Lundi, 23e semaine du T.O. — année impaire

Je trouve ma joie dans mes souffrances



La Face du Sauveur : attente dans la souffrance

Alexeï von Jawlensky (Torjok, 1864 - Wiesbaden, 1941)

Huile sur papier de lin collé sur carton, 35,5 x 27,5 cm, 1921

Collection privée


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens (Col 1, 24 à 2, 3)

Frères, maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. De cette Église, je suis devenu ministre, et la mission que Dieu m’a confiée, c’est de mener à bien pour vous l’annonce de sa parole, le mystère qui était caché depuis toujours à toutes les générations, mais qui maintenant a été manifesté à ceux qu’il a sanctifiés. Car Dieu a bien voulu leur faire connaître en quoi consiste la gloire sans prix de ce mystère parmi toutes les nations : le Christ est parmi vous, lui, l’espérance de la gloire ! Ce Christ, nous l’annonçons : nous avertissons tout homme, nous instruisons chacun en toute sagesse, afin de l’amener à sa perfection dans le Christ. C’est pour cela que je m’épuise à combattre, avec la force du Christ dont la puissance agit en moi. Je veux en effet que vous sachiez quel dur combat je mène pour vous, et aussi pour les fidèles de Laodicée et pour tant d’autres qui ne m’ont jamais vu personnellement. Je combats pour que leurs cœurs soient remplis de courage et pour que, rassemblés dans l’amour, ils accèdent à la plénitude de l’intelligence dans toute sa richesse, et à la vraie connaissance du mystère de Dieu. Ce mystère, c’est le Christ, en qui se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance.


Méditation

On peut être surpris d’une telle affirmation, surtout en ce temps de pandémie où tant d’hommes et de femmes sont hospitalisées ou continuent de souffrir des suites de la maladie. Comment accepter que l’on puisse trouver une quelconque joie dans des souffrances ? C’est pourtant ce que saint Paul affirme. Et, rappelons-nous, il sait de quoi il parle… Les souffrances ont égrenées son parcours comme il le rappelle (2 Co 11, 23-28) : « Ils sont ministres du Christ ? Eh bien – je vais dire une folie – moi, je le suis davantage : dans les fatigues, bien plus ; dans les prisons, bien plus ; sous les coups, largement plus ; en danger de mort, très souvent. Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois, j’ai subi la bastonnade ; une fois, j’ai été lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage et je suis resté vingt-quatre heures perdu en pleine mer. Souvent à pied sur les routes, avec les dangers des fleuves, les dangers des bandits, les dangers venant de mes frères de race, les dangers venant des païens, les dangers de la ville, les dangers du désert, les dangers de la mer, les dangers des faux frères. J’ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil, la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements, sans compter tout le reste : ma préoccupation quotidienne, le souci de toutes les Églises. » On peut difficilement lui reprocher de parler de ce qu’il ne connaîtrait pas. Mais, entendons-nous bien : la souffrance est un mal. Et en temps que telle, elle ne peut être rédemptrice. Demander à souffrir (ce que firent certains religieux) n’est certainement pas un acte de sainteté. Le livre de la Sagesse le rappelle (Sg 1, 13) : « Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants » et aussi tant de psaumes. Dieu ne se réjouit pas de nos souffrances. Pourtant, une autre sagesse se glisse dans cette affirmation. Si Dieu ne veut pas nous voir souffrir, il espère que si la souffrance nous tombe dessus, nous saurons l’accepter, ou du moins la supporter. Je sais que c’est facile à dire plus qu’à vivre ; mais si personne ne nous éclaire, si tout le monde met la lampe sous le boisseau, comment pourrons-nous comprendre et grandir ? Il suffit de voir dans la crise que nous vivons, comme on masque la souffrance et la mort. À tel point que beaucoup pensent qu’il est mieux de ne pas se vacciner et croire sottement que Dieu pourvoira à la maladie, dans une confiance tout aussi sotte qu’aveugle en la Providence…


