Lundi, 8e semaine du T.O. — année paire

Prends et mange ! Modeste témoignage… -



L’appel du prophète Ézékiel,

Marc Chagall (Liozna, 1887 - Saint-Paul-de-Vence, 1985),

Gravure, 53 x 39 cm, 1956,

Collection privée

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre (1 P 1, 3-9)

Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi, pour un salut prêt à se révéler dans les derniers temps. Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi.


Méditation

J’ai évoqué ce texte vendredi dernier : Dieu veut vérifier la valeur de notre foi. Mais, je voudrais aujourd'hui dépasser ce que dit Pierre par une question : qu’est-ce qui nourrit ma foi ? Attention, la question n’est pas de savoir en quoi je crois, quelle est ma foi ; inutile de chercher, ma foi m’est donnée par l’Église et se résume dans le Credo que je proclame chaque dimanche. La question est plus celle de la nourriture. Pour prendre une image, la foi est un arbre, planté dans la Tradition, recevant le soleil de Dieu, parcouru par la sève des sacrements, et me permettant de rejoindre le ciel. Mais cet arbre a aussi besoin d’eau. Dieu fournit le soleil, mais l’entretien et la nourriture de la terre où l’arbre est planté est à ma charge !


Allons un peu plus loin. Mon arbre pourrait se suffire d’un petit coup d’engrais un dimanche de temps en temps, et d’une petite citation évangélique par-ci par-là. Mais j’ai bien peur qu’il ne devienne un bonsaï qui ne grandira jamais. Et mon entretien de l’arbre serait comparable à cette sorte de vernis en spray que les pépiniéristes pulvérisent sur les plantes afin qu’elles brillent aux yeux des acheteurs. En fait ça brille, mais ça ne nourrit nullement la plante. Et plus ou moins rapidement, elle risque de dépérir. Peut-être est-ce une des raisons principales qui a provoqué depuis quelques années ce dépérissement de la foi que nous déplorons : un vernis plus qu’un nutriment.


Quelques exemples (certes, polémiques : c’est mon côté bernanossien) : la catéchèse qui se réduit en peau de chagrin et ne semble apprendre aux enfants que de belles histoires saintes (triées sur le volet, ça va de soi) et une petite morale utile pour la semaine. Mais quid de notre Credo… Quid de la prière ? Quid de la méditation de l’Écriture ? Quid de la participation active et spirituelle aux sacrements ? Quid de l’art ?


En fait, c’est un dépouillement jusqu’à l’absolu. Il suffit de regarder toutes les églises construites en France ces dernières années : là encore le dépouillement le plus complet, soi-disant pour en revenir à la radicalité de la foi, à la simplicité de Dieu. Mais ce n’est pas dans la nudité que l’on a chaud (« Notre coeur n’était-il pas tout brûlant… » se demandait les disciples d’Emmaüs). Et je ne pense pas qu’un mur de béton brut me donne les images de l’évangile.


Un autre exemple : la prédication. Ça ronronne souvent. Quelques images bien ficelées (Jésus nous aime, Marie veille sur nous, l’Église nous montre le chemin, l’Esprit nous accompagne, le péché… ce n’est pas bien, soyons solidaires avec nos frères en souffrance) et l’affaire est réglée. Si bien qu’en sortant de la messe, si vous demandiez aux paroissiens ce qu’ils en ont retenu, vous seriez bien surpris. Ou alors, comme m'a dit une fois un monsieur à la sacristie : « L’abbé, super votre homélie ! J’ai rien compris, mais qu’est-ce que vous causez riche ! J’ai surtout aimé quand vous avez dit : et pour finir ! » Un bon coup d’humilité (voyez, je me mets dedans).


Un mot sur la liturgie ? Souvent réduite à sa plus simple expression : plus de mouvements, plus de chasubles, plus de gestes (« ils ne comprendraient pas » se justifie le célébrant). Et puis, il faudrait être plus proche : un autel au beau milieu de la nef (qui fait que l’assemblée se regarde et se célèbre dans une sorte de narcissisme), des chants « simples » (bien qu’ils soient souvent d’une poésie incompréhensible) et même des formules hérétiques. Ainsi ai-je entendu un jour un évêque chanter avec des jeunes : « Nous te pardonnons Seigneur pour le mal que tu acceptes dans notre monde » !!! J’étais convaincu que c’est nous qui devions être pardonnés : mal m’en a pris !


Je pourrais continuer la liste, si l’on ne m’avait déjà taxé d’arrogant, de présomptueux, d’empêcheur de tourner en rond, de donneur de leçons, et surtout, de ne pas aimer l’Église. Ce à quoi je répondrai, avec Bernanos bien sûr, que c’est parce que je l’aime que je me permets de lui dire tout cela. Et c’est surtout parce que je crois que c’est en elle et avec elle que je vais trouver les nutriments dont ma foi a besoin.


Il me faut reconnaître que, depuis quelques années, ma découverte de la spiritualité orthodoxe me nourrit plus que ce que je vis dans l’Église catholique et romaine. Une conversion en vue ? Je ne crois pas. Par contre, insuffler dans notre foi catholique la richesse de cette spiritualité, pourquoi pas ?! C’est ce à quoi je m’essaierai durant ce Carême.


