Lundi, 5e semaine de Carême

Désir, arrogance et orgueil -


Au fil de la Parole de Dieu


Lecture du livre du prophète Daniel (Dn 13, 1-9.15-17.19-30.33-62)

En ces jours-là, il y avait un habitant de Babylone qui se nommait Joakim. Il avait épousé une femme nommée Suzanne, fille d’Helkias. Elle était très belle et craignait le Seigneur. Ses parents étaient des justes, et ils avaient élevé leur fille selon la loi de Moïse. Joakim était très riche, et il possédait un jardin auprès de sa maison ; les Juifs affluaient chez lui, car il était le plus illustre d’entre eux. Deux anciens avaient été désignés dans le peuple pour être juges cette année-là ; ils étaient de ceux dont le Seigneur a dit : « Le crime est venu de Babylone par des anciens, par des juges qui prétendaient guider le peuple. » Ils fréquentaient la maison de Joakim, et tous ceux qui avaient des procès venaient les trouver. Lorsque le peuple s’était retiré, vers midi, Suzanne entrait dans le jardin de son mari, et s’y promenait. Les deux anciens la voyaient chaque jour entrer et se promener, et ils se mirent à la désirer : ils pervertirent leur pensée, ils détournèrent leurs yeux pour ne plus regarder vers le ciel et ne plus se rappeler ses justes décrets. Ils guettaient le jour favorable, lorsque Suzanne entra, comme la veille et l’avant-veille, accompagnée seulement de deux jeunes filles ; il faisait très chaud, et elle eut envie de prendre un bain dans le jardin. Il n’y avait personne, en dehors des deux anciens qui s’étaient cachés et qui l’épiaient. Suzanne dit aux jeunes filles : « Apportez-moi de quoi me parfumer et me laver, puis fermez les portes du jardin, pour que je puisse prendre mon bain. » Dès que les jeunes filles furent sorties, les deux anciens surgirent, coururent vers Suzanne et lui dirent : « Les portes du jardin sont fermées, on ne nous voit pas ; nous te désirons, sois consentante et viens avec nous. Autrement nous porterons contre toi ce témoignage : il y avait un jeune homme avec toi, et c’est pour cela que tu as renvoyé les jeunes filles. » Suzanne dit en gémissant : « De tous côtés, je suis prise au piège : si je vous cède, c’est la mort pour moi ; et si je refuse de céder, je n’échapperai pas à vos mains. Mieux vaut pour moi tomber entre vos mains sans vous céder, plutôt que de pécher aux yeux du Seigneur. » Alors Suzanne poussa un grand cri, et les deux anciens se mirent à crier contre elle. L’un d’eux courut ouvrir les portes du jardin. Les gens de la maison, entendant crier dans le jardin, se précipitèrent par la porte de service pour voir ce qui arrivait à Suzanne. Quand les anciens eurent raconté leur histoire, les serviteurs furent remplis de honte, car jamais on n’avait dit pareille chose de Suzanne. Le lendemain, le peuple se rassembla chez Joakim son mari. Les deux anciens arrivèrent, remplis de pensées criminelles contre Suzanne, et décidés à la faire mourir. Ils dirent devant le peuple : « Envoyez chercher Suzanne, fille d’Helkias, épouse de Joakim. » On l’envoya chercher. Elle se présenta avec ses parents, ses enfants et tous ses proches. Tous les siens pleuraient, ainsi que tous ceux qui la voyaient. Les deux anciens se levèrent au milieu du peuple, et posèrent les mains sur sa tête. Tout en pleurs, elle leva les yeux vers le ciel, car son cœur était plein de confiance dans le Seigneur. Les anciens déclarèrent : « Comme nous nous promenions seuls dans le jardin, cette femme y est entrée avec deux servantes. Elle a fermé les portes et renvoyé les servantes. Alors un jeune homme qui était caché est venu vers elle, et a couché avec elle. Nous étions dans un coin du jardin, nous avons vu le crime, et nous avons couru vers eux. Nous les avons vus s’unir, mais nous n’avons pas pu nous emparer du jeune homme, car il était plus fort que nous : il a ouvert la porte et il s’est échappé. Mais elle, nous l’avons saisie, et nous lui avons demandé qui était ce jeune homme ; elle n’a pas voulu nous le dire. De tout cela, nous sommes témoins. » L’assemblée les crut, car c’étaient des anciens du peuple et des juges, et Suzanne fut condamnée à mort. Alors elle cria d’une voix forte : « Dieu éternel, toi qui pénètres les secrets, toi qui connais toutes choses avant qu’elles n’arrivent, tu sais qu’ils ont porté contre moi un faux témoignage. Voici que je vais mourir, sans avoir rien fait de tout ce que leur méchanceté a imaginé contre moi. » Le Seigneur entendit sa voix. Comme on la conduisait à la mort, Dieu éveilla l’esprit de sainteté chez un tout jeune garçon nommé Daniel, qui se mit à crier d’une voix forte : « Je suis innocent de la mort de cette femme ! » Tout le peuple se tourna vers lui et on lui demanda : « Que signifie cette parole que tu as prononcée ? » Alors, debout au milieu du peuple, il leur dit : « Fils d’Israël, vous êtes donc fous ? Sans interrogatoire, sans recherche de la vérité, vous avez condamné une fille d’Israël. Revenez au tribunal, car ces gens-là ont porté contre elle un faux témoignage. » Tout le peuple revint donc en hâte, et le collège des anciens dit à Daniel : « Viens siéger au milieu de nous et donne-nous des explications, car Dieu a déjà fait de toi un ancien. » Et Daniel leur dit : « Séparez-les bien l’un de l’autre, je vais les interroger. » Quand on les eut séparés, Daniel appela le premier et lui dit : « Toi qui as vieilli dans le mal, tu portes maintenant le poids des péchés que tu as commis autrefois en jugeant injustement : tu condamnais les innocents et tu acquittais les coupables, alors que le Seigneur a dit : “Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste.” Eh bien ! si réellement tu as vu cette femme, dis-nous sous quel arbre tu les as vus se donner l’un à l’autre ? » Il répondit : « Sous un sycomore. » Daniel dit : « Voilà justement un mensonge qui te condamne : l’ange de Dieu a reçu un ordre de Dieu, et il va te mettre à mort. » Daniel le renvoya, fit amener l’autre et lui dit : « Tu es de la race de Canaan et non de Juda ! La beauté t’a dévoyé et le désir a perverti ton cœur. C’est ainsi que vous traitiez les filles d’Israël, et, par crainte, elles se donnaient à vous. Mais une fille de Juda n’a pu consentir à votre crime. Dis-moi donc sous quel arbre tu les as vus se donner l’un à l’autre ? » Il répondit : « Sous un châtaignier. » Daniel lui dit : « Toi aussi, voilà justement un mensonge qui te condamne : l’ange de Dieu attend, l’épée à la main, pour te châtier, et vous faire exterminer. » Alors toute l’assemblée poussa une grande clameur et bénit Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Puis elle se retourna contre les deux anciens que Daniel avait convaincus de faux témoignage par leur propre bouche. Conformément à la loi de Moïse, on leur fit subir la peine que leur méchanceté avait imaginée contre leur prochain : on les mit à mort. Et ce jour-là, une vie innocente fut épargnée.



