Mardi, 3e semaine de Pâques

Frustration ! -



Lecture du livre des Actes des Apôtres (Ac 7, 51 à 8, 1a)

En ces jours-là, Étienne disait au peuple, aux anciens et aux scribes : « Vous qui avez la nuque raide, vous dont le cœur et les oreilles sont fermés à l’Alliance, depuis toujours vous résistez à l’Esprit Saint ; vous êtes bien comme vos pères ! Y a-t-il un prophète que vos pères n’aient pas persécuté ? Ils ont même tué ceux qui annonçaient d’avance la venue du Juste, celui-là que maintenant vous venez de livrer et d’assassiner. Vous qui aviez reçu la loi sur ordre des anges, vous ne l’avez pas observée. » Ceux qui écoutaient ce discours avaient le cœur exaspéré et grinçaient des dents contre Étienne. Mais lui, rempli de l’Esprit Saint, fixait le ciel du regard : il vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite de Dieu. Il déclara : « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Alors ils poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles. Tous ensemble, ils se précipitèrent sur lui, l’entraînèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme appelé Saul. Étienne, pendant qu’on le lapidait, priait ainsi : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Puis, se mettant à genoux, il s’écria d’une voix forte : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Et, après cette parole, il s’endormit dans la mort. Quant à Saul, il approuvait ce meurtre.



La lapidation de saint Étienne

Charles Le Brun (paris, 1619 - Paris, 1690)

Huile sur toile, 400 x 312 cm, 1651

May de Notre-Dame, chapelle Saint-Éloi

Cathédrale Notre-Dame, Paris (France)


Ce qu’en dit le site de la cathédrale

Avant tout, le tableau représente le moment où Étienne est traîné hors de la ville de Jérusalem. Son martyr a supposément lieu à la Porte de Damas. On l’observe, étendu sur le sol, les bras écartés, lapidé par ses bourreaux. Alors qu’un autre groupe, assiste à la scène. Le jeune Saül fait référence à Saül de Tarse convertit sur le chemin de Damas à Jérusalem (cf La Conversion de saint Paul de 1637). Dans le ciel, des anges portent Dieu le Père et le Christ. Le Christ porte ainsi sa croix et tend la main vers le jeune martyr qui le contemple.


Le choix de l’iconographie concorde avec l’histoire de Notre-Dame, construite sur l’emplacement de l’ancienne église Saint Étienne. D’ailleurs, une des cloches de la cathédrale porte le nom de saint Étienne, en hommage au saint patron, premier diacre de la chrétienté. Peu de temps après sa réalisation, ce tableau est largement reproduit en gravure et en peinture. En effet, il s’agit de l’affirmation du pouvoir politique catholique en France.


Charles Le Brun a reçu la commande de ce May de 1647. Toutefois, lorsqu’il peint ce tableau en 1651, sa réputation est déjà solide. Grâce à Mazarin, il vient d’entrer au service de Louis XIV après avoir fondé en 1648 l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Le tableau se trouve dans la chapelle saint Éloi, patron des orfèvres, dont la corporation finance les Mays de Notre Dame. De cette manière, ils rendent hommage autant au premier martyr chrétien qu’à l’illustre artiste du roi.


À noter que le tableau fut retrouvé intact après l’incendie d’avril 2019.


L’artiste

Peintre et théoricien de l’art français, Le Brun est certainement l’artiste dominant du règne de Louis XIV. Son père, le sculpteur Nicolas Le Brun l’Aîné, l’envoie très jeune étudier sous la direction de François Perrier, puis sous celle de Simon Vouet. Le Brun copia divers tableaux à Fontainebleau et, dès l’âge de 15 ans, peignit plusieurs compositions pour le cardinal Richelieu ; Poussin, alors à Paris, les trouva intéressantes. La production de Le Brun est prolifique. Lorsqu’il ne peint pas, il produit des gravures, des dessins basés sur des doctrines et des modèles de cire. Le chancelier Séguier, qui était son fidèle protecteur, lui paya un salaire pour qu’en 1642 il puisse aller en Italie et le confia à Poussin, qui retournait à Rome. En 1646, Le Brun retourne en France et s’installe à Lyon où il produit plusieurs œuvres puis rentre à Paris avec la réputation d’un artiste accompli. Dès lors, il est submergé de commandes. En 1647, il peint le Martyre de saint André pour les orfèvres, conçu pour Notre-Dame. Le ministre des Finances Nicolas Fouquet lui confie la décoration de son château de Vaux-le-Vicomte. C’est à Vaux que Le Brun rencontre le cardinal Mazarin, qui le présente à Louis XIV et à la reine mère. En 1660, le roi qui était à Fontainebleau, lui a demandé de peindre plusieurs sujets sur l’histoire d’Alexandre. L’incendie dans la galerie de peinture du Louvre, le 6 février 1661, donne à Le Brun l’occasion d’exprimer son talent de grand décorateur. Il a conçu le plan général de la galerie d’Apollon, produisant tous les dessins pour les peintures, les sculptures et les ornements, mais il n’a peint que quatre pièces. En 1663, il fut nommé directeur des Gobelins, puis directeur de l’Académie et alla même jusqu’à fonder l’École Française de Rome en 1666. En 1679, il entreprend la peinture et la décoration de la Galerie des Glaces (Galerie des Glaces) à Versailles, une salle colossale de plus de 80 mètres sur 12. Le Brun y consacre quatre ans, peignant Louis XIV sous diverses formes en 21 tableaux et 6 bas-reliefs. Il a également décoré le Salon de la Paix à une extrémité et le Salon de la Guerre à l’autre extrémité de la galerie.


