeux sont mi-clos et sa bouche fermée. Il est simplement vêtu d’un froc, une robe de bure serrée à la taille par une rustique cordelière dont les trois noeuds signifient les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance qui sont les trois vertus franciscaines. C’est pourquoi ils seront souvent appelés Cordeliers. Thomas de Celano (mort en 1260) fut le biographe du Poverello (le petit pauvre) d’Assise. Il le décrit d’apparence chétive, de petite taille, avec des yeux malades, une barbe rare et inculte. François se comparait lui-même à une « petite poule noire » aux ailes trop menues pour abriter tous ses poussins ! La représentation faite par le Caravage ne semble pas trop éloignée de la description de Thomas de Celano.


La main gauche du saint pend lascivement, les doigts entrouverts, comme s’ils attendaient de recevoir une nouvelle offrande. Alors que sa main gauche, trois doigts repliés, touche du pouce et de l’index la plaie qui vient d’être ouverte sur son flanc. La robe de bure est déchirée laissant apparaître un trait rouge, comparable au coup de lance que reçût le Christ. On ne peut que penser immédiatement à une autre œuvre du Caravage, plus tardive, L’incrédulité de saint Thomas :



L’incrédulité de saint Thomas

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 107 x 146 cm, 1601-1602

Château de Sans-souci, Bildergalerie, Potsdam (Allemagne)


Ce doigt de Thomas qui avance dans la plaie, comme semble vouloir le faire celui de François. Quant à la robe de bure du Poverello, elle marque à peine les formes du corps : seul le genou gauche déforme la toile, alors que celle-ci semble curieusement d’enfoncer au niveau du bas-ventre. On dirait presque que le saint est parcouru d’une vague qui laisse son empreinte, comme la mer laisse sur le sol de curieuses et parallèles vaguelettes sablonneuses. Même la ceinture ne semble pas donner de forme au tissu, mais flotte au-dessus.


La représentation du Caravage, si originale, ne peut que nous laisser quelque peu pantois. Mais pourquoi donc nous trouble-t-elle ainsi ? Peut-être parce qu’elle sort des canons habituels, parce qu’elle ne relate pas vraiment l’évènement tel que nous sommes habitués à le voir représenté.


Ou alors, parce que nous sentons bien qu’elle nous donne plus à voir que ce qu’elle nous montre ! J’ai toujours été surpris de la faille qui s’insère dans beaucoup d’œuvres du Caravage, surtout celles de la maturité. Une faille, une brisure, une ouverture sur une Gloire cachée. Elle est parfois symbolisée par un rai de lumière, ou une épée, ou un miroir. À chaque fois, elle est comme une porte qui me permettrait d’entrer dans l’œuvre, de dépasser la simple vue du tableau pour entrer dans une vision, entrer dans l’œuvre, dans le coeur de ce que le peintre, ou Dieu, a à nous dire. Ce que j’appelle « les fissures de la Gloire »... je ressens aussi cela, de façon plus abrupte, dans les peintures de Lucio Fontana (Rosario, 1899 - Comabbio, 1968). Le coup de canif dans l’œuvre me paraît être cette même ouverture pour passer de l’autre côté du rideau, pour entrer dans la scène.



Ignace de Loyola (Azpeitia, 1491 - Rome, 1556) n’écrivait-il pas dans sa « Méditation sur Noël » aux points 111 à 116 des Exercices spirituels :

111 Le premier prélude est l'histoire du mystère. On se rappellera, dans la contemplation présente, comment Notre-Dame, dans le neuvième mois de sa grossesse, partit de Nazareth, assise, comme on peut pieusement le méditer, sur une ânesse, accompagnée de Joseph et d'une servante qui mènent un boeuf. Ils vont à Bethléem payer le tribut imposé par César à tous les habitants de cette province.
112 Le second prélude est la composition de lieu. Dans cette contemplation, je verrai des yeux de l'imagination le chemin de Nazareth à Bethléem, considérant sa longueur, sa largeur. Est-il uni ? Traverse-t-il des vallées ? Est-il sur des collines ? Je considérerai de même la grotte où naît le Sauveur. Est-elle grande ou petite ? Est-elle haute ou basse ? Comment est-elle préparée ?
114 Dans le premier point, je verrai les personnes: Notre-Dame, Joseph, la servante, et l'Enfant Jésus lorsqu'il sera né. Je me tiendrai en leur présence comme un petit mendiant et un petit esclave indigne de paraître devant eux. Je les considérerai, je les contemplerai, je les servirai dans leurs besoins avec tout l'empressement et tout le respect dont je suis capable, comme si je me trouvais présent. Ensuite je réfléchirai en moi-même pour tirer de là quelque profit.
116 Dans le troisième point, je regarderai et je considérerai ce qu'ils font, comme ils ont voyagé, comme ils souffrent, afin que le Seigneur de toutes choses naisse dans une extrême pauvreté, et qu'après tant de travaux, après avoir enduré la faim, la soif, la chaleur, le froid, les injures et les affronts, il meure sur la Croix ; et tout cela pour moi. Et je réfléchirai pour tirer quelque profit spirituel.

