Mardi, 5e semaine du T.O. — année paire

« C’est ici que sera mon Nom » -



Salomon priant dans le Temple,

Anonyme,

Enluminure de la Bible de Manierus, ms 0010, folio 022, vers 1185-1195,

Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris (France)


Lecture du premier livre des Rois (1 R 8, 22-23.27-30)

En ces jours-là, lors de la consécration du Temple, Salomon se plaça devant l’autel du Seigneur, en face de toute l’assemblée d’Israël ; il étendit les mains vers le ciel et fit cette prière : « Seigneur, Dieu d’Israël, il n’y a pas de Dieu comme toi, ni là-haut dans les cieux, ni sur la terre ici-bas ; car tu gardes ton Alliance et ta fidélité envers tes serviteurs, quand ils marchent devant toi de tout leur cœur. Est-ce que, vraiment, Dieu habiterait sur la terre ? Les cieux et les hauteurs des cieux ne peuvent te contenir : encore moins cette Maison que j’ai bâtie ! Sois attentif à la prière et à la supplication de ton serviteur. Écoute, Seigneur mon Dieu, la prière et le cri qu’il lance aujourd’hui vers toi. Que tes yeux soient ouverts nuit et jour sur cette Maison, sur ce lieu dont tu as dit : “C’est ici que sera mon nom.” Écoute donc la prière que ton serviteur fera en ce lieu. Écoute la supplication de ton serviteur et de ton peuple Israël, lorsqu’ils prieront en ce lieu. Toi, dans les cieux où tu habites, écoute et pardonne. »


Méditation

Salomon semble faire preuve d’une profonde lucidité théologique et spirituelle. Il vient de faire construite le Temple de Jérusalem. Il l’a embelli de soieries, d’or, de bois de cèdre, d’objets liturgiques précieux. Il vient d’y faire entrer l’Arche sur laquelle repose la nuée. Il demande aux prêtres d’établir un culte perpétuel. Bref, il pourrait se reposer de son travail et se dire qu’il a mené sa tâche jusqu’au bout. Pourtant, priant dans le Temple, il comprend. Il comprend qu’il ne peut enfermer Dieu et laisser maintenant les choses suivre leur cours ; un peu comme si après avoir construit ses greniers, on pouvait prendre du bon temps, l’avenir étant assuré. Jésus l’explique bien (Lc 12, 16-21) :

Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : “Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.” Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.” Mais Dieu lui dit : “Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?” Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

On ne peut pas se reposer véritablement sur cette terre ! Même si nous avons droit à quelque moment de repos (c’est bien l’ordre donné par Dieu : le shabbat, Ex 20,10), nous ne pouvons croire que nous sommes définitivement arrivés. Comme le peuple hébreu, nous sommes continuellement en pèlerinage dans le désert de nos vies, assoiffés de rencontrer Dieu (Ps 41, 2) : « Comme un cerf altéré cherche l'eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. »


Salomon l’a compris. Ce n’est pas parce qu’il a édifié un Temple, si beau soit-il, comme demeure pour Dieu, que son chemin est terminé. Car le chemin appelle la marche : « car tu gardes ton Alliance et ta fidélité envers tes serviteurs, quand ils marchent devant toi de tout leur cœur. » Et si nous sommes appelés à marcher (n’est-ce pas le sens profond de notre vocation baptismale ?), c’est que notre Dieu lui-même ne s’installe pas, il parcourt toute la terre (Ps 147, 15) : « Il envoie sa parole sur la terre : rapide, son verbe la parcourt. » Le Père Sevin disait « qu’un scout campe et décampe » !


Alors, me direz-vous, à quoi sert ce Temple s’il ne peut contenir Dieu ? À quoi servent nos églises si Dieu n’y résident pas totalement ? Pour répondre, nous pourrions nous plonger dans les nombreuses controverses théologiques qui parsèment l’histoire de l’Église d’Occident et d’Orient. Mais peut-être serait-il bon d’utiliser une image : celle du soleil. Notre Dieu n’est-il pas notre soleil (Ps 83, 12) : « Le Seigneur Dieu est un soleil, il est un bouclier » ? Et les rayons du soleil proviennent de lui, sont le fruit de l’énergie solaire, mais ne sont pas le soleil. Nul d’entre-nous, pauvres créatures humaines, ne pourrons demeurer sur et dans le soleil. Mais tous nous profitons de son énergie, de ses rayons. Ils nous prouvent son existence, ils nous chauffent, ils nous éclairent, ils nous laissent entrevoir son essence, mais jamais nous ne pourrons la partager, seulement en profiter.


