Mardi, 16e semaine du T.O. — année impaire

Qui sont mes frères ?


Le Christ devant ses apôtres

Anonyme

Manuscrit de l’Évangéliaire Siysky, 1339

Bibliothèque du Monastère Antonievo-Siysky (Russie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 12, 46-50)

En ce temps-là, comme Jésus parlait encore aux foules, voici que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là, dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus lui répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »


Méditation

Nous qui prêchons continuellement l’importance de la famille, il peut sembler gênant d’entendre une telle réponse de Jésus. Comme s’il reniait sa propre famille terrestre : sa mère qui sera avec lui du début à la fin, et ses frères (à entendre dans le sens large du terme et non comme frères de sang, à moins, comme certains exégètes le pensent, que ce soient les enfants de Joseph avant son veuvage). Nous devons supposer que Joseph est déjà retourné à la Maison du Père puisqu’il n’est plus aux côtés de Marie.


Mais, lisons bien… Que répond Jésus en montrant ses disciples : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » Être frère, ou mère de Jésus, exige de faire la volonté du Père des Cieux. Je ne sais pas ce qu’il en est pour ses éventuels frères, mais, en tous les cas, je n’ai aucun doute pour sa Mère ! Marie n’est-elle pas la première à avoir fait la volonté du Père lorsqu’elle répond à l’ange Gabriel : « Qu’il soit fait selon sa volonté, sa Parole » (Fiat) ? Plutôt que de la renier, bien avant la Croix, Jésus nous la donne donc comme Mère, comme modèle à suivre. Et, au risque d’aller plus loin que le texte, je vois dans cette main étendue sur ces disciples comme une épiclèse, un don de l’Esprit pour qu’ils aient la force de faire, comme Marie, la volonté de Dieu.


Mais quelle est donc cette volonté de Dieu pour chacun de nous ? Ne cherchons pas trop loin. Dieu n’a pas de projet qui ne soit en lien avec nos capacités. Pensez-vous qu’il demanderait à un muet de devenir prédicateur ? Si déjà nous sommes conscients des grâces, des capacités et des dons que Dieu nous a fait, nous pouvons entrevoir une première idée de sa volonté. Et si nous sommes attentifs à ce que nous disent les autres, et surtout à ce que nous dit l’Écriture, nous comprendrons. J’en veux pour exemple ce qu’écrivait Thérèse de Lisieux se demandant quelle était sa mission dans l’Église (Thérèse de l’Enfant Jésus, Lettre à sœur Marie du Sacré Cœur, Manuscrits Autobiographiques) :


À l’oraison, mes désirs me faisant souffrir un véritable martyre, j’ouvris les épîtres de saint Paul afin de chercher quelque réponse. Les chapitres 12 et 13 de la Première Epître aux Corinthiens me tombèrent sous les yeux. J’y lus, dans le premier que tous ne peuvent être apôtres, prophètes, docteurs, etc., que l’Eglise est composée de différents membres et que l’oeil ne saurait être en même temps que la main.


La réponse était claire, mais ne comblait pas mes désirs ; elle ne me donnait pas la paix. Comme Madeleine se baissant toujours auprès du tombeau vide finit par trouver ce qu’elle cherchait, ainsi, m’abaissant jusque dans les profondeurs de mon néant, je m’élevai si haut que je pus atteindre mon but. Sans me décourager, je continuai ma lecture et cette phrase me soulagea : “Recherchez avec ardeur les dons les plus parfaits, mais je vais encore vous montrer une voie plus excellente” (1Co 12,31). Et l’Apôtre explique comment tous les dons les plus parfaits ne sont rien sans l’amour. Que la charité est la voie excellente qui conduit sûrement à Dieu.


Enfin j’avais trouvé le repos. Considérant le corps mystique de l’Église, je ne m’étais reconnue dans aucun des membres décrits par saint Paul, ou plutôt je voulais me reconnaître en tous. La charité me donna la clef de ma vocation. Je compris que si l’Église avait un corps composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Église avait un cœur, et que ce cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’amour seul faisait agir les membres de l’Église, que si l’amour venait à s’éteindre, les apôtres n’annonceraient plus l’Évangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang. Je compris que l’amour renfermait toutes les vocations, que l’amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux ; en un mot, qu’il était éternel.


Alors, dans l’excès de ma joie délirante, je me suis écriée : Ô Jésus, mon amour ; ma vocation, enfin je l’ai trouvée ; ma vocation, c’est l’amour.


Oui j’ai trouvé ma place dans l’Église et cette place, ô mon Dieu, c’est vous qui me l’avez donnée. Dans le cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’amour ; ainsi je serai tout, ainsi mon rêve sera réalisé.


Et cette vocation à l’amour ne nous est-elle pas commune ? N’est-ce pas la volonté du Père qui fait de nous des frères ?