En fait, le fondateur des Jésuites nous invite lui aussi à entrer par l’imagination dans la scène. Alors, faisons la même chose avec notre tableau. La porte d’entrée est étroite, comme le dit l’évangile (Mt 7, 13-14) :

« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. »

Oui, la porte est étroite et le chemin resserré... Le chemin est pourtant multiple. Tous les chemins mènent à Rome, mais aussi à l’entrée ! Ils convergent tous vers une unique porte. Que ce soient les stries dorées du fond du tableau, que ce soit le corps de l’ange (l’angle de sa jambe particulièrement, mais aussi son bras doit), que ce soit la main de François, que ce soient les vagues de sa bure. Tout ne mène qu’à un point, une porte d’entrée, la plaie au côté... N’est-ce pas la même que celle de Jésus. N’est-ce pas pour nous ce même côté christique ? Comme le dit avec force saint Jean (Jn 19, 33-35) :

Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez.

Ce côté d’où coulera des fleuves d’eau vive (Jn 4, 13-14) :

Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »

C’est cette même plaie, cette même porte qu’à ouverte le Christ en saint François, lui qui toute sa vie, cherchera à imiter le Christ, à lui ressembler, et qui y parviendra si bien que ses biographes le présenteront comme un « alter Christus », un autre Christ. Alors, pour rejoindre cette source de vie, celle qu’a gravée Jésus crucifié dans le corps du Poverello, prenons d’abord le chemin que Caravage nous a dessiné, ou destiné ? En fait, prenons tous les chemins !



Le premier est celui de cet ange. L’ange regarde François, d’un œil attendri. Mais est-ce le corps qu’il regarde ? Est-ce l’homme dans son enveloppe corporelle ? Au risque, en ce cas, de devenir un nouveau Narcisse, comme le peindra aussi Caravage :



Narcisse

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 122 x 92 cm, 1598 ou début 1599

Galerie Nationale d’Art antique, Palais Corsini, Rome (Italie)


Non, l’ange ne se regarde pas comme Narcisse. L’ange regarde le fond de l’âme du saint d’Assise. Il regarde, à la différence de Narcisse, derrière l’apparence, derrière l’enveloppe, derrière la bure. Traits jaunes — L’angle de sa jambe veut nous mener à la plaie, comme son bras droit qui semble se confondre avec celui de François.


Comme son index, sous l’aisselle du saint, qui désigne la même plaie...

  • Trait rouge : un autre chemin est celui de ces stries de lumière, qui viennent d’on ne sais où.

  • Traits violets : puis ces vagues de la robe du saint qui s’échouent sur sa plaie.

  • Traits verts : et même ses mains. L’une montre la plaie de l’index, l’autre semble prête à en recueillir la sève qui pourrait en couler...



Une plaie qui est à la confluence de deux mondes qui s’interpénètrent pour se dissoudre en un seul. Le monde des hommes (carré violet) et le monde divin (ellipse jaune). Un monde qui passe par les mains offertes du saint, par son visage et qui se réunit dans cette plaie, porte d’entrée vers Dieu.


Une porte vers la Lumière, déjà diffuse dans l’œuvre.


Il est très difficile de déterminer l’origine de la source lumineuse qui éclaire les deux protagonistes, encore moins de connaître ce qui produit cette lumière. Elle semble tenir dans un triangle, presque un cône, qui donne d’étranges ombres, comme celle portée par la tête de l’ange sur sa poitrine. On pourrait presque penser à un spot qui les éclaire du dessus et déformerait les ombres ! Comme dans tous ces films de science-fiction où descend du ciel un rayon lumineux, serré et formant un tube de lumière. Est-ce la lumière de la grâce qui tombe sur le saint, celle du Christ-Séraphin qui est sur le départ après avoir envoyé son rayon transfigurant ? Est-il en train de disparaître par ce tunnel que forme la courbe des frondaisons des deux arbres ? Il ne reste que ces derniers reflets dans le ciel, ou sur l’eau... Ce serait elle qui continuerait d’éclairer la scène... Le Christ est disparu mais la grâce, l’Esprit de Dieu est encore là pour continuer de fleurir dans le corps du saint. Est-ce pour cela que tous les stigmates ne sont pas encore visibles ?