La mort de Colbert porta un terrible coup à la carrière de Le Brun. Louvois détestait tout ce que son prédécesseur avait nourri. Jusque-là, le peintre, qui régnait en maître, avait dicté toutes les règles artistiques ; pourtant, bien qu’il ait accordé une grandeur à la beauté formelle du règne de Louis XIV, il avait aussi interdit toute originalité s’écartant de l’orthodoxie définie par l’académie, et compromis l’évolution artistique nouvelle pour son époque. L’opposition silencieuse et les critiques de Louvois affectent la santé de Le Brun, probablement déjà épuisé par les efforts incessants que ces œuvres exigent. Il cessa d’aller à la Cour, malgré la faveur que le roi lui avait toujours témoignée, et ce déclin mit fin à sa vie.


Son importance dans l’histoire de l’art français est double : sa contribution à la magnificence de la Grande Manière de Louis XIV et son influence sur les fondements de l’académisme. Plusieurs des grands artistes français de la génération suivante se sont formés dans son atelier.


Ce que je vois

Une ligne horizontale invisible coupe la scène en deux, entre le monde terrestre des hommes et le monde divin. Dans ce ciel tourmenté de nuages gris et violacés, le Christ et son Père, dans le flottement d’un grand drap blanc, tel un nuage divin, se tiennent à la Croix, soutenus par des anges adolescents ailés, alors que deux putti présentent au martyr la palme et la couronne. Jésus et le Père ne regardent pas Étienne, mais les bourreaux et la foule. De leur main tendu, ils paraissent vouloir arrêter le sacrifice de l’innocent, ou se désespérer de l’attitude des hommes. Jésus est nu, ce qui permet de distinguer ses plaies, alors que le Père représenté plus en homme mûr qu’en vieillard est couvert d’une tunique violine.


Dans la partie basse, nous apercevons les murailles de Jérusalem et la porte de Damas. Ce n’est qu’une projection imaginée de l’artiste qui en fait une sorte de forteresse médiévale occidentale. Autour du martyr se forment deux groupes : à gauche les bourreaux actifs, à droite les spectateurs passifs. Les bourreaux, au nombre de cinq — auxquels s’ajoute un enfant que l’on voit de côté au premier plan — font preuve d’une rare violence. Leurs visages sont déformés par la colère et la haine ; leurs muscles sont bandés pour projeter avec le plus de force possible leur pierre. Tout n’est que déchaînement de violence, une sorte de vindicte populaire que plus rien ne peut arrêter. Même l’enfant semble se réjouir de la mort d’Étienne. Il a saisi une pierre qui paraît bien lourde pour ses bras fluets, l’obligeant à se contorsionner pour la porter. Mais malgré l’effort qu’il doit faire, un sourire s’esquisse sur ses lèvres. Ce sourire de la vengeance, de la haine, du mal que l’on distingue aussi sur les autres visages des bourreaux. On pourrait presque entendre leurs cris et leurs rires sarcastiques.