Et j’en viens donc, de façon personnelle et non comme une « leçon pour tous » à ce qui me nourrit. D’abord, la Parole de Dieu. Lire la Bible chaque jour est essentiel pour moi. Comme Ézékiel, j’entends aussi ce message : « prends le livre et mange ! » Je reprends souvent des livres déjà lus, mais je ne ressens la nouveauté que dans la Bible. Chaque année, c’est une nouvelle découverte. Il me semble même que le livre grandit avec moi et me révèle à chaque fois une facette que je n’avais pas vue les années précédentes.


Cette nourriture biblique prend encore plus sa saveur quand elle s’associe à l’art. Car l’oeuvre d’art me donne l’image que mon pauvre esprit n’arrivait pas à former. Et l’artiste, le vrai (c’est-à-dire celui qui oeuvre sous la motion de l’Esprit), m’explicite involontairement ce que ma lecture n’avait pas discerné. Et quand je vois les églises orthodoxes dont les murs sont peints de fresques bibliques et de vies de saints, j’ai l’impression qu’ils m’insufflent la vie, la nourriture dont ma foi a besoin. Écrire chaque jour une méditation devant une oeuvre d’art, la commentant parfois, est une nourriture consistante pour moi, même si peu de monde ne les lit !


La liturgie est aussi, voire d’abord, une nourriture essentielle. Même si je n’ai plus l’occasion de la vivre avec de grandes assemblées, elle n’en reste pas moins, avec les quelques fidèles (dans tous les sens du terme) présents, une vraie porte sur le ciel. Elles se vivent dans la simplicité, mais pas dans l’appauvrissement. Et je crois que beaucoup de prêtres en ont fait l’expérience lors des confinements : des liturgies où nous n’avions qu’à nous soucier de prier et non pas de régler un ballet entre les divers acteurs ! Ce ne sont pas des « petites » (que j’ai en horreur ce mot) messes, ce sont, si simples soient-elles, le reflet de la liturgie céleste. Et c’est là encore où j’ai découvert la richesse de liturgie orthodoxe. Elle peut paraître compliquée à nos yeux occidentaux, mais prenez le temps de lire les tropaires ou les antiennes et vous découvrirez une insondable richesse, une vraie boisson pour votre vie spirituelle.


Chaque jour, je m’efforce de lire quelques pages d’un livre spirituel. Il me faut reconnaître aujourd'hui que je trouve plus d’aliments dans les écrits des « Maîtres occidentaux » (Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Bernard de Clairvaux, Ignace de Loyola, Thérèse de Lisieux ou Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus — notez que ce sont tous, hormis Ignace et Bernard, des saints du Carmel) ou dans les « Maîtres orientaux » (Jean Cassien, Isaac le Syrien, Nicolas Cabasilas, Jean Climaque, etc) ou dans la littérature (Bernanos évidemment, Dostoïevsky, Tolstoï, et mêmes des auteurs comme Victor Hugo, Chateaubriand ou Proust) que dans tous les livres de spiritualité contemporains vendus à la Procure. Ce sont eux les enseignants de notre vie spirituelle. Et comment partir seul en haute mer (Dux in altum) si je n’ai d’abord pris des cours de navigation avec de bons moniteurs ? Je risque de ne pas hisser la grand voile et de laisser le vent de l’Esprit me fouetter, mais sans me faire avancer !


Et enfin, la prière. Curieusement, elle me nourrit autant que je dois la nourrir. Car si je ne l’a nourri pas (ce n’est pas qu’une question de méthode, mais de trouver la prière qui est faite pour nous, à laquelle Dieu nous a destiné), alors je finis par faire des prières, et non plus de prier. J’ai redécouvert la richesse des psaumes qui mettent les mots sur les sentiments confus qui m’habitent, qu’ils soient heureux ou malheureux. Une prière abreuvée aussi des textes spirituels que j’ai pu lire et que je remâche, comme une vache, pour en tirer tout le suc, et en faire mon lait. Comme tout le monde, les distractions entraînent souvent mon esprit ailleurs, comme tout le monde j’ai parfois du mal à me tenir en silence, comme tout le monde, je suis parfois tenté de me tourner vers des choses qui seraient plus urgentes que la prière (pauvre mensonge)… Bref, nous connaissons tous ces difficultés. Et un jour, j’ai redécouvert le tchotki, ce chapelet orthodoxe de cent boules de laines sur lesquelles on égrène cette phrase (la prière de Jésus) : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ». Eh bien, elle me nourrit. Je suis un pauvre pécheur devant mon icône du Christ. J’implore sa pitié et son aide. Je prie pour tous les noms qui me passent par la tête, et je trouve en Dieu l’apaisement et la force nécessaire. Cette prière nourrit ma foi.


Je ne vais pas plus avant. Je n'ai fait que vous partager la réponse, ma réponse, à la question que je posais au début : « Qu’est-ce qui nourrit ma foi ? » Je ne peux que vous inviter à prendre le temps, vous aussi, d’y répondre afin d’éviter le dépérissement de nos arbres spirituels (Mt 13, 31-32) : « Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. »