Mais quand on y regarde de plus près et que l’on analyse les ombres, on s’aperçoit que la lumière vient en partie de la plaie de François. La lumière semble rayonner de son côté et éclairer l’ange. Ce n’est pas l’ombre de sa tête que l’on distingue sur sa poitrine, mais le creux de son plexus. C’est cette même lumière qui provoque la transparence de son voile et laisse apparaître son sein droit. C’est encore elle qui éclaire son visage. Il est une seconde source lumineuse, celle qui vient du côté, de la disparition du séraphin. C’est elle qui éclaire la robe de bure et le genou de l’ange. Mais la principale source, celle qui crée ce clair-obscur provient de la plaie du saint. C’est la lumière de Dieu présente en lui qui va éclairer sa vie et son âme.


Le tableau ne s’appelle pas, en effet, la stigmatisation de saint François, mais l’extase... Cette extase qu’a vécue Thérèse d’Avila et qu’a représenté, créant le trouble chez ses contemporains, Le Bernin :


L’extase de Thérèse d’Avila (ou la transverbération)

Gian Lorenzo Bernini (Naples, 1598 - Rome, 1680)

Statue en marbre, 350 cm, 1647-1652

Église Santa Maria della Vittoria, Rome (Italie)


Une extase que l’on appelle aussi la « transverbération », la parole qui transperce. Sorte de pâmoison due à une parole divine qui vient transpercer (la flèche que tient l’ange) le cœur de la sainte. Là aussi, la lumière divine semble fondre des cieux. Et l’attitude de Thérèse est assez similaire à celle de François. La Parole, la Grâce, renverse(nt)...


Et elle dure, comme le vécut quelques année plus tard saint Philippe Néri soulevé lui aussi par les spasmes puissants de la Grâce. Comme le rapporte le Père Jacques Bombardier de l’Oratoire :

Les dernières années de sa vie, il mène une vie assez retirée. Il est tellement ravi en extase quand il célèbre la messe qu’il ne peut plus célébrer en public ; il célèbre la messe dans une petite chapelle et prend la matinée pour célébrer les saints mystères. Il ne peut plus prêcher sans être ravi en extase : toute sa vie, Philippe dut se distraire (!) pour échapper aux extases et ainsi arriver à prêcher ou à célébrer la messe ! Bien des drôleries de son comportement s’expliquent non seulement par son humour naturel ou son amour des farces mais aussi par son désir de fuir la concentration qui conduit à l’extase, ou à donner le change de ses émotions mystiques. Et puis Saint Philippe fait tout pour qu’on ne le prenne pas pour un saint, convaincu qu’il est d’être un grand pécheur.

Mais revenons-en à notre saint François. Vous trouverez en annexe le récit qu’en fit saint Bonaventure (1221-1274). Ce qui est intéressant dans ce récit est que Bonaventure ne parle pas des stigmates comme un événement qui serait venu s’imprimer de l’extérieur sur le corps du saint, mais comme l’aboutissement d’un parcours intérieur. François était empli de son amour de Dieu, et « cette ardeur qui avait souvent poussé François jusqu’à l’extase était parvenue cette nuit-là à se frayer une voie pour sortir du corps par les blessures. Il subit alors la souffrance de La Croix, mais il jouit, en même temps, du privilège d’être intimement habité par le Christ et de se conformer à lui jusqu’aux limites de ce qui est possible à un être humain. »


Les stigmates viennent de Dieu, mais d’un Dieu qui ne les envoie pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de nous-même, car c’est bien là qu’il réside comme le rappelle saint Augustin dans ses Confessions (III, 6, 11) :


Bien tard je t’ai aimée,

ô beauté si ancienne et si nouvelle,

bien tard je t’ai aimée !

Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors

et c’est là que je te cherchais,

et sur la grâce de ces choses que tu as faites,

pauvre disgracié, je me ruais !

Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;

elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,

si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !


Tu étais au-dedans de moi-même. En fait, le Christ est en train de conformer saint François à Lui. Il le transforme de l’intérieur. Et si la première plaie qui apparaît est celle du coeur, c’est bien parce que c’est sa demeure principale, ce lieu de l’amour. François s’étant délaissé de tout, de lui-même, ayant pris le même chemin que Jésus, comme le rappelle l’épître aux Philippiens (2, 5b-8) :

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

François, donc, devient une « humanité de surcroît » (Elisabeth de la Trinité) pour Jésus. Il s’est vidé de lui-même — c’est le sens du mot « anéanti » (έκένωσεν), aussi appelé la kénose du mot grec, κένωσις, « action de vider, de se dépouiller de toute chose » — et ce vide a été rempli par le Christ. C’est véritablement une extase, c’est-à-dire, étymologiquement, une sortie de soi, pour que le Christ vive en moi (enstase).


Ainsi, Caravage n’aurait-il pas ici représenté François en extase dans les bras de l’ange comme une Pietà, Jésus dans les bras de Marie. Comme si le corps de cet homme passait par une mort symbolique afin de renaître en Dieu, par l’Esprit. Jésus en avait averti Nicodème (Jn 3, 5-8) :

« Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit. »

François est ici en train de renaître par l’Esprit. N’est-ce pas cet Esprit qui parcourt son corps, telles les vagues de sa bure ? Il n’en est pas désarticulé, mais creusé, creusé au plus profond de son être, de son âme. Cette transfiguration se passe sous nos yeux... elle avance par vagues, dans cette surprenante lumière. Le corps semble, lui, en catharsis alors que le nouvel homme est en train de naître... (Éph 4, 23-24) :

Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité.

François s’est abandonné au Christ pour devenir l’ « Alter Christus ». Il s’abandonne, telle sa main droite qui est presque crucifiée, prête à tout recevoir de Dieu, même cette plaie. Ce que Charles de Foucauld priera quelques siècles plus tard :


Mon Père, je me remets entre Vos mains ;

mon Père, je me confie à Vous ;

mon Père, je m’abandonne à Vous ;

mon Père, faites de moi ce qu’il Vous plaira ;

quoi que Vous fassiez de moi, je Vous remercie ;

merci de tout ; je suis prêt à tout ; j’accepte tout ;

je Vous remercie de tout ;

pourvu que Votre Volonté se fasse en moi, mon Dieu,

pourvu que Votre Volonté se fasse en toutes Vos créatures,

en tous Vos enfants, en tous ceux que Votre cœur aime,

je ne désire rien d’autre, mon Dieu ;

je remets mon âme entre Vos mains ;

je Vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur,

parce que je Vous aime,

et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,

de me remettre en Vos mains sans mesure ;

je me remets entre Vos mains avec une infinie confiance,

car Vous êtes mon Père.


Cet abandon de François, cette « transfiguration », cette kénose, semble nous être révélée par sa robe de bure. Elle est encore parcourue par les spasmes de l’extase. Mais, déjà, elle s’affaisse aux pieds et au ventre. En la regardant, je pense alors au récit de Jean au tombeau (Jn 20, 3-8) :

Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.

Les linges s’affaissent, François vit une résurrection, il quitte l’homme ancien pour revêtir l’homme nouveau. Il quitte son vieil habit pour se revêtir, ou plutôt être revêtu de la lumière de Dieu qui déjà fond sur lui. Soutenu par l’ange, accompagné dans sa métamorphose spirituelle par cet être divin, il va déployer ses ailes, ses bras, telle une chrysalide, pour non pas recevoir les stigmates, mais laisser le Christ prendre toute sa place et sa mesure en ce pauvre, jusqu’à transpercer son corps des mêmes plaies. Est-ce le même ange qui a réconforté Jésus au Jardin des Oliviers ?


François ne fait qu’un geste : il montre sa plaie. Il la montre à l’ange pour lui dire la souffrance de cette stigmatisation, il la montre aux hommes pour nous dire où Jésus a fait sa demeure, où il a dressé sa tente : en nos cœurs, en nos âmes.


Saint François de Sales, contemporain du Caravage, écrivait (Traité de l’Amour de Dieu, liv. VI, chap. XV) :

« Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, l’amour qui était dedans ne le pouvait pas bonnement faire. C’est pourquoi l’ardent Séraphin, venant au secours, darda des rayons d’une clarté si pénétrante qu’elle lit réellement les plaies extérieures du crucifix en la chair, que l’amour avait imprimées intérieurement en l’âme. »

Alors, abandonnons-nous à son amour pour renaître transfigurés en hommes nouveaux. Laissons-le prendre toute sa place en nous pour devenir Jésus, « devenir ce que nous recevons » dans l’eucharistie, pour être nous-mêmes des autres Christ ! Notre ange gardien, attentionné, veille sur nous et saura nous prendre dans les bras au moment opportun...



