Lundi, 30e semaine du T.O. — année impaire

La femme mal dressée ! -



La femme mal dressée,

Jean Laudin (Limoges, 1616 - Limoges, 1688),

Email, 20,5 x 18 cm,

Musée des Beaux-Arts, Tours (France)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 10-17)

En ce temps-là, Jésus était en train d’enseigner dans une synagogue, le jour du sabbat. Voici qu’il y avait là une femme, possédée par un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser. Quand Jésus la vit, il l’interpella et lui dit : « Femme, te voici délivrée de ton infirmité. » Et il lui imposa les mains. À l’instant même elle redevint droite et rendait gloire à Dieu. Alors le chef de la synagogue, indigné de voir Jésus faire une guérison le jour du sabbat, prit la parole et dit à la foule : « Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du sabbat. » Le Seigneur lui répliqua : « Hypocrites ! Chacun de vous, le jour du sabbat, ne détache-t-il pas de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Alors cette femme, une fille d’Abraham, que Satan avait liée voici dix-huit ans, ne fallait-il pas la délivrer de ce lien le jour du sabbat ? » À ces paroles de Jésus, tous ses adversaires furent remplis de honte, et toute la foule était dans la joie à cause de toutes les actions éclatantes qu’il faisait.


Notice du Musée

Signé au revers : Laudin émailleur / à Limoges. L'acquisition par la ville de la collection Schmidt en 1874 fait entrer au musée un intéressant ensemble d'émaux du XVIIe siècle auquel appartient cette très belle plaque, attribuée à Jean Laudin.


L'artiste est issu d'une illustre famille d'émailleurs limougeaux qui, durant tout le XVIIe siècle, continue de travailler encore dans la grande tradition des grisailles du siècle précédent. Cette technique, d'un maniement très délicat, cherchant à imiter la gravure connaît une faveur extrême dans les années 1540-1560. Ici, malgré l'utilisation de l'étain qui rend l'émail moins translucide, la fine exécution de cette grisaille rehaussée d'or révèle des effets noirs et blancs très subtils, variant du gris foncé au blanc le plus pur.


Le personnage féminin et le décor architecturé de la composition sont très directement inspirés d'une estampe de Jan Saenredam d'après Goltzius, qui relate l'épisode de Jésus thaumaturge guérissant une femme courbée (Luc, XIII, 13-10)


Méditation

La voici, cette femme courbée. En fait, on ne voit qu’elle. Pas de Jésus thaumaturge, pas de disciples, pas de juifs, et même une synagogue réduite à sa plus simple expression : une colonne, un voile et une armoire de bois qui devait contenir les rouleaux de la Torah, l’Aron Kodesh. Le visage de cette femme ne paraît pas si âgé que cela, et il est vrai que l’évangile ne la décrit pas comme une vieille femme. Elle est vêtue d’un grand châle, retenu par des épingles dorées, et bordé d’une frange de fils dorés. À la main, elle tient une canne en tau qui lui évite de se courber encore plus. Elle a les bras nus, ainsi que sa jambe droite que laisse apparaître l’échancrure du tissus.


Mais le plus surprenant est le texte que l’émailleur a inscrit dans son oeuvre : la famme maldressée… Passons sur l’orthographe en se rappelant que ce n’est que depuis François 1er que le français fut établi comme « langue d’état » et qu’il fallut attendre la création de l’Académie française au XVIIe siècle pour que commence l’établissement de règles orthographiques. Au moment de la création de cet émail, on en est encore aux balbutiements ! Et il est bien normal que le A remplace le E dans le mot femme pour de simples raisons phonétiques. Quant au « maldressée » en un seul mot, comment ne pas le comprendre suite à tous ces mots où sont accolés en préfixe le mot « mal » : malheureux, malaise, malotru, etc. Lorsqu’on va voir la traduction de la Vulgate (en latin) du Nouveau Testament, il est dit qu’elle est « inclinata », inclinée, ce qui fut souvent traduit en vieux français par mal dressée, c’est-à-dire, non redressée. Le texte grâce, lui, dit « συγκύπτουσα », toute courbée. Et il est intéressant de noter que Luc précise que son infirmité l’empêchait de se redresser. Et ce mot revient encore dans l’évangile de Luc (21, 28) : « Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche », et à deux reprises dans l’évangile de Jean au moment où Jésus se redresse devant la femme adultère (Jn 8, 7 et Jn 8, 10) : « Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « 8, 7 : Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » — 8, 10 : Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? »


