Lundi, 12e semaine du T.O. — année impaire

Quitte ton pays



La marche d’Abraham vers Canaan

József Molnár (Zsambek, 1821 - Budapest, 1899)

Huile sur toile, 112 x 130 cm, 1850

Hungarian National Gallery, Budapest (Hongrie)


Lecture du livre de la Genèse (Gn 12, 1-9)

En ces jours-là, le Seigneur dit à Abram qui vivait alors en Chaldée : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit, et Loth s’en alla avec lui. Abram avait 75 ans lorsqu’il sortit de Harane. Il prit sa femme Saraï, son neveu Loth, tous les biens qu’ils avaient acquis, et les personnes dont ils s’étaient entourés à Harane ; ils se mirent en route pour Canaan et ils arrivèrent dans ce pays. Abram traversa le pays jusqu’au lieu nommé Sichem, au Chêne de Moré. Les Cananéens étaient alors dans le pays. Le Seigneur apparut à Abram et dit : « À ta descendance je donnerai ce pays. » Et là, Abram bâtit un autel au Seigneur qui lui était apparu. De là, il se rendit dans la montagne, à l’est de Béthel, et il planta sa tente, ayant Béthel à l’ouest, et Aï à l’est. Là, il bâtit un autel au Seigneur et il invoqua le nom du Seigneur. Puis, de campement en campement, Abram s’en alla vers le Néguev.


Méditation

Je repense souvent à la chanson de Julien Clerc : « Partir ». Partir a toujours un côté exaltant : découvrir de nouvelles contrées, rencontrer des personnes différentes, s’aventurer dans l’inconnu, affronter des dangers, même ! Mais cela ne peut être vraiment exaltant qu’à deux titres : ou je quitte un lieu, une situation que je ne peux plus supporter, ou je sais que je vais revenir un jour chez moi. Dans le premier cas, on coupe les ponts sans trop de regrets. Dans le second, on est rassuré par son billet de retour ! Mais, partir, tout quitter pour aller vers l’inconnu en abandonnant ce que l’on aime, c’est une autre paire de manches… Il faut avoir du courage, de la ténacité et surtout la force de ne jamais faire demi-tour. C’est ce que certains appelleront la foi.


De fait, n’est-ce pas cette foi qui habitait Abram ? Même s’il part avec sa famille, il quitte sa maison, son métier, une partie de ses biens, ses amis, et même sa notoriété. Il part, non pas sur un coup de tête, ni après un raisonnement jaugeant les débits et crédits ; il part parce que Dieu lui dit de partir ! Il part sur une promesse somme toute assez fragile : je ferai de toi une descendance ? Alors qu’il a 75 ans… Et vers un pays peuplé d’ennemis qu’il va falloir affronter à l’âge où l’on devrait être en retraite depuis bien longtemps. Oui, c’est une question de foi. Mais encore plus, celle de la folie de la foi, comme je l’ai évoqué les jours derniers. Abram part, non pas parce qu’il est simplement croyant, parce qu’il a la foi. Mais surtout parce qu’il est habité de Dieu : il est enthousiasme (c’est le sens étymologique de ce mot : avoir Dieu en soi). Il ne va pas le chercher ailleurs, il l’a déjà en lui. Il ne fait qu’écouter cette voix intérieure (ou cette voix « apparue ») et obéir (ce qui veut dire aussi écouter…)


Certains sont appelés à partir au loin, je pense à tous les missionnaires qui encore aujourd’hui parcourent le monde, voire des terres hostiles, pour annoncer la Parole de Dieu. Puis d’autres qui vivent ce voyage, ce déracinement en quittant tout pour rejoindre un ermitage ou une communauté monastique. Mais nous-mêmes, vous-mêmes ? Ne sommes-nous tous pas appelés à quitter ? Quitter un confort trop facile, quitter des convictions trop à l’emporte-pièce, voire quitter des situations où l’on s’endort. On peut reprocher à beaucoup de jeunes de ne pas rester longtemps dans leur métier. C’est vrai. Ça ne facilite pas la stabilité. Mais ça ouvre aussi des perspectives !


Quitter… Partir… Pour aller loin ? Peut-être pas. Le plus grand voyage que l’on puisse faire n’est-il pas intérieur ? N’est-ce pas celui qui nous permet de trouver le chemin vers Dieu ? Comment ne pas penser à cette Confession de saint Augustin :

« Tard je T'ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; tard je T'ai aimée. Tu étais au-dedans de moi et moi j'étais dehors, et c'est là que je T'ai cherché. Ma laideur occultait tout ce que Tu as fait de beau. Tu étais avec moi et je n'étais pas avec Toi. Ce qui me tenait loin de Toi, ce sont les créatures, qui n'existent qu'en Toi. Tu m'as appelé, Tu as crié, et Tu as vaincu ma surdité. Tu as montré ta Lumière et ta Clarté a chassé ma cécité. Tu as répandu ton Parfum, je T'ai humé, et je soupire après Toi. Je T'ai goûté, j'ai faim et soif de Toi. Tu m'as touché, et je brûle du désir de ta Paix. Amen ! »