Mardi, 12e semaine du T.O. — année impaire

Des perles aux cochons



Les proverbes flamands (détail)

Pierre Brueghel l’Ancien

Illustration du proverbe : Jeter des roses (perles) aux cochons

Huile sur panneau de bois, 117 x 163 cm, 1559

Gemäldegalerie, Berlin (Allemagne)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 7, 6.12-14)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré ; ne jetez pas vos perles aux pourceaux, de peur qu’ils ne les piétinent, puis se retournent pour vous déchirer. « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi : voilà ce que disent la Loi et les Prophètes. « Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, il est resserré, le chemin qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui le trouvent. »


Méditation

Merveilleux tableau que celui-ci qui illustre soixante proverbes flamands ! En voici un détail : un homme donne de jolies fleurs à des cochons ! N’eût-il pas mieux fait de les offrir à se dulcinée ? Ces pauvres bêtes, même si elles méritent plus d’attention hormis celle qu’on leur porte dans l’assiette, ne doivent certainement pas goûter toute la saveur du met qu’on leur distribue. Dans l’évangile de Luc (Lc 15), ce sont des caroubes que leur donne le fils prodigue. C’est sûrement plus adéquat. Tout ça pour aller les précipiter plus tard, dans l’évangile de Marc, du haut de la falaise, parce que Légion est allé faire sa demeure dans ces innocents porcs ! Pas facile d’être un cochon (oserai-je ajouter : dans tous les sens du terme… ?) dans l’évangile !!!


Trêve de plaisanterie. La citation n’est pas bien difficile à saisir : ne donnez qu’à ceux qui sont capables d’apprécier, au risque de gaspiller votre marchandise. Jésus a raison, évidemment. Mais puis-je me permettre un petit bémol (du haut de ma superbe !) ? Si je ne fais jamais goûter un met « supérieur » à quelqu’un, comme du caviar, un homard bleu ou de la truffe noire, comment pourra-t-il apprendre à apprécier ? Si je ne sers à table que du Kiravi (quelle délicieuse marque de vin rassemblant les pires cépages de la CEE et qui, personnellement, ne me ravit pas !), comment pourra-t-il apprendre à déguster un meilleur vin ? Jésus, à Cana, n’a-t-il pas changé l’eau en un vin exquis ? En fait, ce n’est peut-être pas à Jésus que je fais le reproche, rassurez-vous. Mais à chacun d’entre-nous… Sincèrement, n’aurions-nous pas tendance à baisser les bras et à nous contenter de nous dire : ils ne sont pas capables d’apprécier, alors, évitons de leur en donner. Je ne parle pas uniquement de cuisine, mais de « toute parole qui sort de notre bouche » (Mt 4, 4), de tout geste que nous pourrions faire (cf. Mt 25). N’oublions jamais que l’élève est celui qui doit être élevé. Et que l’élite n’est pas celle qui est au-dessus des autres pour sa vaine gloire, mais celle qui, au-dessus des autres, a pour mission de les élever !


De quoi avons-nous donc peur ? Peut-être de ne pas être capables de les élever. Jésus répond (Lc 12, 12) : « Car l’Esprit Saint vous enseignera à cette heure-là ce qu’il faudra dire. » Peut-être d’être persécutés parce que nous pourrions passer pour des arrogants (il paraît qu’aujourd’hui on appela ça des « sachants » dans « l’éducation » nationale…) ? Jésus répond (Jn 15, 20) : « Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : un serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi. Si l’on a gardé ma parole, on gardera aussi la vôtre. » Peur que ce soit gâché ? Et alors ? Comme le disait le Cardinal Veuillot distribuant chaque jour des pièces aux clochards devant la cathédrale de Paris, rappelé à l’ordre par un jeune prêtre zélé lui expliquant que ces hommes empochaient l’argent pour le boire, le saint homme répliquait : « Je préfère me faire avoir dix fois que de manquer une seule fois à la charité ». Nous ne savons jamais ce que nous semons (et heureusement, ça nous évite l’orgueil). Et qui plus est, c’est souvent ce que nous n’avons pas semé qui lève ! Alors, osons !


Il n’en reste pas moins une question… Les cochons ont-ils encore faim ? Ou plus précisément, ne préfèrent-il pas le McDo à la cuisine d’Alain Ducasse ? C’est une vraie question, pas tant pour la cuisine, que pour les intelligences contemporaines…