Suzanne et les vieillards,

Jacques Stella (Lyon, 1596 - Paris, 1657),

Huile sur toile, 71,2 x 96,2, date inconnue,

Bowes Museum, Barnard Castle, Teesdale (Royaume-Uni),


Le peintre

Peintre français. Stella est l’exemple d’un peintre qui jouit d’une grande estime de son vivant, à la fois comme artiste et comme mécène (de Nicolas Poussin), mais dont l’œuvre n’est plus autant appréciée aujourd’hui. Il fut pourtant le dernier grand peintre du règne de Louis XIII, et même breveté du titre de « peintre du Roi » en 1635, et fut aussi ami du Cardinal de Richelieu. La première partie de sa carrière s’est déroulée en Italie, à Florence et à Rome, et il semble avoir été fortement influencé par les Madones de Raphaël. Devenu ami de Poussin à Rome, il acquit de ce dernier de nombreuses peintures, dont la Vénus montrant ses armes à Énée maintenant au musée des Beaux-Arts de Rouen. Poussin a influencé le style décoratif de Stella (assez comparable à celui de Lubin Baugin) à tel point que ses peintures peuvent en paraître froides, voire manquer de sentimentalité. Il est à noter que Stella est un des rares peintres français à s’être aventuré à peindre sur des panneaux de pierre comme du marbre ou du lapis-lazuli, y intégrant le motif pierreux dans le décor de sa peinture. Il n’en reste pas moins que c’est un grand artiste qui a le mérite de représenter des scènes bibliques rarement illustrées. Une rétrospective de son œuvre fut présentée en 2007 au Musée des Augustins de Toulouse.