Mais un autre aspect est intéressant : la proxémie lexicographique avec un autre mot grec ἀνάστασις, anástasis qui peut se traduire par l’action de se lever, de se redresser, mais aussi de ressusciter. Cette femme mal dressée, serait-elle bloquée dans sa résurrection ? Je pense aussi à la représentation artistique de l’entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur son âne. Au fur et à mesure des siècles, l’âne redresse la tête… Au début, il est courbé, il regarde le sol, l’humus. Puis, doucement, au fil du temps, il redresse la tête et commence à regarder vers le haut, vers le plus haut des cieux…


Voilà 18 ans que cette femme est courbée et, comme le précise le texte, dans l’incapacité de se redresser. Jésus la voit et l’appelle à lui, alors qu’elle n’avait rien demandé. Et c’est d’autant plus curieux que dans une synagogue juive, hommes et femmes sont séparés. Les hommes en bas, les femmes dans le matroneo, la tribune… en hauteur. Jésus a donc dû se redresser pour la voir, comme pour la femme adultère. Et comme pour cette dernière, il la libère de son infirmité. Ce mot « libérer » est révélateur. La femme adultère était condamnée, Jésus l’a libérée. Cette femme était condamnée à rester courbée toute sa vie, Jésus la redresse, de mal dressée elle devient redressée, bien dressée.


Mais pour réaliser cette guérison, il va user de ses énergies, ces mêmes énergies qui sortiront de lui quand une autre infirme (hémorroïsse depuis douze ans - Mc 5, 21-43) toucha son vêtement. En touchant Jésus, ou en se laissant toucher par lui, on reçoit cette énergie vivifiante, son Esprit-Saint, comme le proclame le Symbole de Nicée : « Et in Spíritum Sanctum, Dόminum, et vivificántem » , un Esprit vivificateur. Ici, c’est Jésus qui la touche : il lui impose les mains. Ce geste thaumaturgique qui reviendra souvent dans les évangiles comme une bénédiction (Mc 19, 13) ou comme geste de guérison (Lc 4, 40 ; Mc 8, 23 ; Mc 9, 18 et Mc 7, 32). Mais ce mot est aussi utilisé pour signifier l’imposition d’un nom (Mc 3, 16-17 ). Ainsi, Jésus, par ce geste, la bénit, la guérit et peut-être lui impose-t-il un nom nouveau (Ap 2, 17) : « Au vainqueur je donnerai de la manne cachée, je lui donnerai un caillou blanc, et, inscrit sur ce caillou, un nom nouveau que nul ne sait, sauf celui qui le reçoit. » Un nom qu’il vient inscrire, en lui imposant les mains, sur son front (Ap 22, 04) : « ils verront sa face, et son nom sera sur leur front. » En fait, ne serait-il pas, d’une certaine manière, en train de la ressusciter, de la redresser, de lui rendre son nom, sa dignité ? Par ce geste, ne lui permet-il pas de se tourner enfin vers le Ciel ?


Jésus voit nos infirmités, nos difficultés à relever la tête et à faire face, il voit que nous sommes parfois écrasés par la douleur ou les problèmes, voire par notre propre inanité à nos yeux. Il nous appelle, mais viendrons-nous ? Aurons-nous foi en sa capacité de nous guérir, de nous redresser ? Croirons-nous, comme le dit le Veni Sancte Spiritus que son Esprit peut nous redresser : « Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé » ? Croirons-nous qu’il puisse nous ressusciter, nous donner un nom nouveau ? Là est le défi de notre foi.


Quant aux Juifs hypocrites que condamne Jésus, ils devraient relire le Talmud (Traité Sanhedrin, chapitre 5, Mishna 5) : « C’est pour cela que l’homme a été créé seul, pour t’apprendre que celui qui ôte la vie à un fils d’Israël, détruit un monde entier ; et celui qui sauve la vie d’un fils d’Israël, sauve un monde entier. »