Lundi Saint

Saisir ou offrir ? -


Au fil de la Parole de Dieu,


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 12, 1-11)

Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, qu’il avait réveillé d’entre les morts. On donna un repas en l’honneur de Jésus. Marthe faisait le service, Lazare était parmi les convives avec Jésus. Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle répandit le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum. Judas Iscariote, l’un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit alors : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? » Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait. Jésus lui dit : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement ! Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Or, une grande foule de Juifs apprit que Jésus était là, et ils arrivèrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait réveillé d’entre les morts. Les grands prêtres décidèrent alors de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient, et croyaient en Jésus.




L’onction à Béthanie

Marko Ivan Rupnik, jésuite (né à Zadlog en 1954)

Mosaïque, Juin 2009

Église inférieure San Pio da Pietrelcina, San Giovanni Rotondo (Italie)


Présentation de l’oeuvre par le Centre Aletti

En avril 2009, la mosaïque de la rampe d'accès à l'église inférieure a été créée avec les murs latéraux avec des scènes de San Francesco et San Pio. Toujours en juin 2009, la mosaïque et le mobilier de la crypte. En avril 2010, le crucifix, Saint Pio et l'autel extérieur sont en mosaïque. Enfin, entre mai 2012 et avril 2013, le tableau de la chapelle du Saint-Sacrement.


L’artiste

Marko Ivan Rupnik est né le 28 novembre 1954 à Zadlog, près d'Idrija, après trois sœurs, le plus jeune de quatre enfants, d'Ivan et Ivanka Kaucic. Entré à la Compagnie de Jésus en 1973, il étudie la philosophie à Ljubljana puis s'inscrit en 1977 à l'Académie des Beaux-Arts de Rome, où il termine ses études en 1981. Il étudie ensuite la théologie à la Grégorienne de Rome. Il devient prêtre en 1985. Toujours à la Grégorienne, il commence sa spécialisation en missiologie. De 1987 à 1991, il a vécu à Gorizia au Centre jésuite « Stella Matutina », où il a travaillé principalement auprès des jeunes. En 1991, il a obtenu son doctorat à la Faculté grégorienne de missiologie avec une thèse dirigée par le P. Špidlìk sur La signification théologique missionnaire de l'art dans les essais de Vjačeslav Ivanovič Ivanov.


Depuis septembre 1991, il vit et travaille à Rome au Centre Aletti, dont il fût directeur jusqu'en 2020. Il enseigne à l'Université pontificale grégorienne (où il fût mon courageux professeur !), à l'Institut pontifical liturgique de S. Anselmo et organise des cours à des séminaires dans de nombreux autres centre universitaires européens.


En février 2000, il a reçu le prix « France Prešeren », la plus haute reconnaissance pour la culture de la République slovène. En 2002, il a reçu la distinction « Signe d’honneur de la liberté de la République slovène », qui lui a été décerné par le Président de la République. En 2003, il a reçu le prix international « Beato Angelico » pour l'Europe.


Parallèlement à son activité d'artiste et de théologien, il a toujours été plus spécifiquement pastoral, notamment à travers l'encadrement de nombreux cours et exercices spirituels.


Avec l'Atelier d'Art Spirituel du Centro Aletti, Rupnik a créé les œuvres en mosaïque présentées sur le site du Centro Aletti: www.centroaletti.com


Ce que je vois

La scène semble se dérouler à l’intérieur de la maison de Marthe et Marie. Le mobilier est simple : en arrière-plan une sorte de rideau coloré, une table et un tabouret sur lequel est assis Jésus.


À table, deux personnages sont assis : l'un est auréolé, c’est Lazare. Une coupe à la main, il regarde Jésus. Il est couvert d’un vêtement blanc qui pourrait évoquer sa « renaissance » après le miracle réalisé par Jésus (je devrais dire le signe). À sa gauche, Juda. Il a le visage sévère, le regard torve, cheveux et barbe hirsutes. De la main droite, il tient avidement la bourse tandis que sa main gauche saisit avec cupidité les quelques pièces d’or qui restent sur la table.


