Mardi, 2e semaine du T.O. — année paire

Les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur -



L’onction de David en présence de la douceur,

Anonyme,

Enluminure du Psautier de Paris, manuscrit Grec 139 sur parchemin,

Folio 3v, 37 x 26,5 cm, milieu du Xe siècle, origine macédonienne,

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)


Lecture du premier livre de Samuel (1 S 16, 1-13)

En ces jours-là, le Seigneur dit à Samuel : « Combien de temps encore seras-tu en deuil à cause de Saül ? Je l’ai rejeté pour qu’il ne règne plus sur Israël. Prends une corne que tu rempliras d’huile, et pars ! Je t’envoie auprès de Jessé de Bethléem, car j’ai vu parmi ses fils mon roi. » Samuel répondit : « Comment faire ? Saül va le savoir, et il me tuera. » Le Seigneur reprit : « Emmène avec toi une génisse, et tu diras que tu viens offrir un sacrifice au Seigneur. Tu convoqueras Jessé au sacrifice ; je t’indiquerai moi-même ce que tu dois faire et tu me consacreras par l’onction celui que je te désignerai. » Samuel fit ce qu’avait dit le Seigneur. Quand il parvint à Bethléem, les anciens de la ville allèrent à sa rencontre en tremblant, et demandèrent : « Est-ce pour la paix que tu viens ? » Samuel répondit : « Oui, pour la paix. Je suis venu offrir un sacrifice au Seigneur. Purifiez-vous, et vous viendrez avec moi au sacrifice. » Il purifia Jessé et ses fils, et les convoqua au sacrifice. Lorsqu’ils arrivèrent et que Samuel aperçut Éliab, il se dit : « Sûrement, c’est lui le messie, lui qui recevra l’onction du Seigneur ! » Mais le Seigneur dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. » Jessé appela Abinadab et le présenta à Samuel, qui dit : « Ce n’est pas lui non plus que le Seigneur a choisi. » Jessé présenta Shamma, mais Samuel dit : « Ce n’est pas lui non plus que le Seigneur a choisi. » Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n’a choisi aucun de ceux-là. » Alors Samuel dit à Jessé : « N’as-tu pas d’autres garçons ? » Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau. » Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera pas arrivé. » Jessé le fit donc venir : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. Le Seigneur dit alors : « Lève-toi, donne-lui l’onction : c’est lui ! » Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères. L’Esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là. Quant à Samuel, il se mit en route et s’en revint à Rama.


L’enluminure


Présentation de la BNF par Christian Förstel


Parmi les livres bibliques circulant dans le Moyen Âge byzantin, le livre des Psaumes est, avec les tétraévangiles, l’un des plus diffusés : plus de 600 exemplaires en sont encore conservés de nos jours. L’un des plus remarquables est le Psautier de Paris, le manuscrit Grec 139 de la Bibliothèque nationale de France, qui date du milieu du Xe siècle.


Livre de piété personnelle par excellence, le psautier grec revêt une forme particulière, attestée dès le Ve siècle de notre ère : outre les psaumes proprement dits, il contient également les cantiques ou odes, chants présents dans d’autres livres de la Bible et qui, de par leur forme poétique, se prêtaient particulièrement à un regroupement avec les psaumes. Psaumes et cantiques sont tirés de la Septante, traduction grecque du texte hébreu élaborée à Alexandrie probablement au début du IIe siècle avant notre ère. (…) D’autres aspects de l’iconographie renforcent l’association David/empereur que devaient fortement ressentir les lecteurs contemporains du Psautier : dans la miniature représentant l’onction de David, le jeune roi est ainsi dominé par un personnage féminin nimbé qui le désigne d’un geste de sa main droite et que la légende identifie comme la Douceur (πραότης). Or on a pu montrer que la douceur était l’une des vertus associées à la figure de l’empereur dès la fin de l’Antiquité et pendant une bonne partie de l’époque byzantine.


