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Les cryptes : à la croisée du visible



Crypte de la Basilique Sainte-Marie-Madeleine de VÉZELAY

Anonyme

Époque carolingienne - 19 mètres sur 9, 20 mètres


La crypte qui se trouve sous le chœur, date de l'époque carolingienne. Elle est assez vaste : 19 mètres de long sur 9 mètres 20 de large. C'est à sa présence qu'est due la surélévation du chœur de la basilique. Elle est couverte de voûtes d’arêtes qui retombent sur douze colonnes de grosseur inégale.


Si j’ai choisi cette crypte, c’est parce qu’elle m’a toujours beaucoup touché et que j’y ai vécu des moment forts spirituellement. En fait, les cryptes sont une nécessité vitale pour notre intériorité. De par leur existence, elles invitent à descendre, à descendre en nous-même, au plus profond de nous-même.


L’image du canal

Nous avons tellement tendance à nous « répandre au dehors », pour reprendre les mots de Saint Bernard de Clairvaux. Dans sa célèbre homélie sur la Vierge Marie, L’Aqueduc, il fait un parallèle entre notre vie spirituelle, c’est-à-dire dans l’Esprit, et le système d’irrigation qu’il mit en place dans ses monastères. « Allez à Dieu par Marie », nous dit-il. Naissons à Dieu par Marie. Naissons, comme le Fils de Dieu, dans le ventre de Marie, dans le ventre de l’Église, au sein de nos églises, dans cette partie cachée, encryptée. La source divine s’écoule par un canal particulier.



Dans tous les monastères fondés par Saint Bernard, on voit passer, au centre des bâtiments, cette eau qui vient abreuver et purifier. Un des endroits les plus marquants est l’Abbaye de Royaumont dans le Val-d’Oise. L’eau traverse le bâtiment de part en part. Elle est tout autant utile à l'irrigation, à abreuver, à nettoyer, à activer la roue du moulin, à nourrir. Une eau qui semble recouvrir les diverses qualités données à l’Esprit-Saint et à l’eau du baptême. Mais Bernard sait que si cette eau n’est pas canalisée, elle se répand de tous les côtés. Et elle va en perdre toutes ses qualités.


D’une eau qui irrigue, elle va devenir l’eau qui noie. D’une eau qui peut abreuver, elle en devient une eau qui se souille. D’une eau qui nettoie, elle en devient une eau qui croupit. D’un eau qui active, elle en devient une eau sans force, dormante. Bref, c’est le canal qui la maîtrise, qui l’ordonne et la coordonne.


La vie dans l’Esprit que nous recherchons a le même sens. Sans canal, nous risquons d nous répandre au-dehors ; de nous répandre en une multitude d’activités désordonnées, de perdre nos forces, de nous souiller, d’avoir encore plus soif que de normal, et en même temps de nous assécher. Nous ne pourrons rien cueillir en nous. Plutôt qu’un bouquet de grâces et de charismes, nos vies risquent plus de ressembler à un bouquet fané, cueilli sur le chemin, où chaque fleur n’a été ni arrosé, ni eut le temps de prendre racine. Pour cueillir les grâces, il faut d’abord se recueillir.


Pour donner force à l’eau baptismale que nous avons reçu, il faut la canaliser. Avant de la laisser s’échapper vers les autres, il est bon qu’elle soit engrangée, recueillie, dans le bassin intérieur de nos vies. Il est donc bon que nous nous cueillions, nous nous recueillions, que nous nous rassemblions en nous-même, que nous nous unifions. « Unifie mon coeur, Seigneur, pour qu’il craigne ton Nom » (Psaume 85).


Ce bassin où les eaux baptismales vont s’accumuler, ce bassin où je suis invité à plonger, comme Thomas dans la plaie du Christ, ce bassin où je dois d’abord me poser, me reposer en Dieu (comme sur des près d’herbes fraîches), ce bassin d’où va ensuite sortir l’eau par les canaux de mes actes, ce bassin d’intériorité, ce bassin caché, ce bassin de recueillement n’est autre que la crypte, ma crypte.


Cueillir et se recueillir...

Elle semble être le lieu du recueillement., le lieu de tous mes sens, le lieu où ils vont s’ordonner à Dieu en moi, m'enthousiasmer (avoir Dieu en soi) :

« Au premier degré, l'âme se recueille et revient à soi-même ; au second, elle se voit telle qu'elle est alors en cet état de recueillement ; au troisième elle s'élève au-dessus d'elle-même, et, en s’appliquant à la contemplation de son Auteur invisible, elle se soumet à lui. Mais l'âme ne se recueille nullement en elle-même si elle n'a pas appris, auparavant, à écarter de l'œil de l'esprit les représentations des images terrestres ou célestes, et à repousser tout ce qui, venant de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, du goût et du toucher, se présente à sa pensée, de manière à ce qu'elle se cherche intérieurement telle qu'elle est sans cela. Lorsqu'elle pense à cela, en effet, c'est comme si elle agitait au-dedans d'elle-même des ombres corporelles. Que discrètement donc elle éloigne tout cela des yeux de l'esprit ; alors, elle pourra se considérer soi-même telle qu'elle a été créée ; inférieure à Dieu, au-dessus du corps, afin que, vivifiée par Celui qui est plus élevé qu'elle, elle vivifie l'inférieur qu'elle gouverne. » IIe liv. des Homélies sur Ézéchiel, hom. 5, P. L. t. 76, col. 989-990.

L’origine des cryptes est assez surprenante. Dans son Dictionnaire raisonné de l‘architecture, Viollet-le-Duc en donne cette définition :