Devant la table, Marthe est débout, vêtue d’une longue robe aux tons bruns. Son auréole semble se mêler à celle de son frère. Chargée des tâches ancillaires, elle porte une serviette blanche au bras gauche et tend à Jésus une assiette sur laquelle repose un poisson. L’évangile ne fait aucune allusion à ce poisson. Doit-on y voir le signe primitif chrétien de l’Icthus ? ΙΧΘΥΣ, mot grec signifiant poisson. Au début du christianisme, ce symbole était utilisé par les chrétiens pour se reconnaître entre eux. ICTHUS est composé des initiales des cinq mots grecs : « Ièsous Christos Theou Uios Sôter », c’est-à-dire : Jésus Christ Fils du Dieu Sauveur. Jésus n’est-il pas celui qui a sauvé leur frère de la mort ?


Jésus tend la main pour prendre l’offrande de Marthe. Sur sa tunique, couleur de terre (signe de son humanité ?) repose un manteau d’un bleu profond (signe de sa divinité) serré par une ceinture rouge et or. Comment ne pas penser aux recommandations de Paul aux Éphésiens (Ep 6, 13-17) :

Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. Oui, tenez bon, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d’éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais. Prenez le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu.

Couronné d’une auréole (rappelons que le mot vient de « or » ce qui est ici le cas) à la croix rouge-sang (annonce de son prochain sacrifice ?) Jésus est assis sur ce tabouret qui pourrait nous faire penser à la colonne de flagellation ou à sa présentation sur le lithostrôtos par Pilate à la foule, tel un Christ de pitié (appelé aussi « Christ à la pierre froide »). Comme dans toutes les représentations de Rupnik, on retrouve l’influence de l'art égyptien : aucune ombre, de grands yeux ouverts marqués par les sourcils, un décor réduit à sa plus simple expression.


À ses pieds, Marie. Est-ce Marie Madeleine ? Ou Marie de Béthanie, ou la Magdeleine ? L’explication nous est donné sur le site Alétéia :


Marie ! Mais laquelle ? La tradition occidentale, soutenue par Grégoire le Grand, a longtemps associé trois Marie pour ne retenir qu’une seule et unique, Marie la Magdaléenne. Ainsi se sont superposées Marie la pécheresse, versant du parfum sur les pieds de Jésus, rapportée par Luc (Lc 7, 37-50), Marie de Béthanie, la sœur de Marthe et de Lazare, évoquée par Jean (Jn 11, 1-2 ; 12, 3) et enfin Marie de Magdala, habitante du village bordant le lac de Tibériade. Pour compliquer les choses, Marie la Magdaléenne sera évoquée par Luc (Lc 8, 1-2) sous le nom de Madeleine : « Les Douze l’accompagnaient, ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons… ». En réalité, la vraie Marie-Madeleine est bien celle qui a rejoint le groupe des disciples après que Jésus l’ai libérée des sept démons. Toutes ces confusions ont fait de Marie-Madeleine un personnage composite tout au long de l’histoire du christianisme. En 1969, le pape Paul VI déclarait qu’elle ne devait plus être fêtée comme « pénitente », mais comme « disciple », l’Église catholique ne la considérant plus comme une prostituée repentie.


C’est donc bien Marie de Béthanie. Bien sur, elle fera le même geste que la pécheresse de l'évangile de Luc (Lc 7, 37-50) mais cela se passait dans la maison de Simon. Ici, c’est bien la soeur de Lazare et Marthe. Habillée d’une robe qui semble se confondre avec le sol de la maison, elle est à genoux, penchée sur les pieds du Christ. Saisissant ses cheveux (de sa tête auréolée) elle baigne les pieds de Jésus, mais notons qu’il n’y a nulle trace du parfum ni de son récipient. Comment ne pas voir l'accentuation de son geste humble de par la couleur de sa robe ? Couleur terre, couleur de l’humus, de l’humilité…