Et vous le savez, surtout dans nos régions où les rayons solaires se font plutôt rares, il est bon parfois de faire de vraies héliothérapies ! Même à travers les nuages de nos vies, nous masquant le soleil divin, l’énergie de Dieu passe. Mais dans le Temple, dans l’Église, le soleil brille avec plus d’ardeur, plus d’énergie. Les artistes, dès l’époque du haut moyen-âge l’avaient compris en réalisant des vitraux qui laissent passer la lumière solaire, mais en plus, lui donne une couleur, une vie, et même éclairent les scènes de la Parole de Dieu ou de la vie des saints. Ce n’est que dans l’église que les vitraux prennent vie. À l’extérieur, il sont gris. Car c’est dans l’Église que l’énergie du soleil de Dieu donne toute sa puissance. En aparté, je m’élève ainsi sur cette manie que l’on a depuis quelques années de mettre des spots à l’intérieur des églises pour que, la nuit, les gens voient les vitraux de l’extérieur : tout le sens spirituel en est inversé.


L’Église, en tant que Corps du Christ, mais aussi en tant que bâtiment, est le lieu de notre héliothérapie spirituelle. Oh, je sais, parfois des vitraux sont cassés ou sales, ou l’édifice n’est pas aéré, voire sans entretien. Il n’empêche que ça reste la demeure de Dieu, là où il nous diffuse excellemment ses énergies. « Écoute, Seigneur mon Dieu, la prière et le cri qu’il lance aujourd’hui vers toi. Que tes yeux soient ouverts nuit et jour sur cette Maison, sur ce lieu dont tu as dit : “C’est ici que sera mon nom.” Écoute donc la prière que ton serviteur fera en ce lieu. Écoute la supplication de ton serviteur et de ton peuple Israël, lorsqu’ils prieront en ce lieu. » dit Salomon. Si en entrant dans une église, je reçois avec force cette énergie divine, l’église est aussi cet « accélérateur de particules » qui dynamise ma prière vers le Créateur. C’est là que Dieu reçoit mieux notre prière parce que c’est là qu’il se donne à nous et que, nous, nous lui rendons grâce (eucharistie).


Pour terminer, j’aimerais aborder un point souvent débattu : faut-il tant de richesses dans nos églises ? Je me rends compte que certains prêtres (mais aussi des fidèles) préféraient célébrer la messe dans une salle fonctionnelle plutôt que dans leur église romane (trop sombre), ou dans une cathédrale gothique (trop impressionnante), ou dans un édifice baroque (trop chargé), voire dans une petite église de campagne (trop encombrée). Et, à leurs yeux, les oeuvres d’art, immobilières ou mobilières, sont peut-être des témoins d’un passé révolu, mais n’ont qu’une fonction décorative. Alors qu’aujourd’hui, le maître-mot est transparence, pour ne pas dire dépouillement. Il suffit de voir les constructions d’églises ou de cathédrales des dernières années.


Pourquoi pas. Mais préférez-vous vivre dans une chambre d’hôtel identique en tout pays, ou dans un hôtel de charme ? Allez-vous faire votre déclaration d’amour dans un Formule 1 ou dans un Relais et châteaux (si vous pouvez vous le payer !) ? Et chez vous, allez-vous mettre au rebut tous les objets transmis de votre famille pour les remplacer par des meubles Ikea ? Ne mettez-vous pas de fleurs dans la chambre où vous recevez vos amis ? Ne nous y trompons pas, nous avons besoin d’un cadre pour faire fleurir notre âme. Le décor de l’église (qui n’est pas pour autant une décoration) aide à la respiration de notre âme. Le décor est au service de l’acte liturgique : il rappelle ce qui s’est déroulé (pensez aux odeurs d’encens et de cierges), il actualise et éclaire ce qui se passe dans la liturgie (et il est bien dommage que l’on n’utilise pas plus les oeuvres d’art pour prêcher, par exemple), il annonce et prépare ce que nous allons vivre (comme la représentation des Jugements derniers ou de la dormition de la Vierge). Bref, le décor respire notre âme et nous aide à recevoir la respiration de Dieu. Je vous mets au défi de trouver une telle respiration dans une salle des fêtes ! Allez respirer avec Dieu dans votre église.