L'étymologie du mot crypte (cacher) indique assez bien sa signification. Les premières cryptes (aussi appelées anciennement crutes, croutes ou grottes) ou grottes sacrées ont été taillées dans le roc ou maçonnées sous le sol, pour cacher aux yeux des profanes les tombeaux des martyrs ; plus tard, au-dessus de ces hypogées vénérées par les premiers chrétiens, on éleva des chapelles et de vastes églises; puis on établit des cryptes sous les édifices destinés au culte pour y renfermer les corps des saints recueillis par la piété des fidèles. Beaucoup de nos anciennes églises possèdent des cryptes qui remontent à une époque très reculée : les unes ne sont que des salles carrées, voûtées en berceau ou en arêtes, suivant la méthode antique, ornées parfois seulement de fragments de colonnes, et de chapiteaux grossièrement imités de l’architecture romaine; d'autres sont de véritables églises souterraines avec collatéraux, absides et absidioles. On pénètre habituellement dans les cryptes par des escaliers qui débouchent des deux côtés du sanctuaire, ou même dans l'axe du chœur. Les églises de France et des bords du Rhin présentent une grande variété dans la disposition et la forme de leurs cryptes; plusieurs sont construites avec un certain luxe, ornées de peintures, de colonnes de marbre et de chapiteaux historiés, et sont assez vastes pour contenir un grand nombre de fidèles; elles possèdent le plus souvent deux escaliers, afin de permettre aux nombreux pèlerins qui venaient implorer l'assistance des saints dont les restes étaient déposés sous les voûtes, de descendre processionnellement par l'un des degrés et de remonter par l'autre. On évitait ainsi le désordre et la confusion. Les cryptes, sauf de rares exceptions, reçoivent du jour par d'étroites fenêtres ouvertes sur le dehors de l’église, ou sur les bas-côtés du sanctuaire. Cette dernière disposition paraît avoir été adoptée lorsque les cryptes étaient creusées sous les chœurs des églises romanes entourés d'un collatéral. Ainsi les ouvertures qui donnaient de l'air et de la lumière dans la crypte débouchaient dans l'enceinte du lieu consacré. Alors les chœurs étaient élevés au-dessus du pavé du pourtour, ce qui ajoutait à la solennité des cérémonies religieuses, et ce qui permettait même à l'assistance de voir, du bas-côté, ce qui se passait dans la crypte. La plupart des églises rhénanes conservent encore cette disposition, que nous voyons adoptée dans une petite église dont quelques parties paraissent remonter au VIe siècle; nous voulons parler de l'église de Saint-Martin-au-Val de Chartres. " On pénétrait primitivement dans la crypte ", dit M. Paul Durand, dans la description fidèle qu'il a donnée de cet édifice, " par deux petites portes placées à droite et à gauche de sa partie occidentale. Ces portes existent encore... Il est probable qu'autrefois le spectateur, placé dans la grande nef, pouvait apercevoir l'intérieur de la crypte par une ouverture médiane, ou deux ouvertures latérales pratiquées dans sa face occidentale, comme on le voit encore dans plusieurs églises du centre et de l'ouest de la France... " Il y a entre le sol du sanctuaire relevé et celui du bas-côté une différence de niveau suffisante pour qu'on ait pu pratiquer des fenêtres dans le soubassement des arcades du chœur, de manière à éclairer la crypte, et à permettre de voir l'intérieur de cette crypte, dont les voûtes reposent sur deux rangées de quatre colonnettes chacune. Bien que l'église ait été mutilée et reconstruite en partie à plusieurs reprises, les bases des colonnettes de la crypte et quelques chapiteaux primitifs sont d'un travail qui appartient à une époque très reculée, voisine encore des arts du Bas-Empire, et présentant tous les caractères de la sculpture de la crypte célèbre de la Ferté-sous-Jouarre.

Une vision symbolique

Je retiens de ce long texte quelques points essentiels à notre réflexion :

  • La crypte est un lieu caché. Caché à nos yeux, caché sous le bâtiment.

  • Elles sont très anciennes, peut-être même présentes avant qu’un culte chrétien y soit établi.

  • C’est le lieu où se trouve la « confession » du saint.

  • Elles sont soutenues par des colonnes.

  • Les colonnes sont souvent simples : une base, un fût, un chapiteau.

  • Mais le lieu peut aussi être particulièrement décoré, aménagé avec luxe et richesse.

  • Les ouvertures sur l’extérieur sont rares et discrètes.

  • Les cryptes constituent comme la base de l’autel, situé au-dessus.

  • Elles sont des lieux de procession et d’ordre.

Un autre auteur, du Moyen-âge, parle avec beaucoup de symbolisme (parfois un peu tiré par les cheveux) des églises, de leur construction, et des diverses significations (Guillaume DURAND DE MENDE, Manuel pour comprendre la signification symbolique des cathédrales et des églises, XIIIème siècle). Il présentera la crypte comme la figure de l’ermite qui mène une vie plus retirée que le reste des hommes.



De fait, La plupart des grandes églises sont construites sur une crypte ; toutes ont des tours, des flèches ou des clochers. On interprétait ces trois catégories d'une façon symbolique : au Moyen-âge, les théologiens voyaient trois aspects dans l'Eglise chrétienne. L'Eglise Triomphante (les saints déjà au Ciel après une vie exemplaire), l'Eglise Militante (ceux comme nous qui sont sur la terre) et l'Eglise Souffrante (les morts qui n'ont pas vécu assez saintement pour aller directement au Paradis et qui sont au Purgatoire en attentant que leurs péchés soient effacés.)


Logiquement, ces trois Eglises se retrouvent dans la structure du bâtiment : les tours et les clochers dressés vers le ciel suggèrent l'Eglise Triomphante. Au niveau du sol on trouve l'Eglise Militante (avec ces gens luttant contre le péché jour après jour). Enfin, la crypte représente l'Eglise souffrante (ou le Purgatoire).


Principes fondateurs

On pourrait multiplier les recherches sur les origines des cryptes. Les interprétations sont nombreuses et aucune ne semble vraiment sure. Cependant, à chacune d’entre elle, nous pourrions donner des principes fondateurs.


1- Chacune est enterrée. Elle invite donc à une descente sous terre. De fait, dans toutes les religions, plusieurs lieux ont symbolisé la rencontre avec le sacré : la grotte, la montagne. À chaque fois, il y a une dimension verticale : on monte ou on descend. On sort de son horizontalité. La montagne marque particulièrement le lien avec le Très-Haut. L'ascension de la montagne correspond à l’ascension spirituelle, à l’élévation. La crypte, elle, est un appel à la descente. Un appel à affronter des ténèbres. Non celles de Dieu, mais les nôtres. Descendre en soi-même, descendre dans ses propres ténèbres, oser les affronter. Oser prendre le temps du combat avec l’obscurité pour atteindre une indicible et faible lumière qui ne se révèlera que dans le noir. Nous pourrions penser au mythe de la boite de Pandore. La légende précise que lorsque tous les maux se furent échappés pour rejoindre la terre et ses habitants, il restait au fond une toute petite chose qui suivit : l’espérance. C’est au plus profond de nous-mêmes, dans l’antre caverneuse de nos vies que se distingue cette espérance spirituelle. Il suffit de se rappeler du mythe de la caverne de Platon... De fait, la grotte est comme le coeur du temple-montagne. Par son « inapparence », elle implique que le Vrai existe, qu’il est au-delà de l’apparence, comme l’écrivait André MALRAUX.

L’apparence n’est pas plus l’illusion qu’elle n’est le rêve : car à l’illusion s’oppose un monde concret, au rêve le monde de la veille ; alors qu’à l’apparence s’oppose s’oppose ce qui est au-delà de tout concret.