Méditation

« Humilité, sacrée vertu. Quand tu crois que tu l’as, tu ne l’as plus » disait une ancienne comptine. Car c’est bien le combat que décrit à mots couverts notre évangile : le combat entre l’humilité, le dépouillement et l’orgueil, l’avidité. Regardez le jeu des mains. Une main qui saisit : celle de Juda qui serre avidement son butin. Des mains qui se tendent, paumes en l’air : celles de Jésus, Marthe et Marie. Des mains ouvertes, des mains qui se ferment… Je repense à ce que j’écrivais dans l’homélie du XXVIIIe dimanche du temps ordinaire (année C) sur le jeune homme riche :


Évitons de replier nos mains… Osons les tendre !

Quand on y pense, les mains sont un outil formidable. Elles nous permettent tant de choses, elles sont si sensibles. C’est par nos mains que l’homme est devenu l’homo faber, l’homme qui fabrique, qui fait, qui rend présent. Car nos mains rendent présentes tant de choses. Je me souviens de ce moment formidable de la visite du Musée de l’Acropole à Athènes avec un groupe d’aveugles. Comme eux, en fermant les yeux et en promenant mes mains sur les sculptures, je les rendais présentes, vivantes. Nos mains donnent vie. Dieu de ses mains façonna Adam, Jésus de ses mains, façonna cette même boue qu’il mit sur les yeux de l’aveugle. Des mains qui donnent vie, qui créent. Elles sont un reflet du mystère de la vie... du mystère de la rencontre.


Bernard BRO écrivait dans son fameux ouvrage, La beauté sauvera le monde :

Il est un moment dans une vie de prêtre où, sans qu’on l’ait prévu, le mystère de ceux qu’on accueille est saisissant. Il ne s’agit plus de curiosité physique. Et pourtant, il s’agit bien d’une rencontre. La plus forte et la plus discrète ; la plus noble et la plus libre ; la plus totale et la plus réservée, avant celle de la mort. C’est le moment de la communion eucharistique. (...) Je suis cependant plus ému en voyant une paroissienne tendre la main vers son Dieu, pour le recevoir, depuis la réforme de Vatican II. Comme saint Thomas a tendu la main vers les plaies du Christ après la Résurrection, comme saint Pierre a saisi le bras du Christ lorsqu’il enfonçait sur la mer de Galilée, comme Marie-Madeleine au Jardin de Pâques s’est jetée les bras tendus vers son Maître. Dans les mains de ses paroissiens, quel prêtre ne serait pas ému et même beaucoup plus : bouleversé. Mais des émigrés portugais ou africains qui supplient par-dessus les barrières au fond du parc du Bourget lors de la messe du Pape Jean-Paul II ; mains des messes du troisième âge, dans telle cathédrale lorsque s’avance une procession de huit cents ou mille personnes âgées présentant inlassablement leurs paumes ravinées, creusées, sculptées. Mains encore incertaines des premiers communiants. Mains des paysans du Jura un Jeudi saint à Porrentruy ou à Delémont... Inutile de s’interroger : ce sont bien des mains de charpentiers, de bûcherons, de menuisiers comme celles du Christ. Elles ont l’air d’être immenses, tellement plus fortes que des mains de citadins. Elles parlent, disent le travail, l’apprentissage, la peine et la finesse, l’habileté, la force et la retenue.


Oui, nos mains disent tellement de nous, elles sont le reflet de notre vie, le reflet de notre âme aussi. Et l’on peut en avoir peur... « Si ta main t'entraîne au péché, coupe-là ! » nous dit Jésus (Mc 9). Elles font, elles SONT tant de choses...

  • Des mains pour faire le bien, parfois aussi le mal.

  • Des mains pour sculpter, parfois aussi pour détruire.

  • Des mains pou protéger, parfois exposer impudiquement.

  • Des mains pour caresser, parfois pour gifler.

  • Des mains pour aimer, parfois haïr.

  • Des mains pour accueillir, parfois repousser.

  • Des mains pour recevoir, parfois saisir.

  • Des mains pour consoler, parfois blesser.

