Mardi, 4e semaine du T.O. — année paire

Vive la calvitie !



La fin d’Absalom,

Julius Schnorr von Carolsfeld (Leipzig, 1794 - Dresde, 1872),

Xylographie sur papier, 30.0 x 26.0 cm, 1850,

Galerie Napoléon, Paris (France)


Lecture du deuxième livre de Samuel (2 S 18, 9-10.14b.24-25a.30 à 19, 4)

En ces jours-là, dans sa fuite, Absalom se retrouva par hasard en face des serviteurs de David. Il montait un mulet, et le mulet s’engagea sous la ramure d’un grand térébinthe. La tête d’Absalom se prit dans les branches, et il resta entre ciel et terre, tandis que le mulet qui était sous lui continuait d’avancer. Quelqu’un l’aperçut et avertit Joab : « Je viens de voir Absalom suspendu dans un térébinthe. » Joab se saisit de trois épieux qu’il planta dans le cœur d’Absalom. David était assis à l’intérieur de la double porte de la ville. Un guetteur allait et venait sur la terrasse de la porte, au-dessus du rempart ; comme il regardait au loin, il aperçut un homme seul qui courait. Le guetteur cria pour avertir le roi, et le roi dit : « S’il est seul, c’est qu’il a une bonne nouvelle à nous annoncer. » Le roi lui dit : « Écarte-toi et tiens-toi là. » Il s’écarta et attendit. Alors arriva l’Éthiopien, qui déclara : « Bonne nouvelle pour mon seigneur le roi ! Le Seigneur t’a rendu justice aujourd’hui, en t’arrachant aux mains de tous ceux qui se dressaient contre toi. » Le roi demanda : « Le jeune Absalom est-il en bonne santé ? » Et l’Éthiopien répondit : « Qu’ils aient le sort de ce jeune homme, les ennemis de mon seigneur le roi, et tous ceux qui se sont dressés contre toi pour le mal ! » Alors le roi fut bouleversé, il monta dans la salle au-dessus de la porte, et il se mit à pleurer. Tout en marchant, il disait : « Mon fils Absalom ! mon fils ! mon fils Absalom ! Pourquoi ne suis-je pas mort à ta place ? Absalom, mon fils ! mon fils ! » On alla prévenir Joab : « Voici que le roi pleure : il est en deuil d’Absalom. » La victoire, ce jour-là, se changea en deuil pour toute l’armée, car elle apprit ce jour-là que le roi était dans l’affliction à cause de son fils. Et ce jour-là, l’armée rentra dans la ville à la dérobée, comme se dérobe une armée qui s’est couverte de honte en fuyant durant la bataille.


Méditation

La tradition, et surtout la Bible, nous rapporte que le bel Absalom bénéficiait d’une pousse capillaire exceptionnelle (2 S 14, 25-26) : « Il n’y avait pas dans tout Israël un homme aussi beau qu’Absalom, ni plus admiré que lui. De la plante des pieds au sommet de la tête, on ne trouvait en lui aucun défaut. Quand il se faisait raser la tête – à la fin de chaque année, sa chevelure devenant trop lourde, il devait la faire raser –, il pesait sa chevelure. Son poids atteignait deux cents sicles, selon la mesure royale ! »


Croyez-moi, ça fait rêver ! Sissi, la célèbre impératrice d’Autriche, est peut-être la seule qui aurait pu rivaliser. Pourtant, la beauté et l’importance de sa chevelure n’empêcheront pas l’échauffement de son esprit… D’abord, il veut venger sa soeur violée par son frère Amnon, et le fait tuer. Ce qui qui lui vaudra trois ans d’exil. Puis de retour, le voilà qui fomente une révolte espérant obtenir un trône qu’il croyait voir s’échapper au profit de son frère Salomon, alors qu’il était devenu l’aîné, et donc le prétendant. Ses projets eurent l’heur de plaire au peuple qui s’empresse de venir grossir ses troupes. Le pauvre roi David se retrouve seul, simplement protégé par quelques mercenaires crétois. C’est à son tour de prendre la fuite devant son fils Absalom. Et ce dernier arrive à Jérusalem où sont restés les prêtres, ne voulant abandonner le Temple. Mais eux aussi sont malins (mais si, mais si) et jouent sur les deux tableaux : ils renseignent discrètement David sur les événements dans la capitale et négocient en même temps une trêve. David se voit contraint, devant les forces ennemies grossissantes, de fuir au-delà du Jourdain. Et c’est là, dans une forêt qui jouxte le repaire du roi, que se déroulera le drame conté aujourd’hui.


Joab, général brillant du roi David, parvint à mettre en déroute l’armée d’Absalom. Et même si David avait demandé d’épargner son fils Absalom, le général quelque peu buté et ne suivant que les règles militaires sans aucun esprit de compassion, donna trois coups de lance dans le corps du pauvre Absalom coincé dans les térébinthes. Car la superbe coiffure du jeune homme lui fut fatale. Imaginez-le comme ses afro-américains des années « Harlem » (ici Billy Prreston en 1974) :



Et voici ce qu’est un térébinthe (pour être plus juste, un pistachier-térébinthe) :



Notez d’abord la similitude des formes ! Mais surtout, imaginez-vous avec une telle chevelure, arrivant au grand galop sous cet arbre : on comprend que les noeuds se fassent ! Et Joab, tel Alexandre devant le noeud Gordien, ne voit d’autre solution que de ficher sa lance dans le corps de son ennemi.