2- Elle est le lieu de l’éternel retour... Elle fait passer du profane au sacré. Rappelons que le mot profane veut dire : devant le sacré. En descendant dans la grotte, au creux de la terre, l’homme retourne là d’où il vient. Il pénètre dans la Terre-mère, celle que l’on nomma Déméter. Ne peut-on trouver ce même sens dans l’Évangile de Saint Jean (Jn 3, 1-15):

Or il y avait parmi les Pharisiens un homme du nom de Nicodème, un notable des Juifs. Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : " Rabbi, nous le savons, tu viens de la part de Dieu comme un Maître : personne ne peut faire les signes que tu fais, si Dieu n'est pas avec lui. " Jésus lui répondit : " En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. " Nicodème lui dit : " Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? " Jésus répondit : " En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne pas, si je t'ai dit : Il vous fait naître d'en haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit. " Nicodème lui répondit : " Comment cela peut-il se faire ? " Jésus lui répondit : " Tu es Maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? En vérité, en vérité, je te le dis, nous parlons de ce que nous savons et nous attestons ce que nous avons vu ; mais vous n'accueillez pas notre témoignage. Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? Nul n'est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme. Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle.

Il nous faut retourner dans le ventre de notre mère... Et ce rêve nous hante depuis que nous avons quitté le sein maternel. Quand je vois le succès qu’a eu un film comme « Le grand bleu », il me semble qu’il incarne ce désir inassouvi de retourner baigner dans un liquide amniotique, où tous les bruits sont étouffés, où nous baignions dans un monde protégé et bienheureux. Cette Terre, se ventre, est le lieu de notre naissance, il sera celui auquel nous retournerons. L’homme sera de nouveau donné à la Terre, comme on déposa le Christ sur les genoux de sa mère. Cette grotte fondamental est le lieu de départ et de retour. Au milieu, nous sommes dans le monde du profane. Comme le Christ qui naît dans la grotte de Bethléem, et qui y retourne dans la grotte du tombeau et de la résurrection. Au milieu, il est dans le monde du profane, le monde des hommes, même si ce dernier est comme rendu sacré par sa simple présence. La grotte, la caverne, la crypte semble être les déclinaisons identiques de ce passage d’un monde à un autre, quelle que soit la culture, la religion. C’est ontologique. N’est-ce pas du limon de cette terre que Dieu Créateur façonna Adam ? C’est de cette terre que monte le cri d’Abel...

C'est en ce sens qu'il est écrit: " Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante "; le dernier Adam a été fait esprit vivifiant. Mais ce n'est pas ce qui est spirituel qui a été fait d'abord, c'est ce qui est animal; ce qui est spirituel vient ensuite. Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre; le second vient du ciel. Tel est le terrestre, tels sont aussi les terrestres; et tel est le céleste, tels sont aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l'image du terrestre, nous porterons aussi l'image du céleste. Ce que j'affirme, frères, c'est que ni la chair ni le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n'héritera pas l'incorruptibilité. Voici un mystère que je vous révèle: Nous ne nous endormirons pas tous, mais tous nous serons changés, en un instant, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette, car la trompette retentira et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. Car il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l'immortalité. Lors que ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors s'accomplira la parole qui est écrite: " La mort a été engloutie pour la victoire. " " O mort, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon? "
(1 Cor 15, 45-55)

3- Elle est donc le sanctuaire. Le premier sanctuaire chrétien est une grotte. Celle de Bethléem. Puis celle de Jérusalem. Le nouvel Adam retourne lui aussi à la terre. Il sanctifie le ventre de la terre. Une veille femme dans les Possédés de DostoÏevski en avait déjà l’intuition (I, IV, 5) :

Et, un jour, une de nos religieuses, qui était en pénitence dans le couvent parce qu’elle faisait des prophéties, me dit tout bas au sortir de l’église : « La Mère de Dieu, qu’est-ce que c’est, à ton avis ? » — « La grande mère, répondis-je, c’est l’espérance du genre humain. » — « Oui, reprit- elle, la Mère de Dieu, la grande Mère, c’est la terre, et il y a dans cette pensée une grande joie pour l’homme. Tout chagrin terrestre, toute larme terrestre est une jouissance pour nous. Quand tu abreuveras la terre de tes larmes, quand tu lui en feras présent, la tristesse s’évanouira aussitôt, et tu seras toute consolée : c’est une prophétie. » Ces paroles firent une profonde impression sur moi. Depuis, quand, en priant, je me prosterne contre le sol, je ne manque jamais de baiser la terre chaque fois, je la baise en pleurant.

Puis ce sera Aliocha, le héros des Frères Karamazov qui en fera encore l’expérience :

« Aliocha était le disciple préféré de Zossime. Le vieux starets vient de mourir. Avant d’entrer dans son dernier sommeil, il lui a répété la sentence évangélique dont il était coutumier : « Si le grain, tombé en terre, ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. » "Souviens-t-en, lui a-t-il dit…" Puis ce fut la veillée funèbre. Suivant l’usage, autour du corps exposé dans le cercueil, les moines sont réunis et l’un d’eux, lentement, lit à haute voix l’Evangile. Harassé par une journée remplie d’émotions et de fatigue, Aliocha s’endort. Dans un demi-sommeil, il entend le récit des Noces de Cana, que lit le Père Païsius. Et voici qu’en rêvant Zossime lui apparaît : il est de nouveau vivant, il vient à lui, il lui commente l’Evangile… Aliocha se réveille : le vieux moine est là, étendu, froid, rigide ; il le contemple dans son cercueil… Soudain, il se tourna brusquement et quitta la cellule. Il descendit le perron sans s’arrêter. Son âme exaltée avait soif de liberté, d’espace. Au-dessus de sa tête, la voûte céleste s’étendait à l’infini, les calmes étoiles scintillaient. Du zénith à l’horizon apparaissait, indistincte encore, la voie lactée. La nuit sereine enveloppait la terre. Les tours blanches et les coupoles dorées se détachaient sur le ciel de saphir. Autour de la maison les opulentes fleurs d’automne s’étaient endormies jusqu’au matin. Le calme de la terre paraissait se confondre avec celui des cieux ; le mystère terrestre confinait à celui des étoiles. Aliocha, immobile, regardait. Soudain, comme fauché, il se prosterna. Il ignorait pourquoi il étreignait la terre ; il ne comprenait pas pourquoi il aurait voulu, irrésistiblement, l’embrasser tout de suite ; mais il l’embrassait en sanglotant, en l’inondant de ses larmes, et il se promettait avec exaltation de l’aimer, de l’aimer toujours. "Arrose la terre de larmes de joie et aime-les" : ces paroles retentissaient dans son âme. Sur quoi pleurait-il ? Oh ! dans son extase, il pleurait même sur ces étoiles qui scintillaient dans l’infini, et « n’avait pas honte de son exaltation » On aurait dit que les fils de ces mondes innombrables conversaient dans son âme et que celle-ci frémissait toute « en contact avec les autres mondes ». Il aurait voulu pardonner, à tous et pour tout, et demander pardon, non pour lui, mais pour les autres et pour tout ; « les autres le demanderont pour moi. », ces mots aussi lui revenaient en mémoire. De plus en plus, il sentait d’une façon claire et quasi tangible qu’un sentiment ferme et inébranlable pénétrait dans son âme, qu’une idée s’emparait à jamais de son esprit. Il s’était prosterné faible adolescent et se releva lutteur solide pour le reste de ses jours, il en eut conscience à ce moment de sa crise. Et plus jamais, par la suite, Aliocha ne put oublier cet instant. « Mon âme a été « visitée à cette heure », disait-il plus tard, en croyant fermement « à la vérité de ses paroles ».

Oui, c’est en cette terre que notre âme est visitée. Et nous ressentons à la fois que cette terre est sacrée, qu’elle est le ventre de notre vie, que nous devons y retourner, la consacrer car elle nous a consacrés. Consacrée... elle est sacrée avec nous. Et en ce sens, il est essentielle pour nous d’y descendre tous ceux que nous considérons comme sacrés, comme saints. Tertullien, déjà le disait : le sang des martyrs est semence des chrétiens. Et de cette sentence, nous célébrons sur ce sang qui fait fleurir l’Église. Nous descendons leurs corps en terre pour qu’il deviennent semences.


4- Elle est le sanctuaire de l’humilité. Lorsque Aliocha embrasse la terre, il retourne à la vérité de son être. L’homme (Homo) va vers la terre (Humus) pour y retrouver son humilité (Humiltas). La terre nous rappelle la vérité de notre humble condition. En se prosternant, nous l’épousons, nous nous y associons, nous l’aimons. Nous y retrouvons cette paix à laquelle nous aspirons. Et cette paix en terre nous donne une joie profonde, une joie ancrée en la terre. Dans la grotte, la caverne ou la crypte, l’homme se retrouve : il est à sa place pour la vie et pour la mort. Nous y retournons dans la simplicité de notre être, dans notre nudité la plus totale, comme Jésus lui-même fut déposé nu, enveloppé d’un seul drap, dans la grotte de Jérusalem. J’aurais presque envie d’écrire qu’on ne devrait descendre dans une crypte que nu ! Si ce n’est nu de corps, dévêtons-nous de nos oripeaux, de nos artifices pour nous retrouver comme nous étions dans le ventre de notre mère. « Nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai... » (Job 1, 21)


5- Elle est le lieu de la révélation et de l’adoration. Comme je l’ai déjà écrit, la révélation (lever d’un voile qui obscurcit, qui cache - cruptein) ne se fait que par l’illumination des ténèbres. Déjà, toute la liturgie de la nuit pascale le montre. Il n’est pas de liturgie (d’oeuvre publique) plus mystagogique que cette célébration. Elle fait passer des ténèbres à la lumière, elle dévoile le Christ couché dans la crypte de la mort pour le lever vers la lumière de Pâques. Elle ouvre au mystère de Dieu. Le voile, comme celui du Temple, se déchire. Et c’est le cierge de Pâques qui va déchirer la nuit. Lorsque cette minuscule flamme entre dans l’église, elle illumine les coeurs, elles révèle l’édifice, ses formes, ses courbes. Elle n’éclaire pas... elle révèle, elle dévoile. Un éclairage trop fort aveugle, rend blafarde toute chose, les rend viles et vulgaires. La flamme du cierge, elle, fait naître.


Cela me rappelle tellement cette merveilleuse page de Guy de LARIGAUDIE, dans Étoile au grand large, racontant la beauté de la carnation d’une femme à lueur de la bougie lors d'un dîner aux chandelles dans leur vieille maison familiale du Périgord. (Oups ! Je n’arrive plus à mettre la main sur mon livre...)


La lumière vive et vivante de la flamme d’une bougie révèle tant de choses, fait vivre, pour ne pas dire naître et co-naître (dans le sens de Charles PÉGUY : naître avec) tant de sentiments. Et à vrai dire, pourquoi ne pourrait-on pas visiter les cryptes uniquement à la flamme des bougies... La pénombre matérielle de la crypte s’illumine d’une grande révélation intérieure. Une trop grande lumière artificielle ne ferait que l’éteindre. La pénombre opère en nous une véritable métamorphose. Elle fait percevoir les deux faces d’une même expérience spirituelle : l’humilité et l'adoration.

En effet, devant la prise de conscience de notre humilité, comment ne pourrions-nous, au même instant, prendre conscience de la grandeur et de la bonté de Dieu ? L’humilité n’est que la conscience de l’homme à la lumière de Dieu. L’adoration, la conscience de Dieu à qui se tient pour sa créature. Notre humanité n’en est pas offusquée, mais approfondie, ennoblie. L’argile pétrie que nous sommes, notre poussière, notre nudité pauvre, prend vie par cet Esprit que Dieu insuffle lui-même en nous. Il nous appelle, il nous attire alors à l’adoration.


6- Elle est centrale. Le centre a tellement d’importance dans le contexte biblique : l’arbre de la vie est au centre du jardin, l’arbre de la Croix aussi. L’arbre de Zacchée encore. Le centre recentre. Le centre situe. Le centre redonne une stabilité, une inertie de poids. Cette idée trouve aussi son éclairage en ce fameux apophtegme d’Horace (Odes, I, 11, 8 « À Leuconoé », et repris par Ronsard sous une forme un peu différente : « Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie » dans ses Sonnets pour Hélène) : Carpe Diem : donne du poids au jour présent. Non pas : brûle la chandelle par les deux bouts ! Mais donne de la densité à ce que tu vis dans l’instant présent. Ne recherche pas un passé qui n’est plus ou un avenir inconnu, mais donne sens, saisis un présent où Dieu se donne et se révèle. Donne de la gloire et de la sainteté à ce que tu vis. Une nouvelle fois, Guy de LARIGAUDIE le sentait : « Il est aussi de peler des pommes de terre que de construire des cathédrales pour le bon Dieu ». Oui, c’est là où je suis, dans cet instant que Dieu se donne. Le Frère Laurent de la Résurrection avait compris que Dieu était aussi présent avec lui quand il était aux fourneaux de son monastère qu’à la chapelle. Et ce Carpe Diem prend encore plus son sens lorsque l’on pense à l’étymologie hébraïque. En hébreu, le mot Gloire veut aussi poids. Ce qui a de la gloire c’est ce qui est lourd, qui a de la densité. Donnons de la densité à ce que nous vivons et ces moments, et notre vie terrestre sera glorieuse et reflet de la vie future.