  • Des mains qui parlent, parfois qui imposent le silence.

  • Des mains qui donnent, parfois qui reprennent.

  • Des mains qui écrivent, parfois qui effacent.

  • Des mains qui travaillent, parfois se replient.

  • Des mains qui abreuvent, parfois dessèchent.

  • Des mains qui plantent, parfois arrachent.

  • Des mains qui s’ouvrent, parfois pour enchaîner.

  • Des mains qui se serrent, parfois pour broyer.

Des mains qui révèlent la noblesse de notre humanité, qui montrent que nous sommes faits à l’image de Dieu, et que l’on recouvre parfois d’un masque de laideur que l’on appelle le péché...


Des mains à l’image de notre vie, de notre être le plus profond, de notre âme. À l’image du combat que nous vivons entre le Bien et le Mal, entre l’Amour et la Haine.


Mais à chaque fois, des mains qui nous servent à aiguiser un des sens ultimes de notre vie, un des sens essentiels à la rencontre : le toucher ! Vous en avez certainement déjà fait l’expérience, lors des grands froids. On perd le sens du toucher, les doigt gelés. Nous devenons si maladroits, si gourds. Sans toucher, les doigts engourdis, nous devenons gourds, pour ne pas dire des gourdes ! Le toucher nous redonne droiture et ordre. Il est vraiment un sens capital, plus que le goût, plus que l’odorat, plus que l’ouïe, autant que la vue... Car ce sens du toucher de nos mains ne prend toute sa valeur que s’il est associer à la vue. Comme il est difficile de toucher sans voir. Seule l’imagination nous permet de créer une image intérieure, de récréer, de voir ce que nos mains touchent. On dit alors que l’on voit avec les mains.


Nos mains, comme nos yeux, sont le reflet de notre âme. Ne les fermons pas… Osons ! Osons toucher et nous laisser toucher. Osons tendre la main. Osons prendre la main que Jésus nous tend.


Regardez en détail les mains des personnages de notre mosaïque.


Juda : une main qui saisit avidement, une autre qui protège son bien (qui n'est pas loin en fait)… des mains de voleur, de détrousseur.


Lazare : on ne voit qu’une seule main qui tient (et on se demande comment vu la position des doigts) une coupe de vin. Une simple préhension. Mais en même temps, il désigne sa soeur Marthe.


Marthe : deux mains en forme de coupe, de berceau, qui tendent le plat au Maître. Des mains d’offrande.


Marie : des mains qui caressent, qui ne cherchent pas à saisir mais plutôt à porter l’objet de son amour jusqu’à ses lèvres. Des mains qui aiment.


Jésus : une main qui reçoit, qui se tend sans vouloir pour autant saisir. Une autre qui repose, signe de l’attente. Et en fait, des mains qui sont tout le contraire de celles de Juda… Une main qui reçoit, une main qui saisit. Une main qui repose, une autre qui enferme. Inversement de l’un à l’autre. Alors que les mains des deux soeurs sont toutes les quatre une offrande.


Au fil de mes pensées


Peut-être est-ce aussi là que se situe le combat que j’évoquais plus haut. Un combat entre la générosité gratuite et la cupidité calculée ; un combat entre l'humilité et l’avidité. Comment ne pas évoquer la prière scoute :


Seigneur Jésus,

apprenez-nous à être généreux,

à Vous servir comme Vous le méritez

à donner sans compter,

à combattre sans souci des blessures,

à travailler sans chercher le repos,

à nous dépenser, sans attendre d'autre récompense,

que celle de savoir que nous faisons Votre Sainte Volonté.