Ce que je vois

Nous sommes dans un jardin clos : on distingue un grand portail à fronton dont la porte de bois, donnant sur un castel, est fermée. Suzanne fait sa toilette à une fontaine au décor antiquisant : pilastre cannelé, tête de lion comme bouche d’eau, niche décorée avec en son centre un grand vase de porphyre empli de renoncules, et vasque de marbre onyx orange sculpté de vagues. L’eau en ruisselle abondamment et coule dans un bassin agrémenté d’une banquette. Suzanne, à peine dévêtue, a plongé ses pieds dans le bassin, et semble s’essuyer d’un grand drap blanc. Derrière elle, deux hommes âgés se penchent avides sur leur proie. Le vieillard au premier plan, barbe et cheveux gris, tente d‘arracher la dernière protection d’étoffe de la pauvre femme. De son regard transparaît le désir irrépressible. Il est tendu comme un arc, prêt à se jeter sur elle pour assouvir ses instincts. Sa main droite est presque un langage : « Ne t’avise pas de résister, ma fille ! » L’autre homme, au crâne dégarni montre de la main droite la porte close, comme pour indiquer à Suzanne qu’elle ne doit espérer aucune aide. Son regard irrévérencieux goûte déjà à la chair blanche de la jeune fille... Celle-ci semble comprendre qu’elle ne pourra leur échapper malgré ses efforts pour couvrir sa nudité. Elle est prise au piège, elle le sait, et désespérée, s’y résigne. Derrière les deux hommes, on distingue un épais tronc d’arbre qui sera l’objet de la chute de ses deux vieillards grivois.


Commentaire

Cette petite histoire du livre de Daniel est intéressante. Elle pourrait presque être lue comme un conte et sa leçon de morale. Attention, non pas comme une sentence moralisatrice, mais une morale. Qu’est-ce à dire ? Il est essentiel de distinguer les deux notions. Ma définition pourra paraître simpliste, mais je vous la donne telle quelle. Ce qui est moral est ce qui correspond à une règle que j’ai adoptée (même si elle vient de mon éducation, d’une institution ou d’une personne : ce qui importe est que je l’ai adoptée de mon propre chef) et qui fait triplement grandir :

  • Elle me fait respecter les autres, et leur donne leur pleine valeur.

  • Elle me fait me respecter moi-même, et m’aide à grandir à mes propres yeux,

  • Elle me rapproche de Dieu et clarifie mon regard sur Lui, et Son regard sur moi.

En fait, ce qui est moral est ce qui met au centre le double commandement donné par Jésus (Mt 22, 35-40) :

« Un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

Quand l’amour (ce triple et indissociable amour) guide mes actes et mes pensées, elles seront morales. Mais si je dissocie ces trois amours (Dieu, les autres et moi-même), pour n’en garder qu’un ou deux, alors je risque de devenir moralisateur, voire de sombrer dans le péché. Ainsi, si je déclare que la règle de Dieu est de ne pas voler et que je condamne tout voleur, j’oublie que certains sont obligés de voler pour vivre, ne serait-ce que pour se nourrir. Bien sûr, l’acte n’est pas idéal, mais la vie est première. Et en le reconnaissant, je suis moral. Si je me fixe aveuglément sur la règle, je deviens moralisateur parce que j’ai oublié que l’amour et la vie sont la règle de tout.


Remarquez enfin que le moralisateur sait avec brio retourner toute règle à son avantage. Prenons le cas de ces deux vieux « cochons » ! Peut-on leur reprocher d’avoir du désir pour cette belle jeune fille, qui plus est dénudée devant leurs yeux ? Non, c’est le propre de notre nature humaine. Mais leur désir, si juste soit-il, ne respecte ni la jeune fille (nul consentement), ni eux-mêmes qui cèdent à leurs pulsions sexuelles plus qu’à un éventuel amour humain partagé. Mais encore plus grave, ils retournent leur péché contre leur victime invoquant le non-respect de la règle divine. Ils ne font que mentir en disant : non, nous n’avons rien fait. Mais en plus, ils l’accusent d’avoir péché avec un invisible jeune homme. Le mensonge est comparable à une chaîne et son boulet que l’on s’accroche à la cheville et qui nous entraine au fond malgré tous nos efforts pour nous débattre. Ils viennent de sceller la chaîne à leur pied... Et une chaîne d’autant plus solide qu’ils se réfugient derrière la morale accusant la jeune fille. Ce n’est que moralisateur ! Ils oublient Dieu, ils oublient l’autre, et ils s’oublient eux-mêmes...


Ayons donc une vraie morale, celle qui met la vie et l’amour au centre, de Dieu, des autres, et de nous-mêmes. Ne soyons pas de vieux « cochons » moralisateurs et pervers..


Psaume 22

Le Seigneur est mon berger :

je ne manque de rien.

Sur des prés d’herbe fraîche,

il me fait reposer.


Il me mène vers les eaux tranquilles

et me fait revivre ;

il me conduit par le juste chemin

pour l’honneur de son nom.


Si je traverse les ravins de la mort,

je ne crains aucun mal,

car tu es avec moi :

ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi

devant mes ennemis ;

tu répands le parfum sur ma tête,

ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent

tous les jours de ma vie ;

j’habiterai la maison du Seigneur

pour la durée de mes jours.



Berger avec une flûte

Giovanni Girolamo Savoldo (Brescia, vers 1480-85 - Venise, 1548)

Huile sur toile, 97 x 78 cm, 1525

J. Paul Getty Museum, Los Angeles (U.S.A.)


Le peintre

Peintre italien, né à Brescia, d’abord documenté à Florence en 1508, et actif principalement à Venise. Sa production fut réduite et sa carrière sans grand succès, mais il est maintenant reconnu comme un maître, certes mineur, mais à la production attrayante, principalement,t par un travail qui se démarque quelque peu de la principale veine vénitienne de son époque. Pourtant, Savoldo était certainement le plus accompli des peintres brescians du XVIe siècle. Il a soigneusement étudié les effets de la lumière et ses reflets d’une manière nouvelle pour l’époque. Son point fort était les scènes de nuit, dans lesquelles il a donné libre cour à sa sensibilité lyrique et son goût pour les effets de lumière. Les exemples les plus connus sont ses diverses versions de Marie-Madeleine approchant du Sépulcre, particulièrement celle de la National Gallery de Londres. Même si Savoldo a passé une grande partie de sa carrière artistique à Venise, il est considéré comme faisant partie de l’école de Brescia, à l’instar des maîtres brescians de la Renaissance, comme Romanino, et Bergame, ou Lotto et plus tard Moroni. L’écrivain Pietro Aretino décrit Savoldo comme « décrépit » en 1548, dernière mention connue de ce peintre, qui tombe alors dans l’anonymat.


Ce que je vois

On est frappé, en premier lieu, par les couleurs éclatantes et les somptueux effets de lumière et d’ombre. Dans le fond, sur la droite, une ferme accueille de nombreux paysans et leurs troupeaux sous les ruines de ce qui semble être une abbaye. Notre berger, au premier plan, désigne de la main droite son lieu de travail, ou son troupeau. L’homme a le regard clair, malgré l’ombre portée par le rebord de son chapeau. Il paraît résigné à sa tâche, s’offrant quelques distractions à l’aide de la flûte qu’il tient en sa main gauche. Son vêtement prend la lumière venant de gauche et offre de remarquables reflets moirés. Assis sur le bord d’un talus herbeux, il est ce bon pasteur, simple, heureux, attentif à sa tâche, belle illustration pastorale de notre psaume. Je ne peux que vous inviter à relire le texte en contemplant cette œuvre. Tout y est : près d’herbe fraîche, eau tranquille, ravin, bâton, maison accueillante et même, peut-être la coupe bientôt débordante contenue dans sa gourde !


Commentaire

Un tel psaume méritent-il des commentaires ? Je ne crois pas. Il suffit de se laisser mener par les images, de voir ses paysages verdoyants et paisibles se dérouler sous nos yeux, et surtout, de sentir que le Seigneur marche à nos côtés, nous guide et nous rassure. La table est prête, c’est celle de l’eucharistie. Le parfum a été répandu sur nos têtes par l’onction baptismale. Entrons maintenant dans la Maison du Seigneur. Et même, par notre prière insistante, demandons-Lui de faire de notre corps, de notre âme sa demeure pour la durée de nos jours.



Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 8, 1-11)

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »



Jésus et la femme adultère

Vasily Polenov (Saint-Pétersbourg, 1844 - Polenovo, 1927)

Huile sur toile, 325 x 611 cm, 1888

Musée Russe, Saint-Pétersbourg (Russie)


Le peintre

Peintre russe. Il entreprend une étude systématique du dessin en 1856, d’abord avec le peintre paysagiste Pavel Tcherkasov (1834-1900), puis de 1859 à 1861 avec Pavel Chistyakov (1832-1919). Il a également pris des leçons avec Chistyakov, qu’il considère comme son plus important professeur, en 1871 et au début de 1872, après avoir terminé son cours académique. De 1863 à 1871, Polenov étudie à l’Académie d’art de Saint-Pétersbourg — où il rencontre des membres de l’aile progressiste de l’intelligentsia artistique russe — et occasionnellement à la faculté de droit de l’Université de Saint-Pétersbourg.


La formation classique qu’il a reçue à ses débuts, sa formation académique et les leçons avec Chistyakov conduisent Polenov vers une exaltation de la peinture d’histoire, bien qu’il ait été très attiré par la peinture de paysages. L’ensemble de sa carrière a été largement occupé par des œuvres historiques : à partir de compositions académiques, par exemple la Résurrection de la fille de Jaïre (1871, Pskov, Musée d’histoire), pour lequel il a reçu la Grande Médaille d’or et une bourse de voyage (en Allemagne et en Italie, 1872-1873, et en France, 1873-1876), ou encore avec de nombreux tableaux et croquis sur des sujets de l’Antiquité et de l’histoire médiévale, exécutés en France sous l’influence perceptible de Paul Delaroche (par exemple, La Droite du Maître, 1874, Moscou, Galerie Tretyakov). Dans le même temps, il réalise ses premières œuvres indépendantes, dans les années 1860 et au début des années 1870 : paysages dans les environs du domaine d’Imochentsy en Carélie (Montagnes, 1870, Galerie Tretyakov), études de paysages et tableaux réalisés à partir de la nature en Normandie en 1874 (Bateau de pêche à Étretat, GalerieTretyakov).


En 1876, il est devenu académicien. En 1882-95, il a été professeur de peinture de paysage à l’École d’art de Moscou. Il s’est intéressé aux représentations du Christ et aux questions philosophiques et religieuses. En 1905, il quitta le corps enseignant de l’Académie pour protester contre le massacre de Saint-Pétersbourg. En 1910-18, il dirigea le premier théâtre populaire de Moscou et s’occupa activement du développement du théâtre de village.


Ce que je vois

Ce doit être une des entrées du Temple de Jérusalem : des escaliers pris entre des murs de grosses pierres blondes, mènent à un atrium aux colonnes richement sculptées. Les murs sont bordés d’ifs qui procurent un peu d’ombre aux pèlerins. On les voit à gauche se reposer en écoutant Jésus. Ils se sont arrêtés avant de rentrer au Temple porter leurs offrandes, comme les petites colombes enfermées dans la cage. Ils écoutent silencieusement le Seigneur leur parler, eux pauvres pèlerins, mais peut-être aussi quelques apôtres assis en arrière. Mais voilà qu’un groupe bruyant vient troubler leur sérénité. Devant une foule énervée, brandissant des bâtons, une pauvre femme est amenée par des juifs au regard haineux. Elle résiste, s’arc-boutant sur ses pieds. Mais ils la tiennent, et ils ne la lâcheront pas ! Ils semblent même prêts à la jeter au sol, comme un objet dégoûtant que l’on briserait pour soulager sa colère. Car il y en a de la colère dans les gestes de ces deux vieux juifs, et de la haine dans leurs yeux. D’un doigt il désigne la pécheresse et de l’autre les pierres qu’elle mérite de recevoir. Elle, elle ne dit rien. Elle regarde Jésus, peut-être honteuse, mais aussi avec un lueur de confiance devant le visage miséricordieux du Christ.


Vraiment, Jésus les enquiquine, pour ne pas dire autre chose ! Il vient troubler l’ordre établi, les règles édictées, le faux consensus prescrit depuis des siècles. Je les entends d’ici... Cet homme nous empêche de tourner en rond ! Il prétend mettre l’amour et le pardon au-dessus de la loi divine. Mais pour qui se prend-il ? Croit-il briser toute une hiérarchie ancestrale d’un simple coup de pied ? Ça commence à bien faire. On va bien voir ce qu’il va dire face à cette femme pécheresse. Puisqu’il connaît la loi, il doit la condamner, ou alors, il se fait l’opposé de Dieu. Et là, alors, on pourrait le condamner nous-mêmes.