Et le centre d’inertie de nos vies, comme son nom l’indique, est au centre. La crypte, au centre du choeur, à la croisée du bâtiment, en est comme le centre d’inertie, le lieu de gloire et de densité. Dans la crypte, en son centre, le passé et le futur disparaissent au profit dune imperceptible rencontre immédiate, présente avec Dieu. Dans la crypte, en son centre, là où se trouve la confession du saint, je suis recréé à moi-même. Elle est le ventre re-créateur, celui dont parlait peut-être le Christ, ou du moins une sorte de symbolisation matérielle et physique pour notre humanité.


Dans l’Église chrétienne, elle rend visible

Il me semble qu’elle a pris encore plus de sens en notre foi, voire que la crypte a été mené au terme, à l’accomplissement de son sens. Ce que je vais ici exposer pourra vous paraître tiré par les cheveux, ou ésotérique ! Ce n’est pas le but. Il s’agit simplement de comprendre qu’il y a des interactions en nous que nous ne pouvons éviter. Ne devons éviter... L’homme est triple : Corps, Âme et Esprit (cf. Michel FROMAGET : Introduction à l’anthropologie ternaire). Notre foi ne peut faire fi de cette triple dimension de l’homme. Le Christ lui-même s’est adressé à l’homme dans cette perspective. Il parle à l’intelligence de l’homme (Jésus était dans la démarche de son temps, celle d’une maïëutique qui invite l’élève à accoucher, par son intelligence, de sa réponse). Il s’adresse aussi au corps de l’homme qu’il invite à respecter comme le Temps de l’Esprit-Saint. Il ne le dénigre pas puisqu’il veut le mener jusqu’à la résurrection de la chair. Et il parle évidemment au coeur de l’homme, à son âme, à son principe fondateur de vie.


Il me semble, et j’en suis à vrai dire convaincu, que nous ne pouvons faire l’économie d’une catéchèse qui soit dans cette triple attention. La catéchèse veut dire « faire écho ». Faire écho de la présence de Dieu en l’homme, en tout l’homme : corps, me et esprit (intelligence). Ainsi donc, si l’art est aussi catéchèse, il s’appuie sur ces trois dimensions.


Je vous rappelle l’incipit d’Arnoul et Simon GRÉBAN à leur Mystère de la Passion, joué en 1455 :

À tous ces gens qui ne savent ni lire ni écrire, histoires et peintures aux palais et moustiers sont les livres des pieux laïcs.

Ou cette citation :

Illiterati quod per scriptum non possuni inîueri haec per quaedam picturae lineamento contemplantin (Concile d’Arras - 1025).

L’art est la Parole de Dieu en images, en formes, en sons.

L’art est la mise en sens, en cinq sens, du message du Christ. L’art est à la croisée du Visible, comme le précise le livre de Jean-Luc MARION (À la croisée du visible). Il rend visible l'invisible. Il est révélation. Tout art que ne rend pas présent, qui ne fait pas visible un invisible ne peut être qualifié, à mon goût, d’art ! Je rejoins sur ce point Jean CLAIR.


L’art fait visible.

La structure de la phrase peut sembler bien lourde... Volontairement ! Le verbe «faire» en grec se dit poïën. Et il a un sens bien plus fort que l’acception française que nous en avons. Celui qui fait, qui fabrique (l’homo faber) rend présent, rend visible. Son oeuvre est poétique et poïétique (les termes sont ici égaux). Ainsi, la poésie rend présent l'invisible (pensez à toutes poésies qui disent mieux l’amour, par leurs images, que nos pauvres phrases de tous les jours !) La Parole de Dieu, elle-même est une poésie, et une poésie orientale. Que d’autre que l’art pouvait la dire, la rende présente et vivante pour chaque jour ? Et il me semble que l’architecture est aussi un merveilleux vecteur. Elle dit «quelque chose» de Dieu et sur Dieu par ses formes. Et elle les dit avec d’autant plus de force qu’elle s'adresse à tous nos sens (en cela, plus que la peinture). L’architecture sacrée nous invite à faire corps avec elle, à laisser notre esprit se reposer en elle, à laisser notre ame trouver son souffle. Je me souviens de cette surprenante expérience à Vézelay où un groupe, les yeux fermés dans le narthex de la basilique, lorsque j’ouvris les portes sur la nef et qu’ils ouvrirent leurs yeux, inspirèrent d’un seul coup. Comme si l’art devant leurs yeux les inspirait, comme s’il aspiraient à cette communion avec Dieu par l’édifice. L’art, et l’architecture en l’occurrence, parle à tout notre être.


L'architecture comme art sacré

Définir l’art, voilà bien une œuvre difficile, tant les angles d’attaque peuvent être nombreux : esthétique, philosophie, théologie, etc. Bornons-nous à deux petites maximes :

« Une œuvre peut être qualifiée d’artistique si elle rend visible une part de l’invisible »
et « L’œuvre d’art crée en moi un émoi » (première étape de cette école philosophique nommée la phénoménologie.

Quant à la notion de « sacré », là aussi, les propositions ne manquent pas ! Parlons, pour l’instant, simplement du sacré comme :

ce qui s’oppose au profane (profane veut étymologiquement dire « ce qui est devant le sacré » comme l’espace public qui se trouvait devant les temples grecs consacrés aux divinités).

Pensons aussi à cette présentation courante lors de la renaissance entre l’amour sacré et l’amour profane.



Nous pourrions donc facilement imaginer qu’il n’existe d’art que sacré, puisque l’invisible semble être du domaine du divin. C’est vrai, mais quelque peu limité. Ainsi, l’amour fait bien partie de l’invisible (nous ne pouvons que l’expérimenter, et non le démontrer) mais il n’est pas automatiquement de l’ordre du divin, même s’il y prend sa source. De plus, peut-on dire que tout œuvre d’art qui ne soit pas un sujet religieux, et donc ne rende pas visible l’invisible, n’est donc pas artistiquement valable car non sacrée ?


On le voit bien, les notions sont parfois bien ardues à manier… Peut-être serait-il plus juste d’aborder ces deux termes dans une vision hiérarchique, c’est-à-dire qui met dans un ordre sacré ? Ainsi, l’art fait partie des médiations qui me permettent tant d’exprimer mes sentiments, mes émois, mes idées, que de m’approcher du divin en les contemplant. L’homme n’est-il pas fait « à l’image de Dieu », à sa ressemblance (Gn 1, 26) ? Ainsi, l’art retrouve son sens étymologique (ce qui est fabriqué) et peut à la fois être profane (ce qui rend présent des émois ou des idées humaines) qu’orienté vers le divin. Les deux notions s’accordent sans s’opposer, mais sans être exclusives, non plus, l’une de l’autre. Malgré tout, l’association de ces deux termes peut une nouvelle fois sembler restrictive.