Être généreux, sans calcul, sans marchandage comme on l’entend parfois dire : en donnant un peu aux plus démunis, je vais gagner mon ciel…). C’est bien ce que Jésus reproche à Juda : il marchande. Et en plus il marchande non pour un bénéfice céleste mais pour sa bourse terrestre. On pourrait même être surpris de cette réponse de Jésus : « Des pauvres, vous en aurez toujours ». Pourtant, l’histoire du saint Curé d’Ars peut nous éclairer. Dieu sait qu’il vécût pauvrement et qu'il n’hésitait pas à donner à tous ceux qui étaient dans le besoin. Mais il dépensa de grosses sommes pour embellir son église. Ainsi, il se rend un jour à Lyon avec Mademoiselle d'Ars et visite les magasins pour acheter un ornement de messe. Mais devant tous ceux qu'on lui présente, il s'écrie : « Ce n'est pas assez beau, rien n'est trop beau pour le bon Dieu… »


Si notre générosité avec les pauvres masque, voire détruit, notre générosité envers Dieu, alors nous n'avons rien compris ! Bien sûr, inutile de dépenser des sommes folles pour acquérir des calices en or dont nous n’aurions pas besoin. Mais pour autant, faut-il célébrer le Saint Sacrifice dans un verre en Pyrex ? De même, devrions-nous être choqué des « ors » de la République ? Je ne crois pas. D’abord, c’est notre patrimoine commun, ensuite c’est le symbole de la Gloire de la Nation. Je suis beaucoup plus choqué quand on dépense sans compter pour installer sur la place Vendôme de soi-disantes oeuvres d’art contemporaines, type Jeff Koons, alors qu’on laisse se dégrader tant de bâtiments historiques… Posséder n’est pas anti-évangélique. C'est abuser, voire être possédé qui est péché. Ainsi, saint Ambroise prêchait en ces termes :

« Respecte ton ami comme un égal, n’aie pas honte de devancer ton ami par le devoir du service rendu ; l’amitié en effet ignore l’orgueil. C’est en effet pourquoi le sage dit : « Ne rougis pas de défendre un ami ». Ne manque pas à un ami dans le besoin, ne le délaisse pas, ne l’abandonne pas ; car l’amitié est une aide de la vie. Aussi, en elle, portons-nous nos fardeaux, comme l’apôtre l’a enseigné : il parle en effet à ceux que la charité de cette amitié a unis. Et en effet, si la prospérité d’un ami aide ses amis, pourquoi, également dans l’adversité d’un ami, l’aide de ses amis ne serait-elle pas à sa disposition ? Aidons par un conseil, apportons nos efforts, compatissons avec affection. »« La richesse, qui mène si souvent les hommes vers une mauvaise voie, devrait être perçue moins pour ses qualités que pour la misère humaine qu’elle représente. Ces immenses salons dont tu es si fier sont en réalité ta honte. Ils sont assez vastes pour contenir une foule, et assez vastes également pour estomper le cri des pauvres. Le pauvre crie à ta porte, et tu n’y prêtes pas attention. Ton frère est là, nu, qui pleure, et toi-même tu t’embarrasses du choix du plus beau tapis pour ton intérieur. »« Il vaut mieux sauver des âmes pour le Seigneur que de sauver des trésors. Celui qui envoya ses apôtres sans argent, n’avait pas besoin d’or pour bâtir son Église. L’Église possède de l’or, non pour en faire des réserves, mais pour le distribuer à ceux qui en ont besoin. »« Si tu as deux chemises dans ton armoire, l’une te revient et l’autre, à celui qui n’en a pas. »

Comme toujours avec Jésus… tout est dans la mesure !


Même mesure sur le combat entre l’avidité et l’humilité. L’humble sait qu’il n’a rien et qu'il n’est rien. L’avide sait qu’il n’est rien mais veut tout avoir pour devenir quelqu'un aux yeux des autres (parfois croit-il même qu’il l’est à ses propres yeux, c’est alors le summum de l’orgueil). Je trouve cette belle et simple explication d’Hervé Chaygneaud-Dupuy :

Nous ne sommes pas assez attentifs aux parentés des mots. Vous l’avez déjà compris (ou le savez), humain, humus et humilité ont la même étymologie, la terre au sens de sol. L’humilité, c’est en réalité assez simplement se reconnaître terrestre, partie prenante du vivant. Ça doit être absolument insupportable aux transhumanistes qui veulent de toute urgence nous sortir de cette matérialité… humiliante. Pour eux l’humain (au moins son intelligence, la seule chose qui compte pour eux) pourrait être transféré sur des « supports » différents que ces corps issus de la glèbe. Moi qu’on qualifiait jeune de « pur esprit » et qui m’en trouvais bêtement flatté, je comprends aujourd’hui viscéralement à quel point j’étais sèchement désincarné.