Méditation

Pauvre Samuel ! Il est bien comme tout le monde, malgré son statut de prophète : comment pourrait-il imaginer qu’un futur roi ne soit pas un homme beau, fort, intelligent. Bref, un homme qui a de la classe, qui saura tenir son rang ! Nous sommes tous comme ça, même quand il s’agit de choisir un(e) futur(e) président(e) de la République… Mais Dieu n’a pas le même regard que nous. À la suite du texte de ce jour, saint Paul le confirmera par des mots surprenants (1 Co 1, 24-29) :

Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu.

Dieu choisit ce qu’il y a de plus fou, de moins conforme à l’image qu’on se fait de la fonction. Car il ne s’agit pas pour le Seigneur d’une question de « style » ou de « classe » comme on dit aujourd’hui, mais d’aptitude à se laisser façonner par le Seigneur. Seul celui qui a un coeur encore malléable, même si son caractère peut être difficile, seul celui qui est prêt à toutes les folies, seul celui qui garde un regard d’enfant, seul celui qui est encore capable de se laisser émouvoir, seul celui qui ne laisse pas diriger ses sentiments par la raison, seul celui-là est appelé par le Seigneur. Alors, comme le dira Dieu à Samuel, nulle question d’apparence ou de beauté, de taille ou de force. Seul le coeur, l’âme importe. N’est-ce pas ce que dira Antoine de Saint-Exupéry dans Le petit prince : « L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le coeur » ? En effet, comme le dit Paul, Dieu veut semer la confusion dans les pensées trop bien organisées, trop policées. Et ainsi éviter que l’homme ne s'enorgueillisse.


Alors, notre prophète Samuel, écoutant les recommandations déstabilisantes du Seigneur cherche et cherche encore. Il passe en revue les uns à la suite des autres les enfants de Jessé. Mais aucun ne sied au Seigneur. Pourtant, il en est encore un que l’on aurait même pas imaginer présenter au prophète : ce n’est qu’un berger, trop jeune et sûrement rustre et maladroit comme tous ceux de sa condition. Que pourrait-on espérer de lui ? Mais, comme le disait Racine : « Aux âmes bien nées, La valeur n'attend point le nombre des années ». Il peut être jeune et en même temps (comme dit Macron) sage. Et en plus, même si Dieu ne s’inquiète de la beauté et de la force de ceux qu’il appelle, il est beau ! Comme si Dieu ne devait appeler que des laiderons dont ni homme ni femme ne voudrait comme conjoint ! Il peut être de basse condition, voire de modeste extraction, et devenir le messager de Dieu, le héraut de sa Parole. Jésus lui-même n’était pas issu d’une noble famille, ni sorti d’un palais. Rappelez-vous ce que Nathanaël disait de lui (Jn 1, 46) : « Nathanaël répliqua : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » Philippe répond : « Viens, et vois. » »


Voilà tout simplement la recommandation du jour : regardez l’âme de la personne et non son apparence ou son statut ! De plus, dès que la personne choisie reçoit l’onction, tout son être en est transformé, pour ne pas dire transfiguré : « Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères. L’Esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là. » Bien sûr, certains reçoivent la vocation au sacerdoce (comme diacre, comme prêtre ou comme évêque), mais tous nous avons reçu cette même huile sainte, le Saint-Chrême, lors de notre baptême et de notre confirmation. Tous nous sommes devenus des oints, des Christ. lTous, nous avons reçu l’Esprit qui veut s’emparer de nos vies pour les mener à la joie éternelle.


Alors, regardons notre propre coeur et tentons de ne plus regimber aux appels du Seigneur. Quelles que soient le nombre de nos années, quelles que soient notre apparence ou notre beauté ! Car Dieu est venu faire sa demeure en nous (1 Tim 6, 11-12) : « Mais toi, homme de Dieu, fuis tout cela ; recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. »