Il faudrait introduire une échelle dans les arts. On pourrait ainsi parler de : 1. L’art profane – ce qui exprime mes idées, sentiments et émois humains sur moi-même, ce que je vis et ce qui m’entoure ; 2. L’art religieux – ce qui exprime la dimension communautaire des croyants(religieux vient de religiere, ce qui relit) ou de ce qu’il croit ; 3. L’art sacré – ce qui exprime un aspect de Dieu, une notion du divin, une représentation de Dieu, de ses œuvres, de notre histoire croyante ; 4. L’art liturgique – ce qui rend véritablement présent Dieu.

Ainsi, il ne me semble exister qu’un unique art « divin », celui qu’exprime la liturgie (ce qui traduit le terme grec d’œuvre publique) qui rend présent le Seigneur. Le tout sera donc de penser « l’art sacré » prioritairement dans sa dimension liturgique. La liturgie étant en effet cette mise en présence de Dieu, cette révélation de l’invisible, cette poïétique de la foi. Ce mot « poïétique » vient d’un verbe grec que l’on pourrait traduire par « rendre présent, fabriquer ». Il nous a donné le mot poésie, ce qui rend présent des sentiments.


Et c’est bien ici que l’architecture prend tout son sens, pour ne pas dire mené à son accomplissement. Car il est l’art par excellence qui va faire vivre la liturgie. Ainsi, parler de la crypte est véritablement aborder ce lieu architectural comme un lieu liturgique, un lieu où Dieu opère sa grâce, un lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, un lieu poïétique.


La crypte chrétienne

En plus du sens commun des cryptes et des cavernes, qu’elles soient religieuses ou non, la crypte chrétienne ajoute quatre dimensions.

1- Elle demande un parcours liturgique pour la rejoindre.

2- Elle est le lieu du repos et du recueillement.

3- Elle est un lieu de miséricorde.

4- Elle est le ventre de l’église, le lieu de la re-naissance.

Mais avant toute chose, il me semble que la crypte chrétienne prend encore plus de sens, c’est-à-dire exacerbe la sensibilité, exacerbe nos sens.


Sensualité de l’édifice

Il y a en effet une sensualité des édifices. Ils font d’abord appel à nos cinq sens.


La vue : il n’est pas pour rien que les bâtiments sacrés s’appuient tous sur des règles esthétiques qui flattent notre oeil. Le nombre d’or a souvent été une des clés de construction, ne serait-ce que pour l’harmonie visuelle qu’il représente, signe de l’harmonie divine.


L’ouïe : La sonorité d’une église est un critère essentiel à la rencontre de de Dieu (pensons à l’horreur sonore que nous vivons dans notre église à Milan...). L’architecture renvoie le son, comme un chant des anges, ou impose un silence de méditation. L’orgue y distille, avec les chants, sa musique. Même des règles antiques, comme le chevet rond qui renvoie les sons, participent à la mise en oeuvre des sens dans l’édifice sacré.


Le goût : Il est certainement un des sens les moins présents dans nos édifices.


Le toucher : Caresser une pierre, sentir sa rugosité. Avoir la grâce de marcher pieds nus sur de vieilles pierres.


L’odorat : Qui d’entre nous n’a pas cette expérience de l’odorat dans une église. Que ce soit l’odeur capiteuse de l’encens, celle de l’encaustique, celle de la cire chaude, ou l’odeur plus douceâtre du moisi ! Elle imprègne le corps qu’est l’Église.

S’il y a une sensibilité de l’édifice, c’est parce qu’il y a une véritable corporéité de l’édifice.


La corporéité de l’Église

Guillaume DURAND DE MENDE, dont j’ai déjà parlé, reviens souvent sur ce sens, cette perception corporelle de l’église. Nous-mêmes, ne parlons-nous pas de l’Église comme Corps du Christ ?


Cette vision de l’Église comme Corps mystique du Christ trouve sa source en saint Paul :

« Car, tout comme un seul corps nous avons nombre de membres et que les membres n'ont pas tous la même fonction, pareillement, malgré notre nombre, nous ne sommes qu'un seul corps dans le Christ, alors qu'individuellement nous sommes membres les uns des autres » (1 Rom. 12, 4-5).
« De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, si nombreux soient-ils, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien, nous avons tous été baptisés en un seul Esprit pour ne faire qu'un seul corps, Juifs et Grecs, esclaves et hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit » (1 Cor. 12, 12-13).
« Pour vous, vous êtes le corps du Christ et ses membres, chacun personnellement » (1 Cor. 12, 27).
« Maintenant je me réjouis de souffrir pour vous, et ce qui manque aux tribulations du Christ, je le complète dans ma chair au profit de son corps qui est l'Église (1 Col. 1, 24). »

Je ne peux m’empêcher de citer ce grand théologien orthodoxe russe qu’est Vladimir SOLOVIEV (qui a beaucoup marqué le Père RUPNIK dont vous voyez les mosaïques) :

« L'union de la divinité et de la nature dans la personne de Jésus-Christ en sa qualité de centre spirituel et de chef de l'humanité doit être réalisée par l'humanité tout entière considérée comme le corps du Christ. Unie à son principe divin par l'entremise de Jésus-Christ, l'humanité est Église et si, dans le monde de l'éternité et des principes, l'humanité idéale est le corps du Verbe divin, dans le monde de la nature l'Église apparaît comme étant le corps de ce même Verbe, mais déjà incarné, c'est-à-dire ayant trouvé son individualité historique dans la personne divine et humaine de Jésus-Christ. [...] Aussi, quand nous concevons l'Église comme étant le corps du Christ (et ce n'est pas là une métaphore, mais une formule métaphysique), il faut se rappeler que ce corps grandit nécessairement, se développe et par suite change et se perfectionne. L'Église est le corps du Christ, mais elle n'est pas encore son corps glorieux et entièrement divinisé. » Soloviev, Leçons sur l'Humanité-Dieu, Recueil de conférences données à Saint-Pétersbourg en 1877-1878, traduction de J-B Séverac.


Profondeur des eaux

Nous pourrions dire qu’il y a un lien profond, pour ne pas dire mystique, voire sponsal, entre le Christ et son Église, le Corps du Christ et le Corps de l’Église, les eaux qui sortent du côté du Christ et les eaux des profondeurs. Mais aussi entre le ventre de Marie, Mère de l’Église, qui donne naissance au Corps du Christ, et le ventre de l’église terrestre qui donne naissance au Christ en nous. Et comme il est curieux de constater que beaucoup de ces ventres, ces cryptes, ont été édifiées, ou plutôt creusées, là où les eaux d’une source coulaient.



Il semble difficile de séparer la crypte de l’eau. Descendre dans la crypte comme on descend dans les eaux. Comme on descend dans les eaux du baptême qui régénèrent, pardonnent et donnent la vie éternelle. Des eaux de miséricorde... Des eaux qui nous aident à confesser notre foi...