Joliment dit et joliment vrai ! Le manque d’humilité, l'orgueil nous désincarne. L’humilité nous rend notre chair, et une chair vivante. Alors, penchons-nous vers le sol, humblement…


Au fil de la liturgie


Dernièrement, je parlais de la place du corps dans la liturgie. Comment ne pas évoquer, à la suite de ce texte et de cette mosaïque, le geste de la métanie ? Un site orthodoxe la définit ainsi :


Le terme métanie vient du grec métanoia (μετάνοια) qui signifie retournement, conversion.

Il désigne un geste pénitentiel, accompagnant très fréquemment la prière dans l’Eglise orthodoxe.

Il existe deux "formes" de métanie :

  • la petite métanie où l’on s’incline en touchant le sol de la main droite

  • la grande métanie où l’on se prosterne complètement en touchant le sol du front.

Comme le note Saint Basile le Grand, "chaque fois que nous plions les genoux et que nous nous relevons, nous démontrons en acte avoir été jetés à terre par notre péché et rappelés au ciel par la Miséricorde de Celui qui nous a créés." (Canon 91 : à Amphiloque)

Le P. Alexandre Schmemann, pour sa part, écrit : "L’homme tout entier, dans sa chute, s'est détourné de Dieu, l’homme tout entier devra être restauré ; c’est tout l'homme qui doit revenir à Dieu. (...) Pour cette raison, tout l’homme – corps et âme – se repent. Le corps participe à la prière de l'âme, de même que l'âme prie par et dans le corps." (Le Grand Carême, 1974)

La "grande métanie", comme la "petite" est suivie d’un signe de croix.


Geste de conversion, geste d’humilité. Pourquoi nous, occidentaux, avons si peur de faire ce geste en public, et même en privé ? Il y a quelques années, je proposais à ceux qui le voulaient (ou pouvaient), lors de la célébration de la Croix du Vendredi Saint, de se mettre à genoux à la lecture de la Passion. Quelle ne fût pas mon erreur ! Le lendemain, je recevais une lettre incendiaire me taxant de traditionaliste à l'esprit étroit ne sachant pas s’ouvrir à la modernité ! Bêtement, je n’osais plus le proposer. Pourtant, je le sais personnellement, ma prière s’incarne d’autant plus que j’ose ces gestes : me mettre à genoux, pratiquer une métanie (mon ordinateur veut écrire à chaque fois « tétanie » !), faire lentement et amplement le signe de croix, m’incliner, etc. Oui, le Père Schmemann a parfaitement raison : « Le corps participe à la prière de l'âme, de même que l'âme prie par et dans le corps. »


À quelques jours des célébrations de la Passion, osons vivre le chemin authentique avec le Christ, et avec tout notre corps.


Au fil de mes lectures


Je viens de commencer la lecture d’une pièce de théâtre de Vladimir Volkoff : « L'hôte du Pape » (éditions J.C. Lattès, 2018 - première édition - comme roman - en 2004) qui relate la rencontre entre le Pape Jean-Paul 1er et le Métropolite de Léningrad, Mgr Nikodim qui mourut dans ses bras lors de leur entrevue le 6 septembre 1978 (ce fait est réel). On ne sait rien de ce qui s'est dit, hormis la déclaration du Pape après la mort du Métropolite qui évoqua les plus beaux propos sur l’Église qu’il n’ait entendu. Une semaine après, ce fut Jean-Paul 1er qui mourut. Le dernier livre d’un russe blanc à l’écriture fluide qui imagine ce qu’auraient bien pu se dire ces deux hommes dans le huis-clos du Vatican. Un livre sur les fractures de notre monde et nos propres fractures internes.