Mardi, 14e semaine du T.O. — année impaire

Ton nom sera Israël



Le combat de Jacob

Odilon Redon (Bordeaux, 1840 - Paris, 1916)

Huile sur bois, 47 x 41 cm, 1905

Collection privée


Lecture du livre de la Genèse (Gn 32, 23-32)

Cette nuit-là, Jacob se leva, il prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants, et passa le gué du Yabboq. Il leur fit passer le torrent et fit aussi passer ce qui lui appartenait. Jacob resta seul. Or, quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. L’homme, voyant qu’il ne pouvait rien contre lui, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce combat. L’homme dit : « Lâche-moi, car l’aurore s’est levée. » Jacob répondit : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. » L’homme demanda : « Quel est ton nom ? » Il répondit : « Jacob. » Il reprit : « Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël (c’est-à-dire : Dieu lutte), parce que tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l’as emporté. » Jacob demanda : « Fais-moi connaître ton nom, je t’en prie. » Mais il répondit : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et là il le bénit. Jacob appela ce lieu Penouël (c’est-à-dire : Face de Dieu), car, disait-il, « j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve ». Au lever du soleil, il passa le torrent à Penouël. Il resta boiteux de la hanche.


Méditation

J’ai une prédilection particulière pour ce texte de la Genèse car je le choisis comme première lecture de mon ordination presbytérale. Il me semble en effet que nous passons autant de temps à lutter avec Dieu qu’avec le Diable ! Lutter avec le Diable, déjà, est une erreur, car comment pourrions-nous avoir le dessus… Thérèse de Lisieux conseillait plutôt de fuir.


Par contre, avec Dieu, c’est une autre histoire. Pas question de fuir, d’autant plus qu’il vient à nous. Quelqu’un, comme le dit le texte, qui lutte avec nous toute la nuit. C’est vrai la nuit, c’est le plus difficile : angoisses, peurs, inquiétudes dominent sur les souvenirs heureux. Mais c’est aussi la nuit que l’on rencontre Dieu, dans le silence, dans l’attente. À la suite de Jésus qui tant de fois invite ses disciples à veiller, les moines pratiquent l’agrypnie, c’est-à-dire se réveiller la nuit pour veiller, prier dans le silence, implorer et attendre la venue glorieuse du Messie. Si vous êtes insomniaque, voilà une belle discipline à s’imposer. Le chapelet orthodoxe (Le tchotki en russe : Чётки, équivalent en grec : koboskini) et sa prière lancinante (Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi pécheur) est une bonne façon de lutter avec l’ange, et contre nos démons.


Notons aussi que Dieu n’a pas toujours le dessus ! Oh, bien sûr, il pourrait l’avoir — pensez à la réponse de Jésus à Pilate (Jn 18, 36) : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Mais Dieu nous laisse libre, il ne s’impose pas. Pourtant lutter avec Dieu laisse des traces ! La hanche de Jacob en fut déboitée. Comme toutes les plaies, comme toutes les fractures, elle restera la trace d'un souvenir. Pas trop douloureux, mais qui se fera sentir aux changements de temps, spirituels j’entends ! Car nos plaies ne nous rendent pas moins beaux. Au contraire, ce sont toutes ces cicatrices qui font notre beauté, le signe de notre vie et de notre lutte.


Et quand nous commençons à lutter avec Dieu, il nous est difficile de le lâcher… Ceux qui font l’expérience de la prière, d’une vie mystique (ne soyez pas effrayés par ce mot ! La vie mystique n’est d'autre que la vie en et avec Dieu à laquelle tous nous sommes appelés), se rendent vite compte qu’ils n’arrivent plus à lâcher les moments de prière, que ce soient des temps d’union, ou de désert… Et dans cette vie spirituelle, nous aurions tendance à dire à Dieu, comme Jacob : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. »


Sa bénédiction est de nous donner un nouveau nom. Parfois, nous le connaissons, par exemple pour les religieux qui changent de nom lors de leur profession. Mais pour beaucoup, sinon tous, il ne nous sera révélé qu’au ciel. Un nom si important que Dieu lui-même l'a gravé sur sa paume (Is 49, 15-16) : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. Car je t’ai gravée sur les paumes de mes mains, j’ai toujours tes remparts devant les yeux. » Un nom inscrit dans le livre de Vie (Ap 21, 24-27) : « Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre y porteront leur gloire. Jour après jour, jamais les portes ne seront fermées, car il n’y aura plus de nuit. On apportera dans la ville la gloire et le faste des nations. Rien de souillé n’y entrera jamais, ni personne qui pratique abomination ou mensonge, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau. »