Un parcours « initiatique »

Attention, ce mot fait toujours peur. Ne le prenons pas comme une initiation réservée à des élus, à des arcanes qui ne seraient dévoilés qu’à un groupe ayant la connaissance (la gnose). Nulle question ici d’un rite initiatique comparable à celui de Mithra que combattit avec force l’Église naissante. Non, mais une initiation, dans le sens du besoin de rites, d’étapes, pour grandir et se voir grandir. De rites et d'étapes pour baliser un chemin souvent compliqué, où l’homme seul se perd. Des rites ou des étapes pour laisser le temps au temps, pour éviter la précipitation, pour se préparer. Laisser Dieu naître en soi demande du temps. C’est un accouchement... On ne va pas comme ça dans les eaux baptismales, il faut d’abord prendre le temps du dépouillement. Il faut trouver le chemin.


Dans nos églises, ce chemin a toujours existé. Il trouve ses racines dans le parcours du peuple hébreu au désert, dans les étapes pour atteindre le Saint des Saints, en passant par des parvis et des salles, par des rideaux qui se lèvent et dévoilent avant d’atteindre le lieu de re-naissance spirituel. Ainsi, même au temple de Jérusalem, il y avait ce parcours. Même là, le Saint des Saints était sur une grotte (que l’on voit encore aujourd’hui), avec ce trou représentant la matrice de vie.



Nous suivons ce même parcours dans nos églises. Un parcours semé de sacrements, de signes de Dieu pour nous, de balises et d’étapes. Un parcours où nous avançons souvent à cloche-pied... comme sur une marelle. Et je vous rappelle que la marelle était un jeu moyenâgeux pour apprendre les sacrements aux diacres. On passait de la terre (carré comme le monde) au ciel (rond comme la matrice) en sautant de sacrement en sacrement sur un plan d’église.



Entrant par les eaux du baptême, passant par le collatéral, nous rejoignons l’autel en nous glissant dessous, accompagnés des saints dont les statues jalonnent le parcours. Nous passons doucement d’une fausse lumière à la pénombre, pour y voir apparaitre la lumière de la révélation. Nous prenons le temps de laisser nos yeux et nos coeurs s’habituer. Il faut du temps... Avant de pouvoir se reposer en Dieu, il faut d’abord accepter de se poser. Avant de pouvoir cueillir les grâces, il faut d’abord se recueillir !


Poser et reposer

Suivons ce conseil de Blaise PASCAL (Pensées, n°139) :

Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Nos contemporains n’ont jamais eu autant besoin de s'arrêter, dans un monde qui va trop vite. Nous sommes malades de stress, de vitesse, d’inquiétudes, de ne plus avoir le temps. Comme disent les africains : « Vous, vous avez la montre, nous, nous avons le temps ! » Et cette vitesse a un effet difficile à maitriser, celui de la force centrifuge. A force de tourner sur nous-mêmes, comme des derviches tourneurs, nous en perdons les sens, nous nous dispersons, nous éclatons. N’est-ce pas une expression courante : « Je m’éclate... » ? Et le besoin se fait sentir... besoin de se re-trouver, de se ré-unifier, de se ren-contrer, de s’en re-mettre, de se sentir re-mercier, de trouver du temps pour se re-tourner, ou se ren-forcer, de se re-cueillir, de se re-poser, au risque de se ren-fermer... Re et re... Qui dit « re » dit déjà fait ! Mais perdu, oublié, abandonné, dépassé... Je ne sais !



Alors, nous cherchons à nous re-centrer, ou du moins à nous centrer. Nous avons besoin de descendre en nous-même, car nous sentons bien que c’est là que se trouve l’équilibre, que c’est là qu’est le point d’inertie. Nous avons besoin de redonner du poids à ce que nous vivons, de la gloire à ce que nous sommes, de nous rattacher pour éviter de devenir des feuilles mortes volant au vent. De nous ré-enraciner, retrouver nos racines. Descendre jusqu’aux racines, jusqu’à la racine, jusqu’à la racine de nous-même et de notre foi. Nous avons trop cherché (si tant est que nous ayons cherché) en dehors, en dehors des règles, en dehors de notre intériorité.

Bien tard je t'ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle,
Bien tard je t'ai aimée !
Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors
et c'est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites,
pauvre disgracié, je me ruais !
Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant,
si elles n'existaient pas en toi, n'existeraient pas !
Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j'ai respiré et haletant j'aspire à toi ;
j'ai goûté, et j'ai faim et j'ai soif ;
tu m'as touché, et je me suis enflammé pour ta paix. "

Oui, saint AUGUSTIN, dans ses Confessions (X, 27, 38) nous explique l’essentiel. Cette méditation, cette prière du saint docteur me parait être la porte d’entrée au terme du parcours. Elle est l’appel à entrer, à renoncer aux diversions pour mieux se re-cueillir au centre de nous-même et du monde. Appel à s’ensevelir au creux de la terre, à se prosterner sur le sol, pour se relever en homme nouveau. « Il faut que le grain de blé tombe en terre pour qu’il porte du fruit... » (Jn 12, 24)

« Je te prêcherai ce soir, mon Scout, une leçon austère et consolante, telle que je l’ai prêchée à mes apôtres avant que d’aller à ma Passion. Le semeur a jeté le grain de blé en terre au vent du soir, et la terre le recouvre et l’ensevelit. A la surface du sol, un grain de blé se remarque à peine, mais celui-ci vient de disparaître à jamais. Longuement, silencieusement, il va se fendre, se désagréger et pourrir. Mais de sa pourriture montera timide un brin d’herbe verdissant. Et le brin d’herbe deviendra fort, il croîtra par la chaleur et par la pluie que je dispense à mes créatures. Et sa cime gonflera et s’alourdira, et le soleil la revêtira de sa splendeur, et le petit grain de blé enfoui sous terre sera devenu le père d’un épi, c’est-à-dire de cent grains de blé. Apprends, mon Scout, la leçon de l’insuccès. Apprends le mystère de l’obscurité. Apprends la fécondité du Sacrifice. Et qu’un grain de blé t’enseigne ces merveilles. S’il avait été déposé dans le creux d’un roc, après trois mille ans peut-être on l’eût retrouvé intact. Intact, mais stérile. Les savants se fussent émerveillés. Rare spectacle qu’une inutilité de trente siècles. Mais il est mort le grain chétif, et c’est de milliers de morts semblables que sont faites les moissons superbes. Après deux semailles, après quatre semailles, évalue si tu peux la descendance d’un seul grain de blé, et calcule combien d’épis sont nés de la mort de deux épis. Ne t’étonne pas des échecs. Il y a des échecs productifs. Ne te scandalise pas de voir disparaître dans l’obscurité ceux qui te semblent destinés à remuer le monde. Disparaître, c’est un peu mourir. Laisse hiverner ces âmes : elles produiront leur épi l’été venu.» Jacques SEVIN, Méditations Scoutes de l’Évangile

Descendre et mourir à nous-même pour renaître. Comme le grain de blé. Sans avoir peur. Le Christ n’a pas eu peur... Il peut y avoir de l’angoisse, pas de peur. Jésus, lui aussi, est descendu au plus profond de notre humanité. Il s’est anéanti (Philippiens 2). Il est descendu au plus profond de la mort, et il nous y entraine. Nous sommes déjà descendu avec lui dans la mort pour ressusciter dans les eaux du baptême. Descendre dans cette crypte c’est comme renouveler en nous l’efficacité de ce sacrement. Prenons part à ce mystère pascal de mort et de résurrection, par le sacrement du baptême, dont la prière au sein de la crypte est un renouvellement.