Pourtant, fixés sur l’objet de leur haine, aucun ne voit ce qui se déroule au-dessus d’eux. Ils ne suivent même pas le regard extatique du saint qui voit Dieu venir du ciel et qu’il accueille à bras ouverts. Non, les bourreaux sont obsédés par ce qu’ils estiment devoir faire (et peut-être à bon droit dans leur esprit) : donner la mort. Comment ne pas penser à ces versets du psaume 61, 2-8 :


Je n'ai de repos qu'en Dieu seul, mon salut vient de lui.
Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle : je suis inébranlable.
Combien de temps tomberez-vous sur un homme pour l'abattre, vous tous, comme un mur qui penche, une clôture qui croule ?
Détruire mon honneur est leur seule pensée : ils se plaisent à mentir. Des lèvres, ils bénissent ; au fond d'eux-mêmes, ils maudissent.
Je n'ai mon repos qu'en Dieu seul ; oui, mon espoir vient de lui.
Lui seul est mon rocher, mon salut, ma citadelle : je reste inébranlable.
Mon salut et ma gloire se trouvent près de Dieu. Chez Dieu, mon refuge, mon rocher imprenable !

Ils veulent l’abattre ! De l’autre côté, un autre groupe. Là encore, cinq personnes accompagnés d’un enfant. Une sorte de miroir de paix et d’amour face à la haine. Ils regardent la scène, attristés, démunis face à la violence. Pourquoi ne font-ils rien ? Peut-on toujours agir devant le Mal ? Thérèse de Lisieux disait qu’il valait mieux fuir, parfois. Mais eux restent. Ils supportent dans la douleur intérieure le spectacle de la souffrance extérieure. Et en les regardant, j’y vois une image, certes surprenante, d’une sorte de « Trinité terrestre » : Marie avec l’Enfant-Jésus dans les bras, Joseph derrière elle, et Jean qui prit Marie chez elle sur la demande du Christ en croix. Comme une double communion des saints : ceux qui prient avec nous dans le ciel et ceux qui prient avec nous sur terre.


Et au centre, le pauvre Étienne. Vêtu d’une longue tunique blanche, on lui a arraché son étole diaconale bleue. Il a les bras en croix, comme le Christ au Golgotha. De fait, même les paroles qu’il va prononcer (« Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » ) ressemblent aux derniers mots de Jésus : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34). De même lorsqu’Étienne clame vers le ciel : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Comment ne pas penser aux dernières paroles de Jésus : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23, 46) ?


Au fil de mes pensées


La contemplation de ce tableau fait naître en moi trois questions :

  • Pourquoi cette haine des bourreaux ?

  • Pourquoi l’autre groupe ne fait-il rien ?

  • Comment trouver un chemin aujourd’hui entre haine et abattement ?

Pourquoi cette haine ?

Dieu m’a fait la grâce de ne connaître ni haine, ni rancune. La colère, si ! Mais plutôt des orages d’été ! Ces colères comparables à des coups de tonnerre mais sans pluie. C’est parfois violent mais ça ne dure qu’un instant.


Cependant, tant dans le tableau que dans le texte des Actes, c’est ici non une colère froide, mais une haine violente qui se déchaîne, une vindicte. Je repense souvent à cette expérience vécue au Cambodge voici quelques années. Au bord de la mer, nous étions quelques occidentaux à déguster des cigales de mer au milieu d’une fête villageoise. Et les habitants méritaient leur titre de « pays du sourire ». Tout à coup est arrivé un camion débâché avec des haut-parleurs et des banderoles écrites en khmer. En quelques minutes, l’ambiance a changé. Un homme haranguait la foule avec des mots que je ne saisissais pas mais qui semblaient durs et haineux. Un ami qui comprenait la langue nous dit qu’il fallait quitter les lieux au plus vite : nous étions accusés d’être des « suppôts de l’impérialisme américain » ! Et ces hommes et femmes qui étaient tout sourire avec nous quelques instants plus tôt se muèrent en une foule compacte — comme la limaille de fer devient un seul bloc devant l’aimant — et tournèrent vers nous un seul visage agressif et méchant. Tous ces sourires étaient devenus une seule face de haine. Un seul homme, avec son microphone et ses slogans, avait réussi à créer une masse compacte de vindicte populaire. C’est certainement ainsi que se déclencha la révolution française !


Ma première réflexion est de me dire qu’en tout homme existe cette force maléfique qui peut, tel un torrent impétueux, nous entraîner vers les pires extrémités. Nul n’en est exempt... La nouvelle traduction du Notre Père me semble, à ce titre, bien plus juste. Plutôt que « ne nous soumets pas à la tentation » (qui laisserait penser que Dieu est le tentateur...), nous disons : « ne nous laisse pas entrer en tentation », autrement dit : « retiens-nous contre nous-mêmes ». Car, que nous le voulions ou non, le Malin a réussi à se faire une petite place en nos cœurs. À nous de savoir, avec la grâce de Dieu, l’enchaîner. Didier Rimbaud écrivait, dans une des hymnes du bréviaire :

Remets entre nos mains tendues
À te chercher, l'Esprit reçu de ta patience
Éclaire aussi l'envers du cœur où le péché
Revêt d'un masque de laideur ta ressemblance.