Un artiste photographe s’est essayé à l’artefact





1221-1274 – Bonaventura – Légende De Saint François, 1.14 CHAPITRE XIII. DES STIGMATES SACRES.


L'homme angélique, François, avait coutume de ne jamais se reposer dans le bien. Semblable aux esprits célestes de l'échelle de Jacob, il montait en tout temps vers Dieu ou descendait vers le prochain. Il avait appris à partager si prudemment le temps qui lui était accordé pour amasser des mérites, qu'il en consacrait une partie à recueillir un gain laborieux auprès des hommes, et l'autre aux paisibles ravissements de la contemplation. Lors donc que, selon l'exigence des lieux et des temps, il s'était employé au salut des autres, il abandonnait les agitations de la foule et se retirait dans la solitude et le lieu du repos, afin de secouer, en vaquant plus librement à Dieu, la poussière amassée dans les rapports avec le inonde. C'est ainsi que, deux ans avant sa mort, il fut conduit par la divine providence, après de nombreux travaux, en un lieu fort élevé, appelé le mont Alverne. Ayant commencé le carême qu'il avait coutume de faire en l'honneur de l'archange saint Michel, il trouva dans sa contemplation toute céleste une abondance de douceur jusqu'alors inconnue; la flamme des saints désirs l'embrasa avec plus d'ardeur et il sentit plus nombreuses les immissions divines. Il s'élevait à une hauteur extraordinaire, non comme un scrutateur inquiet de la majesté suprême, et digne d'être opprimé par sa gloire, mais comme un serviteur fidèle et prudent désireux de connaître le bon vouloir de Dieu et brûlant d'ardeur de s'y conformer sans réserve. Il lui fut donc révélé qu'il eût à ouvrir le livre de l'Évangile et que Jésus-Christ lui ferait connaître ce que Dieu aurait par-dessus tout pour agréable en lui et ce qu'il en attendait. Après avoir prié d'abord avec une vive dévotion, il prit sur l'autel le livre sacré des Evangiles, le fit ouvrir au nom de l'auguste Trinité par son compagnon, homme plein de l'amour de Dieu et vraiment saint, et l'ouvrit par trois fois; et comme à chacune on tombait toujours sur la Passion du Seigneur, le saint, rempli de l'esprit de Dieu, comprit qu'après avoir imité Jésus-Christ dans les travaux de la vie active, il devait, avant de sortir de ce monde, se rendre semblable à lui en embrassant les afflictions et les douleurs de sa Passion.


Malgré l'extrême austérité de sa vie passée, malgré son application continuelle à porter la croix et l'affaiblissement qui s'en était suivi en son corps, sans se laisser épouvanter, il s'anime avec plus de courage encore à souffrir le martyre. L'incendie d'amour dont il était dévoré pour le doux Jésus, avait pris un nouvel accroissement: il se répandait en étincelles brûlantes et en flammes embrasées, et les eaux les plus violentes n'eussent point suffi pour éteindre une charité si puissante.