Un lieu de miséricorde

Voilà un mot malheureusement galvaudé dans notre monde. Et pourtant, Dieu qu’il est beau ! Il a un double sens. Un sens caché dans l’autre... Il a d’abord cette acception courante de pardon. Et, permettez-moi ce jeu de mots, le pardon nous le recevons dans la confession. Comme celle qui est disposé dans la crypte, la confession du martyr. Ce mystère de la mort et de la résurrection, il l’a vécu dans son sang, dans sa chair.



Et la crypte va se développer autour de ce grain de blé tombé en terre, de la tombe du martyr, sous l’autel et au centre. L’une porte l’autre, l’une féconde l’autre. Chacune se donne vie, chacune se rappelle,à l’autre. L’autel est porté par la tombe du martyr. Il trouve sa fondation, sa source dans le sang versé. Il trouve sa justification dans la foi professée, confessée, non seulement en paroles, mais en actes, en actes de sang, en don de vie. Comme le premier autel fut celui de la Croix du Christ (et les cinq croix gravée sur la pierre d’autel sont là pour nous le rappeler). Mais le sang du martyr et le sang de Jésus ne font plus qu’un dans le don de cette vie pour confesser la foi. Une jonction originelle est opérée.


Dès les premiers temps, on a tenu à marquer cette relation du martyre au Sacrifice du Christ sur la Croix et dans le sacrifice eucharistique. Ainsi, en plus de pouvoir regarder latéralement la « confession » à l’intérieur de la crypte par les fenêtres latérales (les fenestellae), le pèlerin pouvait mme parfois toucher cette confession pare des orifices percés dans le dallage mme du sanctuaire, au-dessus du reliquaire, parfois lui-même laissé béant.


Et nous retrouvons ce besoin si humain, de toucher, d’avoir contact avec le saint, et par le contact, de confesser notre adhésion, notre foi, mais aussi de reconnaître notre faiblesse, de confesser notre difficulté de prendre la suite (sequela) de Jésus. Car là est bien le double sens de cette confession. La confession, le tombeau de celui qui a confessé sa foi, qui l’a professé jusqu’à donner son sang. Et notre confession à reconnaître notre péché. J’ai toujours pensé que la crypte était le lieu idéal pour se confesser ! Là je descend en mon tréfonds, je regarde mes ténèbres, je distingue la lumière de la présence du Christ, je renais à moi-même par le pardon, je me relève par la miséricorde de Dieu. C’est dans le ventre de l’église que je retrouve, ou trouve, la vie en Dieu, en son Esprit.


Et c’est bien le sens caché du mot « miséricorde ». Le mot hébraïque veut dire aussi « entrailles de mère », « appareil matriciel ». Dieu nous pardonne comme une mère sait pardonner à ses enfants. Et si elle sait ainsi pardonner, c’est parce qu’elle a des entrailles de mère ! Elle pardonne avec toutes ses entrailles, ces mêmes entrailles, ce même ventre qui a donné la vie, et qui rend la vie à chaque fois qu’il pardonne. Et je comprends mieux pourquoi il y a un tel culte à la Vierge Marie (à notre Mère, à notre nouvelle « Déméter », si vous me permettez) dans les entrailles de l’église...



La crypte comme lieu d’enfantement

Cette autre signification, encore plus symbolique, s’appuie sur les travaux de Christian NORBERG-SCHULTZ (La signification dans l’architecture occidentale et Système logique de l’architecture) et Hans-Erich KUBACH (Architecture romane). Tout bâtiment, et encore plus ceux qui ont un sens sacré, ont une logique humaine. En fait, l’édifice est comme la représentation symbolique de l’homme, et s’organise à partir de sa corporéité. Il suffit de penser aux plans au sol de nombreuses églises qui reprennent la forme de la Croix, qui n’est autre que la forme du Christ. De même, beaucoup d’éléments architecturaux font référence à notre corps, ou appellent à un mouvement corporel de l’homme. Pensons aux processions, aux marches qui nous élèvent ou nous abaissent, aux portes basses qui nous invitent à l’inclination, ou au simple contact naturel que nous avons en touchant la rugosité ou la douceur de la pierre.


Christian NORBERG-SCHULZ explique que notre maison est à notre image. Encore plus lorsque celle-ci est l’habitation du couple. La femme y aménage son nid pour son premier oisillon : son mari ! Elle la tapisse, elle la décore, elle fait tout pour que ce dernier y retrouve paix, calme, force et vie. Pour qu’il s’y pose et s’y repose. Et l’auteur analyse cette mission comme typiquement féminine. La femme aménage son « intérieur » pour y recevoir l'être aimé comme elle « aménagerait » son intérieur physique pour y donner naissance.


Cette vision «psycho-architecturale» peut sembler un peu déplacée. Ne nous y laissons pas prendre ! Voyons-y simplement l’image de l’Église qui aménage sa crypte pour nous y recevoir, comme dans un ventre, pour nous y donner calme, paix, force et vie. Pour nous rendre à la vie. Et pour cela, nous y descendons comme dans le ventre d’une Mère, une Mère qui nous aime et qui s’appelle l’Église ! Même les ouvertures qui permettent d’accéder à la crypte ont quelque chose de matricielle ! Puissions-nous renaître à nous-même et à Dieu en descendant dans la crypte de nos coeurs pour y retrouver Celui qui nous y attend de tout temps.


Introduction conclusive ou conclusion introductive

Longue introduction, par la crypte, à ce voyage dans l’art roman. Mais, comme le pèlerin, il va s’agir de ne pas regarder notre intériorité que par les petites fenêtres latérales, mais d’accepter de descendre en nous, de plonger dans nos ténèbres, pour y recevoir la force de Dieu, laisser naitre l’homme nouveau. Pour visiter chaque jour cette crypte, pour découvrir les colonnes qui la soutiennent, pour bâtir, ou consolider ou décorer notre crypte intérieure. A chaque jour, sa colonne... ! Chaque colonne pour faire mémoire, pour célébrer l'être étonnant et merveilleux que je suis (Psaume 139) comme les premiers chrétiens célébraient sur la memoria des martyrs.

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