Comme pour ces bourreaux, notre visage, fait à l’image de Dieu, peut revêtir ce masque de laideur qui s’appelle le péché...


Mais quel péché ? Qu’est-ce qui peut bien provoquer en nous cette haine, cette méchanceté? Évidemment l’orgueil. Mais il me semble que l’orgueil est une forme aboutie du péché, ou pour le dire autrement, le péché par excellence. Un péché qui, lorsqu’il est ancré en nos cœurs, est plus solide qu’une moule accrochée à son rocher. Mais l’orgueil naît souvent d’autre chose. Il a une racine, un catalyseur : la frustration.

Vous savez ma dilection particulière pour l’œuvre de Georges Bernanos. Pas que pour ses romans, mais aussi pour tous ses « Écrits de combat », comme les nomme La Pléiade. Et je suis surpris, en y réfléchissant, de me rendre compte que dans toute son œuvre, il dénonce à mots couverts une odeur nauséabonde qui traverse les pages et qui peut empuantir toute vie : la frustration.


Le Larousse la définit ainsi : « État de quelqu'un qui est frustré, empêché d'atteindre un but ou de réaliser un désir ». On pourrait presque en remonter aux origines ! Adam et Ève frustrés de ne pas avoir accès à l’arbre de la définition du bien et du mal. Ève qui entendra le serpent lui mentir sur les paroles de Dieu (rappelons qu’Ève n’a pas entendu les recommandations divines, n’étant pas encore créée). Le désir naît en elle et elle ne supporte pas la frustration de ne pouvoir manger ce fruit (Gn 3, 6) :

La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea.

Dès le début, le Mal insuffle en l’homme la recherche d’un désir inaccessible et dépose en nos cœurs le germe maléfique de la frustration...


Est-ce si différent aujourd’hui ? Permettez-moi quelques exemples. N’est-ce pas la même frustration que l’on trouve dans le monde du travail quand quelqu’un cherche à obtenir un poste dont il sait pourtant au fond de lui qu’il n’est pas capable de l’assumer ? Ou lorsqu’on fait croire que tous pourront avoir le baccalauréat, et qu’ensuite ils ne peuvent suivre les études qu’on leur avait fait miroiter ? Ou que l’on imagine que tous devraient être riches comme les stars que l’on adule à la télévision ? Et même, dans notre foi, quand on met en exergue un type de sainteté comme modèle qui est pourtant inaccessible à beaucoup ?


En fait, la frustration n’est que le résultat du célèbre miroir aux alouettes. Faire miroiter... Bien sûr, certains diront que c’est pour créer en l’autre émulation et stimulation, pour l’aider à avoir confiance en lui. Certes, c’est sûrement noble. Mais on oublie une pierre d’achoppement... On ne peut s’élever qu’à partir d’une base. On ne peut poser une échelle que si l’on a un sol pour l’appuyer. On ne peut atteindre un objectif que si nous en avons les moyens. Comme le chante Jacques Brel (La quête), la seule véritable inaccessible étoile, c’est l’Amour, c’est Dieu.


Ainsi, pour dépasser notre frustration, plusieurs « techniques » sont possibles.


D’abord, psychologiquement, se connaître. Avez-vous déjà fait l’expérience de lister vos forces et vos faiblesses, vos qualités et vos défauts ? On a souvent plus tendance à allonger la liste des défauts que celle des qualités. Pourtant, inutile de s’enorgueillir de nos qualités : elles viennent rarement de nous et de nos efforts, mais plutôt de Dieu. Ce serait donc une bonne manière de lui rendre grâce pour les dons qu’il nous a faits ! Encore plus intéressant, demandez à quelqu’un qui vous connaît bien de faire cette liste pour vous. Et comparez ! Vous verrez alors que ce que nous voyons de nous n’est pas exactement ce que les autres en perçoivent. Bonne façon de se connaître sans se lamenter ni s’enorgueillir, mais simplement de prendre acte du cadeau que Dieu nous a fait. C’est avec tout cela qu’il veut nous mener vers le Royaume, pas autre chose.