Lors donc que, transporté ainsi par l'ardeur de désirs séraphique, il s'élevait vers son Dieu et que la tendresse de sa compassion le transformait en celui que l'excès de sa charité attacha à la croix, un matin, c'était vers la fête de l'Exaltation de la sainte Croix, pendant qu'il priait sur le versant de la montagne, il vit descendre des hauteurs célestes un séraphin ayant six ailes de feu toutes resplendissantes. Conduit bientôt, par la rapidité de son vol vers l'homme de Dieu, il demeura proche de lui sans toucher la terre. Alors entre les ailes du séraphin apparut un homme crucifié; ses mains et ses pieds étaient étendus et attachés à une croix. Deux de ses ailes étaient élevées au-dessus de sa tête, deux autres étaient étendues pour voler, et les deux dernières couvraient son corps. A cette vue, le saint demeura dans un étonnement indéfinissable, et son coeur éprouva un sentiment de joie mêlée de tristesse. Il se réjouissait d'un spectacle aussi admirable, où le Seigneur, sous la forme d'un séraphin, contemplait son serviteur, et son âme était transpercée d'un glaive de compassion douloureuse en le voyant ainsi attaché à la croix. Une vision si insondable le jetait aussi dans une anxiété profonde, car il savait que l'infirmité de la Passion n'était en aucune façon compatible avec l'immortalité d'un esprit séraphique. Enfin il comprit, par une lumière du Ciel, que la divine Providence l'avait fait jouir d'une telle faveur pour lui apprendre, à lui, l'ami de Jésus-Christ, que c'était, non par le martyre de son corps, mais par un embrasement sans réserve de son âme, qu'il devait se transformer en la ressemblance du Sauveur crucifié. La vision disparaissant le laissa donc tout rempli en son coeur d'une ardeur ineffable, et imprima en son corps des traces admirables. Car aussitôt commencèrent à paraître dans ses mains et dans ses pieds les marques des clous, telles qu'il les avait vues tout-à-l'heure dans l'homme crucifié offert à ses regards. Ses mains et ses pieds semblaient transpercés de ces clous; leurs têtes apparaissaient à l'intérieur des mains et sur les pieds, et l'on voyait sortir leurs pointes à la partie opposée. Ces têtes étaient noires et rondes, et les pointes longues et comme recourbées avec effort; après avoir traversé la chair elles demeuraient tout-à-fait distinctes.


Son côté droit portait aussi l'empreinte d'une cicatrice rouge, comme s'il eût été traversé d'un coup de lance, et souvent le sang s'échappait de cette plaie avec une abondance telle que tous les vêtements du saint en étaient pénétrés.


Le serviteur de Jésus-Christ, voyant imprimés d'une manière si parfaite en son corps les stigmates du Sauveur, comprit de suite combien il lui serait difficile de les cacher à ceux au milieu desquels il vivait, et d'un autre côté il craignait de révéler les secrets de son Seigneur. Il pensait donc avec une vive inquiétude et un tourment profond s'il ferait connaître ou s'il tairait ce qu'il avait vu. Ayant appelé quelques-uns de ses frères et leur parlant en termes généraux, il leur proposa son doute et leur demanda conseil. Un d'entre eux, éclairé de la grâce et comprenant par son langage qu'il avait été témoin de choses merveilleuses et que c'était la cause de l'état extraordinaire où il paraissait être maintenant, lui dit: «Ce n'est pas seulement pour vous, mon frère, niais encore pour les autres, sachez-le bien, que les secrets du Ciel vous ont été manifestés. Vous devez craindre justement d'être accusé, au jour du jugement, d'avoir enfoui le talent confié à vos soins, si vous cachez ce qui vous a été donné pour l'utilité de plusieurs.»


Le saint touché de ces paroles, bien que d'ailleurs il eût coutume de dire: «Mon secret est pour moi,» rapporta alors avec beaucoup de crainte toute la suite de la vision dont il avait été favorisé, et il ajouta que celui qui lui était apparu lui avait dit certaines choses qu'il ne confierait jamais durant sa vie à aucun homme. Sans doute, ces secrets du Séraphin crucifié sont de ces paroles qu'il n'est point permis à l'homme de redire.

Lors donc que le véritable amour de Jésus-Christ eut transformé ainsi en sa ressemblance celui qui en était pénétré, les quarante jours consacrés à la solitude étant passés, et la solennité de l'archange saint Michel arrivée, l'homme angélique, François, descendit de la montagne portant avec lui l'image de son Seigneur crucifié, image non gravée sur la pierre ou le bois par la main de l'ouvrier, mais imprimée en sa chair par le doigt du Dieu vivant. Cependant, comme il est bon de cacher le secret du Roi, l'homme qui en avait été rendu participant, s'efforçait de dérober aux yeux de tous, autant qu'il le pouvait, ces signes sacrés. Mais aussi, comme il appartient à Dieu de révéler pour sa gloire les merveilles de sa puissance, après avoir imprimé secrètement en François les stigmates, il fit par eux plusieurs miracles connus de tout le monde, afin de montrer par l'éclat de ces prodiges combien était admirable la force cachée dans ces traces de son amour. En effet, une peste très-violente s'était répandue dans la province de Riéti, et elle ravageait cruellement, malgré tous les remèdes, les brebis et les boeufs. Un homme craignant Dieu fut averti pendant la nuit d'aller en toute hâte à l'ermitage des Frères mineurs, d'y demander l'eau où le serviteur de Dieu, François, qui y demeurait alors, s'était lavé les mains et les pieds, et d'en arroser les animaux. Cet homme se levant donc de grand matin, vint au monastère, et ayant obtenu en secret de cette eau par le moyen des compagnons du saint, il en répandit sur les brebis et les boeufs attaqués de la maladie. A peine ces animaux, tout-à-l'heure languissants et étendus sans force, en eurent-ils été touchés, qu'ils se levèrent aussitôt comme ils avaient coutume de le faire, et s'en allèrent à leurs pâturages comme si jamais ils n'eussent éprouvé aucun mal. Ainsi le contact de ces blessures sacrées avait donné à cette eau la vertu admirable de dissiper et de mettre en fuite une maladie pestilentielle.


