Mardi, 30e semaine du T.O. — année impaire

Le levain dans la pâte -



Le levain,

Sir John Everett Millais (Southampton, 1829 - Londres, 1896),

Gravure en bois sur papier, 14 x 10,8 cm, 1864,

Tate Gallery, Londres (Royaume-Uni)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 18-21)

En ce temps-là, Jésus disait : « À quoi le règne de Dieu est-il comparable, à quoi vais-je le comparer ? Il est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et jetée dans son jardin. Elle a poussé, elle est devenue un arbre, et les oiseaux du ciel ont fait leur nid dans ses branches. » Il dit encore : « À quoi pourrai-je comparer le règne de Dieu ? Il est comparable au levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »


Méditation

Une petite et assez sombre cuisine, une femme qui pétrit la pâte et une jeune enfant qui la regarde avant d’enfourner un pain déjà prêt à cuire. Cette gravure a été reprise dans un tableau de Millais que j’ai déjà présenté (Vendredi, 11e semaine du T.O., année impaire), aquarelle de 1863 où l’on voit les Trois paraboles du Royaume : La parabole du levain, la parabole du pharisien et du publicain, la parabole du trésor caché.


Effectivement, les deux paraboles que la liturgie nous propose aujourd’hui sont assez simples à comprendre : Le Royaume des Cieux est une petite graine qui n’attend que notre bonne terre et notre entretien pour devenir un immense arbre qui tendra ses branches vers le ciel. Pourtant, la deuxième parabole est peut-être un peu plus subtile. Toutes les bonnes cuisinières le savent, pour que la pâte lève, il faut y ajouter de la levure, sinon, le pain ou la tarte seront secs comme un coup de trique ! Mais une fois que vous avez versé la levure dans la farine, comment la repérer, et encore moins la retirer du pétrin ? Impossible ! Autant nous pouvons tenir la graine de moutarde entre nos doigts, si petite soit-elle, et la voir pousser dans la terre, autant la levure nous file entre les doigts et ne distingue plus de la farine. Comment ne pas penser aux deux natures du Christ, distinctes mais inséparables. Comment pourrions-nous isoler la nature humaine de Jésus de sa nature divine ? Et pourtant, elles sont bien différentes. Un peu comme dans un tissus où le fil de trame s’entremêle au fil de chaîne, on les distingue mais on ne peut les séparer au risque de détruire la toile.


Et c’est pourquoi cette deuxième parabole me paraît à la fois plus complexe mais aussi plus enthousiasmante. Et ce, dans deux dimensions : extérieure et intérieure.


Extérieure d’abord. Car il est ici moins question de croissance comme dans la première parabole, que d’enfouissement. Si le chrétien est un levain, il doit s’enfouir dans le monde pour en faire lever la pâte. Mais que serait un tel enfouissement si le levain a perdu sa capacité de pousse, s’il a perdu sa saveur comme dans la métaphore du sel (Mt 5, 13) : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens » ? Pensons aussi au livre de l’Exode. Juste avant le départ, Dieu demande à Moïse à prendre du pain dans lequel aucun levain n’aura été mis. Il faut partir sans délai. Cela veut-il dire qu’aujourd’hui, si nous sommes le levain dans la pâte du monde, il va falloir faire preuve de patience ? Mais une trop longue patience ne risque-t-elle pas de faire perdre toutes sa force à la levure ? On peut d’autant plus se poser la question que la pastorale des années 60 a instauré cette théorie du chrétien discrètement enfoui dans la pâte du monde. Pourtant, on ne peut pas dire que les résultats soient probants : la pâte a plutôt étouffé lentement le levain… Peut-être faut-il partir sans délai de cette chausse-trappe dans laquelle nous nous sommes bêtement glissés ?! En relisant la première épître aux Corinthiens de saint Paul, on découvre la valeur souvent négative du levain (1 Co 5, 6-8) : « Vraiment, vous n’avez pas de quoi être fiers : ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. »


Alors, peut-être faut-il lire cette parabole dans son sens intérieur.


Car nous sommes la pâte que Dieu a façonnée. Et dans notre pâte humaine, il a glissé une mesure de levain que l’on pourrait appeler notre âme. Cette pâte doit lever, et même s’élever, se redresser disions-nous hier. Mais il faut être prudent car bien de faux levains peuvent avoir été subrepticement insérés dans notre humanité. Rappelez-vous ce que disait Baudelaire : « La plus grande malice du Diable est de faire croire qu’il n’existe pas ». Et cette malice peut, sans que l’on en ait conscience, être ingérée. Ne le nomme-t-on pas le Père du mensonge (Jn 8, 44) ? Celui qui peut nous faire croire qu’ingérer telle ou telle information est sans risque, de penser telle ou telle chose que le monde nous distille est sans danger pour notre foi, que prendre telle ou telle décision à l’emporte-pièce n’aura aucune conséquence… Les faux levains sont nombreux. Malheureusement, ils agissent, ils fermentent dans les cœurs et peuvent entraîner la corruption de toute la pâte, une pâte qui ne sera plus nouvelle, pain de la Pâque la plus pure, mais pain fermenté de vieux levains, pain en décomposition de notre humanité.


Le vrai levain est celui qui va non pas corrompre notre nature humaine, non pas tordre nos convictions, non pas nous faire devenir des « moutons de Panurge » de la pensée unique (si véritable pensée il y a…) mais le véritable levain de l’évangile qui va nous redresser, qui va nous élever, faire de nous des hommes droits, vrais, nobles et généreux. Des hommes et des femmes (et même des enfants) en qui on ne pourra distinguer ce qui vient de notre nature humaine et ce qui provient du levain de l’évangile, à tel point qu’ils ne feront plus qu’un. Le vrai levain de Dieu nous unifie, il fait de chacun de nous un être unifié et unique, et de tous ces êtres unifiés, un corps unique avec Dieu : « Que tous soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 21). Mais pour cela il ne faut pas étouffer le levain de notre âme. La prière, la lecture biblique, les sacrements, la foi l’espérance et la charité sont le pétrin dans lequel notre pain quotidien, notre pain suressentiel pourra pousser (on parle bien de chambre de pousse en boulangerie !) jusqu’à rejoindre Dieu, jusqu’à nourrir tous les hommes.