Regardez Jésus. Assis sur une pierre, il était en train de parler à ce petit groupe. Échange certainement sur l’amour, sur la miséricorde, sur Dieu. Et il faut que ces énergumènes viennent mettre la « chienlit » ! On pourrait presque lire dans le regard de Jésus... « Mais ce n’est pas possible. Ils ne peuvent pas me laisser en paix cinq minutes. Ils ont le diable au corps ! » De l’agacement, mais aussi e la déception. Déception, car il sait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme. Quoi donc ? De l’amour bien sûr. Mais parfois, et plus souvent qu’on ne le croit, de l’amour dévoyé, c’est-à-dire sorti de sa voie naturelle. Ça s’appelle de l’orgueil. L’homme n’aime plus Dieu véritablement, ni les autres. Mais il s’aime lui-même. Et s’il aime Dieu c’est pour s’enorgueillir devant Lui de ses actes, tel le publicain devant la pauvre veuve qui donne son obole misérable au Temple. Moi, je suis mieux que les autres. Pas parfait, d’accord, mais quand même mieux que les autres. Moi, je... C’est l’anaphore de l’orgueil ! Et s’il aime les autres, c’est du haut de sa condescendance, ou d’un paternalisme supérieur. En fait, cet orgueilleux ne dépend ni de Dieu ni des autres... il ne dépend que de lui-même ! Oui, ils ont le diable au corps, ce diable qui divise et qui les a divisé intérieurement pour abandonner l’amour de Dieu et des autres et uniquement se focaliser sur leur nombril et leur suffisance. Et de cette suffisance naît l’arrogance. Cette arrogance supérieure qui leur permet de s’adresser sans aucun respect à Jésus, à le forcer à condamner s’il ne veut pas lui-même être condamné...

Il est là, il regarde tout en dessinant de son bâton dans la poussière, car nous retournerons poussière, même si Dieu essaie d’inscrire sa loi d’amour sur nous. Il doit être déçu notre pauvre Jésus. Déçu que l’homme ne comprenne rien et se laisse submerger par sa haine, ses désirs, quitte à en oublier Dieu et les autres, mais surtout à s’oublier lui-même, ou du moins sa destinée divine. Car, ne l’oublions pas, Jésus est venu pour nous pardonner, nous offrir son salut, mais aussi §§ et peut-être surtout — pour faire de nous des enfants d’adoption. La théologie orthodoxe parlera de la déification de l’homme. Alors, il y a de quoi être déçu quand on voit que l’homme reste ancré à cette terre, ne montre que le sol, et ne voit plus le ciel... Lui, Jésus, regarde le ciel. Du moins, il regarde le ciel se refléter dans les yeux de cette femme. Échange de regards. Non il ne la condamne pas. Et il lui fait voir le pouvoir de la miséricorde dans ses yeux. Le regard de Jésus ouvre sur le ciel, ses yeux sont la porte du Paradis.


On pourrait même être surpris par la similitude de la position des mains de Jésus et de ce juif arrogant. L’homme montre les pierres, comme son cœur de pierre. Jésus montre la poussière, signe de l’homme qui passe. L’homme montre la femme qu’il dénonce. Jésus tient son bâton qui se dresse vers le ciel. De la pécheresse à la pierre de mort. De la poussière de mort au ciel de la résurrection.


Commentaire

Voilà ce que le tableau montre de la scène évangélique. C’est un instantané. J’ajouterai, en lisant la suite de l’évangile, quelques réflexions. D’abord, Jésus, même s’il ne la condamne pas, reconnaît son péché. Dieu voit notre péché. Il n’a pas le regard rivé dessus (bien que c’est souvent l’impression que donne l’Église aux yeux de beaucoup, et cela vaut la peine qu’on se pose la question : pourquoi ?), mais il le voit. Il lui importe que nous le reconnaissions. Pas de pardon sans aveu. Mais il ne défend pas pour autant une justice de débit-crédit. La loi du talion n’a plus court. Ce qu’il veut, c’est que l’homme reconnaisse son péché, s’amende, mais surtout qu’il se relève. Car le péché nous abat, parfois physiquement. Et nous aurions envie de rester à terre, de nous morfondre. Eh bien non, Jésus veut nous remettre debout, nous ressusciter (c’est le sens du verbe grec « se lever »), nous redresser, comme lui-même se redressa après avoir écrit sur le sol.


En fait, Jésus veut un triple pardon. Que nous recevions le pardon de Dieu : « Moi non plus, je ne te condamne pas ». Que nous recevions le pardon de celui ou celle que nous avons blessé. Et que nous recevions le pardon de nous-mêmes !


Au fil de mes pensées


Je m’arrête quelques instants sur cette troisième dimension du pardon : se pardonner à soi-même. Elle me semble essentielle. D’abord parce que nous ne sommes pas si mauvais que nous voudrions le croire. Et surtout, parce que ce que Dieu veut de nous, ce sont des êtres debout. Permettez-moi une image quelque peu triviale. Comparons le péché à un lac gelé. Il est difficile de le traverser tellement ça glisse. Mais il faut bien avancer. Alors, il arrive qu’on tombe. Qui pourrait prétendre n’avoir jamais glissé ? Honnêtement ? Mais si l’on ne se relève pas, on risque de prendre froid, par les fesses ! Ça demande de l’aide : la main tendue des autres, la force de Dieu et... notre propre courage, car si nous n’avons pas le courage de nous relever, de tendre la main, de bander nos muscles, ni Dieu ni les autres ne réussiront à nous relever. N’est-ce pas ce que disait le laboureur de La Fontaine ? « Aide-toi, et le ciel t’aidera » ! Pardonne-toi et le ciel te pardonnera !


Mais peut-être suis-je trop optimiste ? Parfois, une sombre idée m’envahit... Les hommes ressentent-ils encore le besoin d’être pardonnés ? Par Dieu, de plus en plus rare : il suffit de voir la fréquentation du sacrement de la réconciliation. Par les autres ? J’ai parfois l’impression qu’on a remplacé le pardon gratuit par un jeu d’équilibre dont le « on est quitte maintenant » serait le slogan. Par soi-même... Oups ! Un orgueil sourd a recouvert notre vieux monde et beaucoup estiment que c’est comme ça, et du coup de s’auto-justifier pour tout. Monde de paradoxes et de contradictions où l’on prône la transparence à condition que ce soit chez les autres, où l’on prône une morale qui condamne tout écart en laissant accès à tous les excès. Un monde qui a perdu le sens du pardon et de la miséricorde est encore plus malade qu’un monde qui a perdu le sens de son histoire.


Au fil de la liturgie


Comment, aujourd’hui, ne pas parler du sacrement de la réconciliation !? À très grands traits, il est intéressant de voir comment ce sacrement a évolué, non sur l’aspect sacramentel (je ne suis pas théologien) mais très concrètement dans son emplacement physique dans l’église. Dès les premiers siècles, la confession est publique. Le pénitent est écouté par la communauté et pardonné. Parfois, comme on peut encore le voir sans certaines églises anciennes, le pénitent restait dehors et confessait ses péchés par une grille ménagée dans le mur. Puis, vers le VIIe siècle, la confession devient privée. Mais il n’y a pas encore de mobilier prévu à cet effet. Les confessionnaux, tels que nous les connaissons (et ne les utilisons plus) datent d’après le Concile de Trente, vers la fin du XVIe siècle. On trouve encore dans des abbayes, comme à la Chaise-Dieu, un ingénieux système pour confesser les pénitents contagieux (utile en période de Covid) grâce à une voûte surbaissée. Le pénitent parle dans un coin et le confesseur met son oreille à l’autre coin : le son suit alors la courbe de la voûte sans être entendue par les personnes présentes dans la salle. On rappelle la salle de l’écho.



Ceci étant dit, il me semblerait bon que nous réfléchissions aujourd’hui sur nos lieux de confession. Bien sûr il est important que l’anonymat soit préservé ainsi que la discrétion. Mais, plutôt que ces sortes de bureau sans âme aménagés actuellement dans nos églises, ne pourrait-on pas imaginer redonner sens par un emplacement plus symbolique. Par exemple, dans la partie gauche de l’église, celle des ténèbres, le côté senestre, sinistre, voire près du baptistère (s’il n’a pas été bêtement déplacé...) La réconciliation est celle de la confession de nos ténèbres, mais aussi d’une renaissance, à l’image de celle du baptême. Ainsi, un espace aménagé près du baptistère, avec un tableau adéquat (essayons de trouver autre chose que le classique Rembrandt de l’enfant prodigue), un peu de pénombre, et un cierge qui rappelle le Christ. Et de donner l’absolution près de l’autel : passage des ténèbres à la lumière. Ces mouvements me semblent importants car ils permettent de mettre tout notre être en mouvement, esprit, corps et âme.

Au fil de la prière


C’est Ignace de Loyola qui a mis en exergue l’examen de conscience. Il disait même qu’il ne pouvait s’endormir sans le dire. Il n’a pas bonne presse actuellement...


Pourtant, je crois fort utile de prier tous les soirs à la lumière de ce que nous avons vécu pour demander à Dieu le pardon de nos fautes, son aide pour le lendemain et le remercier de ce que nous avons vécu.


Personnellement, je relis chaque soir ma journée à la lumière de la Loi Scoute. Sous forme d’un poème, voici ce qu’en disait le Père Jacques Sevin, jésuite fondateur des Scouts de France :

« Ta Loi scoute, elle est Sainte et sent bon l'Évangile » :


« Ceux qui hochent la tête avec un air de doute

Lorsqu'ils te voient porter les trois doigts au chapeau,

C’est qu'ils ne savent pas, mon fils, combien est beau

Ce geste évocateur de ton humble Loi scoute.


Ton uniforme n'est pour eux qu’un travesti,

Ta loi, qu'un abrégé de morale laïque,

Mais cette Loi d'honneur qui te rend véridique

Elle doit plaire au Dieu qui n'a jamais menti.

Elle te veut loyal aux ordres que t'intiment

Ton pays, tes parents, même un chef de hasard,

Elle doit plaire au Dieu qui voulait qu'à César

On rendît le denier de l’impôt légitime.


Bonne Loi qui t'oblige à servir ton prochain,

A partager à tous ton âme fraternelle,

Je pense que Jésus reconnaîtrait en elle

La Loi du Bon Pasteur et du Samaritain.

Elle te dit d'aimer les fleurs et leurs corolles

Dont les feux du soleil font jouer les émaux,

Elle te prêche la pitié des animaux,

Elle doit plaire au Dieu, diseur de Paraboles.


Sans réplique obéir, ne rien faire à moitié

Et comme un ouvrier, de tout être économe,

N'est-ce pas le portrait du Fils de Dieu fait homme

Qui mourut sur la Croix quand tout fut consommé ?


Elle ose t'imposer la paix et le sourire

Pour voiler ta maîtrise et ton renoncement,

Elle doit plaire au Dieu qui sourit doucement

Malgré l'intime horreur de Son constant Martyre.


Elle te dit : Sois pur en ton corps et ton cœur

Et que ton âme blanche ainsi qu'un lys émerge,

Elle doit plaire au Dieu qui naquit de la Vierge,

Elle doit plaire au Dieu qui vit parmi les fleurs.


Laisse donc plaisanter : plaisanter est facile.

S'ils devaient l'observer, ils n'en gloseraient plus.

Ta Loi scoute, elle est Sainte et sent bon l'Évangile,

Tu peux en être fier c'est la Loi de Jésus ! »


Ainsi soit-il.


  1. Le Scout met son honneur à mériter confiance.

  2. Le Scout est loyal à son pays, ses parents, ses chefs et ses subordonnés.

  3. Le Scout est fait pour servir et sauver son prochain.

  4. Le Scout est l'ami de tous et le frère de tout autre scout. (La guide est amie de tous et sœur de toute autre guide)

  5. Le Scout est courtois et chevaleresque (la guide est courtoise et généreuse)

  6. Le Scout voit dans la nature l’œuvre de Dieu, il aime les plantes et les animaux.

  7. Le Scout obéit sans réplique et ne fait rien à moitié.

  8. Le Scout est maître de soi : il sourit et chante dans les difficultés.

  9. Le Scout est économe et prend soin du bien d'autrui.

  10. Le Scout est pur dans ses pensées, ses paroles et ses actes.

Au fil de mes lectures


Un livre surprenant que je vous recommande : La montagne morte de la vie, de Michel Bernanos, Table Ronde, 1984.

Michel Bernanos est le quatrième fils de Georges Bernanos. Un livre fantastique, pour ne pas dire onirique mais qui exalte l’amitié entre un jeune mousse et un vieux cuisinier arrivé sur une île inconnue et dangereuse après une tempête.