Avant que le saint eût séjourné au mont Alverne, il s'y formait habituellement des nuées qui se répandaient en grêle et en orages violents et portaient la désolation dans les campagnes environnantes. Mais depuis cette apparition bienheureuse la grêle cessa entièrement, non sans causer une grande admiration aux habitants de la contrée, et le ciel lui-même devenant serein après des tempêtes habituelles, confessait l'excellence de cette vision céleste et la vertu des stigmates reçus eu cette circonstance.


Il arriva aussi à François, étant en route pendant l'hiver, et se servant de l'âne d'un pauvre paysan à cause de la faiblesse à laquelle il était réduit, il lui arriva, dis-je, de s'arrêter sous un rocher formant une espèce de voûte, pour y passer la nuit et se soustraire un peu aux incommodités de la neige et de la nuit qui l'empêchaient d'aller jusqu'au couvent. Mais voilà qu'il entend son pauvre compagnon pousser des gémissements plaintifs et se tourner de côté et d'autre, car le froid l'empêchait de dormir, et ses vêtements trop légers étaient impuissants à le protéger contre ses rigueurs. Le saint, tout brûlant de l'ardeur du divin amour, étend sa main sur cet homme, et, chose admirable! à peine cette main sacrée, qui portait en elle l'incendie d'un feu tout séraphique, eut-elle touché le pauvre, que le froid l'abandonna; il ressentit intérieurement et extérieurement une chaleur aussi vive que si une flamme sortant d’une fournaise embrasée lui eût communiqué sa chaleur. Fortifié en sort esprit et en son corps, il se reposa au milieu des rochers et de la neige avec plus de bonheur qu'il n'avait jamais fait dans sa maison, comme il l'assurait lui-même.


Ainsi des témoignages évidents nous montrent en ces stigmates vénérables l'oeuvre de celui dont les opérations hiérarchiques purifient, illuminent et enflamment. Ils ont purifié au-dehors en dissipant la peste, en rendant le calme aux éléments, et en répandant d'une manière admirable la chaleur dans les corps. Après la mort de François, d'autres prodiges plus éclatants encore confirmèrent la même chose. Pour lui, il s'efforçait avec le plus grand soin de cacher aux hommes ce trésor qu'il avait trouvé dans le champ du Seigneur. Il tenait presque toujours, depuis ce temps, ses mains enveloppées et ses pieds couverts de chaussures; mais ils ne put dérober entièrement aux yeux d’un certain nombre ces signes augustes. Plusieurs frères, hommes vraiment dignes de foi par leur sainteté éminente, les virent avant la mort du saint, et, pour enlever tout doute à ce sujet, ils affirmèrent avec serment s'être convaincus de leur réalité en les touchant. Plusieurs cardinaux unis à François par les liens d'une étroite amitié en furent également témoins, et ils en confirmèrent la vérité non-seulement par leurs paroles, mais encore par leurs écrits; car les proses, les hymnes, les antiennes composées par eux en son honneur renfermaient les louanges des stigmates sacrés. Le souverain Pontife Alexandre 1V, prêchant un jour au peuple devant plusieurs frères et devant moi, assura les avoir vus de ses yeux. A la mort du saint, plus de cinquante frères les virent encore, et avec eux Claire, la très-pieuse vierge du Seigneur, ses religieuses et une foule innombrable d'hommes du monde, dont plusieurs les baisèrent avec des sentiments de respect et d'une tendre dévotion, et les touchèrent de leurs mains afin d'en rendre un témoignage plus assuré. Pour la blessure du côté, il la cacha avec tant de soin que jamais personne ne put la voir, si ce n'est à la dérobée. Ainsi, un frère qui avait coutume de lui donner les soins les plus empressés, l'ayant amené par une pieuse ruse à quitter sa tunique sous prétexte de la laver, ce frère, dis-je, regardant attentivement, vit la plaie, y porta rapidement les doigts et put en mesurer la grandeur. En usant d'une ruse semblable, le vicaire du saint put la voir de même. Mais le frère qui lui était donné pour compagnon, homme d'une grande simplicité, ayant à le soutenir à cause de ses infirmités, avança la main sous son capuce et la plaça sans y faire attention sur cette plaie sainte, ce qui causa à François la plus vive douleur. Alors il fit faire des vêtements de dessous montant jusqu'aux aisselles afin de la tenir toujours cachée. Mais les religieux chargés de laver ces vêtements ou sa robe, les trouvant empreints de sang, connaissaient ainsi d'une manière indubitable le mystère qu'il s'efforçait de dérober à tous les regards, mystère que la mort de François leur permit, aussi bien qu'à une foule innombrable, de contempler à découvert et de vénérer.