Et c’est bien là le deuxième point essentiel. Savoir se contenter. Non pas se contenter par dépit, par résignation : « Bon, je n’ai que ça dans mon escarcelle, tant pis, on va faire avec ». Mais plutôt avec enthousiasme : « Wouah, j’ai reçu tout cela. C’est génial. Avec Dieu, je vais pouvoir faire de belles choses. Peut-être pas de grandes choses, mais au moins de belles choses ! » Avant de vouloir acquérir ce que je n’ai pas, si déjà j’exploitais au mieux ce que j’ai, ce serait déjà formidable. Ce serait même la première étape de la sainteté. Et même, sans parler de l’aspect matériel, si déjà nous le faisions sur l’aspect humain et spirituel. Arrêtons de nous fixer stupidement sur nos défauts et exacerbons nos qualités. De fait, plus nous développerons nos qualités, moins nous laisserons de temps à nos défauts ! Alors, la base sera solide et nous pourrons poser notre échelle pour rejoindre le niveau suivant, comme dans les jeux vidéos. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » conclue Jean de la Fontaine dans Le lion et le rat. La patience, sainte vertu, est le meilleur remède humain et spirituel contre la frustration.


En effet, nous pourrions aussi être frustrés dans la prière, déçus de ne pas obtenir de Dieu ce que nous estimons devoir recevoir. Là encore nous manquons de patience. Mais, essayons une petite analogie. Votre enfant de dix ans vient vous demander pour Noël une moto. Allez-vous lui offrir de peur de créer en lui une frustration ? J’espère que non ! Un vélo, oui, une moto, non. C’est trop tôt, il n’est pas encore apte. Il va lui falloir un peu de temps pour apprendre le code la route, être à la hauteur (même physiquement !), coordonner ses gestes, etc. Pensez-vous que Dieu fasse différemment ? Comme vous parents, il nous éduque et nous donne ce qui est à notre « hauteur ». Et Dieu, comme vous, ne veut pas vous frustrer, mais vous apprendre la patience, le courage et la motivation.


Pourtant beaucoup n’entendent pas la leçon... C’est sûrement dû aux deux dérives de notre monde post-moderne : « tout, tout de suite » et « j’y ai droit ». Pourquoi économiser pour m’acheter cette voiture alors que je peux sur internet me trouver un crédit ? Pourquoi, puisqu’il est écrit sur nos façades de mairie « Liberté, Égalité et Fraternité » n’aurais-je pas droit, moi aussi, d’être l’égal des autres et avoir l’argent, les biens ou la notoriété, les diplômes qu’on me refuse ? À l’instar de Nietzsche qui ne croyait pas que Dieu puisse exister si lui-même n’était pas Dieu (Gai savoir) ! Bref, pourquoi me contenter de ce que j’ai alors que je pourrais avoir plus, et ce immédiatement ? Mais remarquons, en ce cas, que disparaissent l’émulation, l’effort et la volonté libre... L’homme est rabaissé de l’être à son avoir. Il ne construit plus son être, il accroît son avoir. Il est ainsi plus courant de rencontrer des gens frustrés de ce qu’ils ne possèdent pas en biens que des personnes frustrées de ce qu’elles ne sont pas en être. Nous sommes plus accommodants sur ce point et trouvons tous les arguments pour justifier de ne pas être ce que nous aurions aimé devenir...


Alors, de cette frustration naît un désir irrépressible qui entraine la violence, la méchanceté et le mensonge. Et lorsque ceux-ci sont bien ancrés en nous, tout cela se transforme en un péché abouti et difficilement extirpable : l’orgueil.


Pourquoi cette frustration haineuse chez les bourreaux ? Tout simplement parce qu’ils n’acceptent pas d’être remis en cause par le discours d’Étienne. Le saint dénonce leurs erreurs et comment ils s’y sont enfermés. Et s’il le fait, c’est pour les aider à la conversion, non pour les condamner. Mais eux, pris dans la gangue de leur auto-assurance, de leur bon droit et même de leur pouvoir, ne peuvent l’accepter. Et ils recommencent ce qu’ils firent pour Jésus : il vaut mieux qu’un homme meure plutôt que n’éclate la nation. La frustration retire du cœur toute humanité, elle désincarne et nous transforme en robots de la bien-pensance, si souvent dénoncée par Bernanos.


Mais pourquoi donc le groupe d’en-face ne réagit-il pas devant une telle injustice ?


Le groupe du silence

Les Actes des Apôtres n’en dit rien. Il va me falloir combler les trous ! Le Nouveau Testament est certainement un des ouvrages qui connaît le mieux le cœur humain. Essayer de le déchiffrer avec ce prisme évite bien des erreurs.