Ça me rappelle une petite histoire que j’ai déjà contée… Monsieur le Curé part célébrer une messe avec sa petite 2cv bringuebalante. Dans un virage, il dérape et se retrouve dans l’étang. Les pompiers passent lorsqu’il a de l’eau jusqu’aux chevilles et veulent le sortir de là. Mais, Monsieur le Curé refuse se confiant simplement à la Providence. Une après après, les pompiers repassent et voient le curé de l’eau jusqu’à la taille. Nouveau refus : la Providence y pourvoira. Au troisième passage, il a de l’eau jusqu’au cou mais refuse encore de l’aide. Au quatrième passage des pompiers, plus que quelques bulles qui flottent à la surface… Monsieur le Curé arrive au ciel et se trouve, en colère, devant Dieu : « Seigneur, je croyais que tu allais me sauver. Je croyais en ta Providence et tu n’as rien fait ! » Et Dieu de répondre : « Mais mon pauvre ami, je t’ai envoyé trois fois les pompiers, que pouvais-je faire de plus ! » Ne mettons pas la Providence là où elle n’a pas à être… Elle ne prendra pas la place de notre libre-arbitre ni de notre responsabilité ! Ainsi, comment refuser des soins nécessaires ? Dieu a donné aux médecins la grâce de trouver un vaccin : ne refusons pas la Grâce !


Il s’agit donc d’éviter de souffrir. Mais ce n’est pas toujours possible. Pour ne pas vous choquer, je vais prendre une souffrance bien bénigne : les dents. Je vous rappelle cette petite chanson de Serge Reggiani (paroles de Boris Vian) :


La vie c'est comme une dent.

D'abord on n'y a pas pensé ;

On s'est contenté de mâcher.

Et puis ça se gâte soudain.

Ça vous fait mal et on y tient.

Et on la soigne et les soucis.

Et pour qu'on soit vraiment guéri,

Il faut vous l'arracher la vie.


Parfois, on ne peut éviter cette souffrance, même après les soins de votre dentiste. Je le dis haut et fort. Cette souffrance n’est pas rédemptrice. Ce qui est rédempteur est de l’accepter, de la supporter, mais encore plus, de l’offrir ! Si j’offre mes souffrances pour les autres, pour qu’ils en reçoivent des grâces, par amour pour eux, alors, oui, ma souffrance peut-être ma joie, car elle n’est pas inutile, elle sauve mystiquement des vies. Alors, je comprends ce que saint Paul veut dire : « Je combats pour que leurs cœurs soient remplis de courage et pour que, rassemblés dans l’amour, ils accèdent à la plénitude de l’intelligence dans toute sa richesse, et à la vraie connaissance du mystère de Dieu. » Et toutes les souffrances qu’il a portées et supportées sont d’autant plus glorieuses qu’il les offre pour l’Église (qui, entre nous soit dit, en a bien besoin !) Et encore plus, il comprends que ses souffrances personnelles sont la continuité des souffrances du Christ en sa chair : « maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. » Puisqu’il n’en a pas eu le choix, puisqu’il est confronté à toutes ces tribulations douloureuses, Paul comprend qu’il achève en sa chair les souffrances du Christ, qu’il lui est uni, en pleine communion, par cette mystique de l’acception, de l’offrande de sa souffrance pour le salut du monde. Je vous le concède, cela demande une foi profonde, une espérance invincible, une charité offerte. Mais n’est-ce pas cela que Dieu nous demande, ce qu’il attend de nous ? Sinon, pourquoi parler d’un appel à la sainteté ?


En conclusion : prenez soin de vous et faites de toute votre vie une offrande comme le dit encore saint Paul (Rm 12, 1) : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. » Et comme le priera Élisabeth de la Trinité : « Ô mon Christ aimé, crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre Coeur, je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer... jusqu'à en mourir ! Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me « revêtir de vous-même », d'identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m'envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu'un rayonnement de votre Vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur. Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable, afin d'apprendre tout de vous. Puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière ; ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement. »