Le regard de l’âme



Jeune garçon portant une corbeille de fruits

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (Caravaggio 1571 - Port’Ercole, 1610)

Huile sur toile, 70 x 67 cm, 1593 ou 1593-1594

Rome, Galerie Borghèse, Rome (Italie)


Méditation

Un adolescent porte dans ses bras une corbeille de fruits. Est-ce la même corbeille que celle que l’on retrouve à Milan ? Fort possible. Mais, ici, les fruits ne sont pas abîmés, tout juste cueillis. Du raisin noir et blanc avec son pampre, des pèches, des pommes, des figues, des abricots, et sûrement des poires et des citrons dont on remarque les feuilles... Une belle corbeille sucrée de fin d’été, ou de début d’automne.


Une corbeille qui respire les chaleurs estivales ou automnales. Les parfums fruitiers envahissent notre odorat. On pourrait presque ressentir la chaleur. Ce garçon n’a-t-il pas ouvert sa chemise, dévoilant une de ses épaules. Peut-être est-il dans le couloir qui mène au patio où l’atmosphère est rafraîchie par la fontaine centrale ? Et cette corbeille de fruits apaisera notre soif.


Il a la tête penchée mettant en valeur le haut de son torse où apparaissent ses clavicules et sa jeune musculature. Une chevelure brune abondante, bouclée, un visage à l’ovale parfait, un nez aquilin, une oreille délicatement ourlée, une bouche lippue légèrement entrouverte laissant passer son haleine sucrée d’avoir certainement déjà goûté les fruits.


Mais un regard difficile à définir... Lorsque l’on regarde le visage en entier, il semble appeler à la volupté, voire à l’indécence. Ses lèvres entrouvertes, comme son épaule érotiquement dénudée accentuent encore ce sentiment. On aurait presque du mal à soutenir son regard, comme s’il nous mettait mal à l’aise, comme si l’on avait peur de deviner ce qu’il désire, quels sont les vrais fruits qu’il aimerait goûter...


Mais lorsque l’on ne regarde que ses yeux, l’impression se modifie. La pupille noire est dilatée laissant à peine apparaître le blanc de l’œil. Il semble plutôt triste, voire résigné. Le regard d’un jeune serviteur qui aimerait profiter de la vie, surtout en cette chaleur, et qui se voit contraint de se plier aux tâches ancillaires demandées par son maître. Une sorte d’acidité dans le regard, ce péché qui nous ferait dire « bof » à tout, « à quoi bon ? » Le péché, non de la paresse comme on le transcrira plus tard, mais celui d’un sentiment dévié, du passage de l’abandon à la vie à celui de l’abandon de la vie.


Bien sûr, beaucoup gloseront sur ce tableau y voyant des interprétations symboliques, des allusions mystiques (ne serait-ce que sur la signification des différents fruits), un sens érotique caché, ou une simple œuvre de chevalet, peinture de genre des débuts. Comment savoir ?


En tous les cas, elle illustre pour moi une chose essentielle : tout est dans le regard. Le regard est véritablement le miroir de l’âme. Si nos yeux se fixent sur un détail ou l’autre de l’œuvre, nous pouvons en tirer des conclusions, justes ou non, mais elles ne reflèteront qu’un aspect, une part de ce que le peintre y a mis. Un peu comme un diamant qui ne fait jamais briller toutes ces facettes ensemble ; il faut le tourner pour les voir ruisseler de lumière une à une. Toutes ces facettes sont peut-être justes, mais elles ne seront jamais qu’un des nombreux reflets de la pierre. La seule façon d’avoir accès à l’éclat le plus profond du joyau est de plonger en son centre, en son âme. Et pour cela, il nous faut plonger en ce regard. Caravage vivait-il déjà ce combat en lui, cet étirement entre ses désirs de vie, pour ne pas dire de bambocheries, et son besoin de plonger au plus profond du sens de la vie ? Ce tableau illustre pour moi ce dilemme qu’il devra affronter toute sa vie entre Diable et Dieu, entre débauche et sainteté, entre vices et vertus : une corporéité qui a soif de sensualité, et un regard qui appelle à la vie de l’âme. C’est cette implacable lutte que décrira Frédéric Nietzsche dans La naissance de la Tragédie (1872) : Apollon, la règle raisonnée s’oppose à Dionysos, les sens irraisonnés. C’est le combat décrit par Sophocle entre Antigone et Créon. C’est le combat de toute la vie du Caravage, de toute son œuvre. C’est peut-être en cela qu’elle touche autant nos contemporains...


Maintenant, essayons un autre regard sur l’œuvre. On pourrait y voir une sorte de représentation masquée des cinq sens de l’homme :

  • La vue avec ces grands yeux mélancoliques,

  • L’ouïe avec cette oreille dégagée de la chevelure,

  • L’odorat avec ce nez qui semble humer les parfums des fruits,

  • Le goût avec cette bouche entrouverte prête à dévorer les fruits,

  • Le toucher avec cette épaule découverte et cette main qui caresse l’osier du panier.

Pourquoi pas ? C’était un sujet mainte fois rebattu dans la peinture de genre de l’époque.


Un regard spirituel est-il possible dans une telle œuvre de jeunesse ? Honnêtement, je ne pense pas. Certains écriront que c’est ici le Christ qui porte les fruits de la Rédemption, offrant aux hommes son corps prêt au supplice de la Croix. D’autres interpréterons chaque fruit comme étant une signification du mystère chrétien, comme la grenade symbole de la résurrection. Peut-être... Mais Caravage était à l’époque un adolescent tourmenté, tout juste débarqué de sa province, et devant peindre « à la chaîne » sous les ordres d’un maître (Peterzano puis le Cavalier d’Arpin) pour subsister. Il me semble que la seule lecture possible soit celle du combat d’une sensualité, porte ouverte à la mélancolie. Combat encore plus âpre devant la conscience naissante de la fugacité de la jeunesse. Comme les fruits, dont certains commencent déjà à être piquetés, la jeunesse est éphémère, et le visage de cet éphèbe en subira, lui aussi, les conséquences. Saura-t-il donner plus d’importance à son regard qu’à son corps ? That is the Question !

Certains photographes modernes se sont essayés à l’artefact...


Derek Jarman, “Caravaggio”, 1986 (Credits: Caravaggio © British Film Institute 1986)