Mais je repense d’abord à un épisode de Kaamelott ! Arthur, Léodagan et Boort sont envoyés par la Dame du Lac dans un labyrinthe pour y occire un géant à deux têtes. Après avoir marché longuement, leur quête infructueuse les remet en cause. Et encore plus lorsque le roi leur avoue que la fée n’a promis aucune récompense sonnante et trébuchante à l’issue. Les réactions sont intéressantes : Arthur veut continuer pour la gloire (motivation), Léodagan est prêt à faire demi-tour puisqu’il n’y a pas de trésor à la clé (stimulation) et Boort veut rentrer par peur de la mort (abattement). Un chevalier, un frustré et un couard !


Comment qualifier le groupe de droite ? Des couards puisqu’ils ne font rien ? Je ne sais pas. Mais, comment on vient de me le rappeler, on trouve une clé dans le film Mission. À la fin du film, les deux héros adoptent une attitude différente devant l’attaque des soldats. L’un veut protéger les indiens en prenant les armes, l’autre en les emmenant devant le feu guerrier en tenant en main le Saint-Sacrement. Quelle est la bonne attitude ? Et l’une et l’autre ! Et ce pour deux raisons.


La première est que Dieu nous appelle à des actes en fonction de ce que nous sommes. L’un a le courage des armes face à l’ennemi. L’autre le courage de la foi. Faut-il les opposer ? Certes non. Ou alors ce serait nier ce que Paul écrivait dans la lettre aux Corinthiens (1 Co 12, 27-31) :

Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps. Parmi ceux que Dieu a placés ainsi dans l’Église, il y a premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement ceux qui ont charge d’enseigner ; ensuite, il y a les miracles, puis les dons de guérison, d’assistance, de gouvernement, le don de parler diverses langues mystérieuses. Tout le monde évidemment n’est pas apôtre, tout le monde n’est pas prophète, ni chargé d’enseigner ; tout le monde n’a pas à faire des miracles, à guérir, à dire des paroles mystérieuses, ou à les interpréter. Recherchez donc avec ardeur les dons les plus grands.

Nous avons chacun un rôle à jouer, à notre mesure, en fonction des charismes que Dieu nous a donnés.


La seconde raison, qui rejoint notre tableau, est de prendre la mesure de celui qui est en face de nous. Quand il peut encore écouter, essayons de lui faire entendre raison, ou au moins nos arguments. C’est ce que fit Étienne, mais aussi le Christ devant le Grand-prêtre, même s’il en fut giflé (Jn 18, 19-23) :

Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement. Jésus lui répondit : « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement. J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai jamais parlé en cachette. Pourquoi m’interroges-tu ? Ce que je leur ai dit, demande-le à ceux qui m’ont entendu. Eux savent ce que j’ai dit. » À ces mots, un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle en disant : « C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! » Jésus lui répliqua : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »

La discussion semblait encore possible, du moins un minimum d’argumentation. Puis, une fois giflé, Jésus s’enferma dans le silence, même devant Pilate. Non qu’il renonce, mais parce que leurs oreilles sont devenues bouchées par leur orgueil. De la frustration, il sont tombés dans l’orgueil. Ils ne peuvent plus rien entendre, ni écouter et encore moins accepter. Alors, quelle autre attitude adopter que celle du silence, de se remettre entre les mains de Dieu ? Peut-être est-ce ce qui explique la passivité de ce groupe.


Pourtant, Étienne est au centre...


Un chemin ?

Étienne, tel le Christ en croix, nous montre le chemin possible entre la haine et l’abattement, entre la frustration et le découragement. Un chemin qui mène vers le ciel, car il est le seul à le regarder. Les deux autres groupes ont les yeux fixés sur la terre et aucun d’eux ne voit le Royaume au-dessus. Ce chemin tient en trois phrases prononcées par le martyr :

  • « Voici que je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. »

  • « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. »

  • « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. »

Le premier chemin est de se plonger dans le regard de Dieu. Car le visage de Jésus est le miroir de notre âme et permet ainsi de nous trouver en le trouvant.


Le second est de se confier au Seigneur. Comme le dit le psaume, il prendra soin de nous.


Le troisième est de choisir, plutôt que le chemin de la haine ou celui de l’abattement, le chemin du pardon. Il est le seul qui guérisse et mon âme et celle des autres !


J’arrête là, j’ai déjà été trop long !!!