Et maintenant, ô vaillant soldat du Christ, porte donc les armes de ton Chef invincible. Ainsi protégé et défendu, tu surmonteras tous tes ennemis. Porte l'étendard du Roi tout-puissant, et à sa vue tous les membres de sa divine armée se sentiront animés au combat. Porte le sceau du Pontife suprême, et tes paroles et tes actions seront regardées de tous comme des paroles de vérité, comme des actions irrépréhensibles. Aujourd'hui que tu es marqué des stigmates du Seigneur Jésus, nul ne doit plus te contrister, mais tous les serviteurs du Christ doivent t'environner de leurs hommages et de leur amour. Ces signes, dont la vérité ne repose plus seulement sur deux ou trois témoins, ce qui serait assez d'ailleurs, mais sur l'autorité surabondante d'une multitude sans nombre, ces signes, témoignages irrécusables de Dieu manifestés par toi et en ta personne, enlèvent tout prétexte à l'incrédulité, car ils confirment les enfants du Seigneur dans la foi, ils les remplissent de l'espérance et les embrasent du feu de la charité. Maintenant est accomplie la vision qui te fut montrée dès le commencement, et où l'on t'annonçait que, lumière brillante du Christ, tu serais revêtu d'armes célestes, de l'étendard de la croix et de ses insignes glorieux. Déjà aux premiers temps de ta conversion la vue du Sauveur crucifié avait transpercé ton âme d'un glaive de douleur et de compassion, et les paroles parties alors du haut de la croix comme du trône sublime de Jésus-Christ, comme de son propitiatoire mystérieux, ces paroles, dis-je, confirmées par ta bouche sacrée, sont aujourd'hui pour nous une vérité incontestable. Et cette croix que, dans la suite de ta vie sainte, frère Silvestre vit sortir miraculeusement de ta bouche, ces deux glaives en forme de croix transperçant tes entrailles et montrés au vénérable frère Pacifique, toi-même élevé dans les airs les bras étendus et apparaissant à Monald, cet homme angélique, alors qu'Antoine prêchait sur la croix, toutes ces merveilles, nous le croyons aujourd'hui, sont réelles; elles furent manifestées par le Ciel, et non le fruit d'une vaine imagination. Enfin, cette vision où, vers la fin de ta vie, le Seigneur te montra en une même personne le sublime Séraphin et l'humble Sauveur crucifié allumant un incendie en ton âme et imprimant ses cicatrices sacrées en ton corps, afin d'offrir au inonde comme un nouvel ange s'élevant du côté de l'Orient et portant en lui-même le signe du Dieu vivant; cette vision, dis-je, affermit celles qui l'ont précédée, et leur emprunte à son tour un témoignage de vérité. Voilà sept fois déjà que la croix de Jésus-Christ est révélée à tes yeux ou en ta personne. Les six premières apparitions ont été comme autant de degrés pour arriver à la septième, où tu goûtes enfin le repos. En effet, cette croix manifestée à tes regards au commencement de ta conversion et embrassée avec ardeur, cette croix portée dans la suite en toi-même sans interruption par une vie vraiment parfaite, et présentée comme un modèle au reste des hommes, nous a appris avec une évidence incontestable que tu étais parvenu enfin au sommet de la. perfection évangélique. Et cette manifestation de la sagesse chrétienne gravée dans la poussière de ta chair, nul homme vraiment pieux ne la rejettera, nul fidèle véritable ne l'attaquera, nul coeur sincèrement humble ne la méprisera. C'est l'oeuvre même du Ciel; elle mérite d'être acceptée sans réserve.