Quant à David, il attend, impatient et anxieux, sur les remparts de la ville où il a trouvé refuge. Il arpente le long du mur, surveillant la plaine. Deux soucis l’angoissent : la victoire de ses armées menées par le général, et la survie de son fils. Un premier messager arrive : c’est la victoire ! Mais à la question du roi sur le devenir d’Absalom, sa joie s’efface aussitôt pour laisser place à la douleur d’avoir perdu son fils. Il part s’enfermer dans sa chambre et pleure tout son saoul. Joab revient à la ville, tout auréolé de sa victoire et s’attend à recevoir du roi des félicitations bien méritées. Il n’en sera rien… Et il comprend que les lamentations du roi sont dues à son geste trop téméraire. Et l’armée victorieuse reviendra en ville… la queue entre les pattes !


Très souvent, nous ne prêchons que sur les textes d’évangile, parfois sur les lettres de saint Paul. Mais nous ne nous arrêtons que rarement sur les épisodes du Premier Testament, hormis quelques passages « mythiques » souvent tirés de la Genèse. Ou alors, ce sera simplement un verset extrait ici ou là. Ne serions-nous pas coupables d’hérésie ? Un peu de marcionisme ? Voici ce qu’en dit le Petit lexique des hérésies chrétiennes de Michel Théron (éditions Albin Michel, 2005) :


Pour Marcion, il y avait un abîme entre le Dieu de l'Ancien Testament, colérique et jaloux, et celui du Nouveau, manifesté par Jésus-Christ, Dieu d'amour et de pardon. Marcion reprenait à son compte cette parole de l'évangile, selon laquelle on ne déchire pas d'un habit neuf un morceau pour le mettre à un vieil habit, pas plus qu'on ne met du vin nouveau dans de vieilles outres. Il voulait donc avant tout une rupture avec la tradition juive : ainsi dans le texte eucharistique lucanien sur l'« alliance nouvelle » (kainè diathèkè, 22/20), il supprime tout simplement le mot « nouvelle » (kainè), car ce serait reconnaître à l'ancienne quelque valeur. L'Église romaine, elle, a toujours maintenu le lien entre l'Ancien Testament et le Nouveau (ou l'Ancienne Alliance et la Nouvelle : gr. Diathèkè, lat. Vulgate : Testamentum).

Ainsi, le marcionisme consiste à considérer le Premier Testament (volontairement, je n’utilise pas le mot « Ancien ») comme dépassé et à ne plus s’y référer : seul le « Nouveau » Testament a de la valeur. Bien sûr, nous n’en sommes pas là. Pourtant, amusez-vous à ce petit exercice simple : combien d’homélies avaient vous entendues basées sur un texte du Premier Testament (alors que le Concile Vatican II a réformé le cycle des lectures pour nous ouvrir à plus de textes bibliques) ? Et dans nos programmes de catéchèse, combien s’appuient réellement sur de tels textes ? En fait, hormis la Création, le passage de la Mer Rouge et les épisodes du désert, quelques passages de l’histoire de David, d’autres d’Élie et, éventuellement Jonas, ils sont rares. Pourtant les 4/5 des pages de notre Bible sont celles du Premier Testament… Ne pourrait-on rien en tirer ? Faut-il le voir simplement comme le recueil de textes mythiques, pour ne pas dire mythologiques ? Ou faudrait-il céder à la mode contemporaine de la « Cancel Culture » et retirer ces textes de notre substrat scripturaire car trop sanguinolents ou violents (déjà, dans notre bréviaire, beaucoup de versets de psaumes sont mis entre parenthèses car ils ont semblé trop contraires au « Dieu d’amour »). Ce serait alors nous ériger en censeurs de la Parole divine ! Mais qui suis-je pour interdire Dieu de dire ceci ou cela, ou de refuser que tel ou tel verset soit ou non inspiré ? Dieu nous a fait à son image, et nous, nous voulons le refaire à notre image, tel que nous aimerions qu’il soit ! Vous allez vous dire que j’exagère encore. Peut-être. Mais ça vaut quand même le coup de se poser la question…


Donc, après cette digression, j'en reviens à la leçon de mon texte. Car il y a bien une leçon à en tirer. Personnellement, j’y vois plusieurs messages :

  • En premier lieu, ce n'est pas si mal d'être chauve ! Ça évite ce genre de désagrément, et ça facilite le refroidissement du cerveau !

  • D’abord, évitons la colère qui est toujours mauvaise conseillère, telle celle d’Absalom qui tue son frère et réfléchit ensuite.

  • Ensuite, réfléchir avant d’agir : si Absalom avait demandé à son père ce qu’il en était de son avenir, peut-être David l’eut-il rassuré en lui promettant le trône ? Bien des drames auraient été évités.

  • Avec un petit anachronisme, Absalom et David auraient dû écouter saint Paul (Ep 4, 26) : « Si vous êtes en colère, ne tombez pas dans le péché ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère. » Une bonne explication aurait aplani bien des montagnes d’orgueil. Et sans cette colère, ils auraient pu se réconcilier et non pas pleurer, bien trop tard sur la disparition d’un fils aimé. Peut-être nous rappellent-ils qu’il ne faut jamais rester sur une colère : la mort de l’un ou de l’autre empêchera toute réconciliation et fera naître un sentiment de culpabilité et de remord qui nous rongera jusque’à notre dernière heure…

  • Et enfin, l’attitude de Joab. Bon stratège certes ; militaire sûrement vaillant. Mais peut-être un peu borné ! Ou du moins, s’en tenant au respect des procédures sans y mettre une once d’humanité. C’est un ennemi, donc je le tue ! En fait, aujourd’hui encore, ce sont les « process » (c’est tellement mieux d’utiliser le mot anglais, comme si ça nous dédouanait de toute responsabilité) qui nous tuent !

  • Ne serait-il pas judicieux de réentendre ce que nous saisit saint Paul (2 Co 5, 17-20) :

Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui : il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu.