Mardi, 6e semaine du T.O. — année paire

Je résiste à tout sauf à la tentation (Oscar Wilde) -



La tentation du capitaine Haddock,

Georges Rémi dit Hergé (Etterbeek, 1907 - Woluwe-Saint-Lambert, 1983),

Tintin et Milou, « Coke en stock », page 42,

Éditions Casterman, 1956


Lecture de la lettre de saint Jacques (Jc 1, 12-18)

Heureux l’homme qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, sa valeur une fois vérifiée, il recevra la couronne de la vie promise à ceux qui aiment Dieu. Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit. Puis la convoitise conçoit et enfante le péché, et le péché, arrivé à son terme, engendre la mort. Ne vous y trompez pas, mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures.


Méditation8

Il est important de commencer par préciser un mot de vocabulaire (au risque de faire prétentieux, une fois de plus !) : en grec, le mot Peirasmos (πειρασμός) peut se traduire de deux façons différentes suivant le contexte : épreuve ou tentation. Et c’est ce même mot qui est utilisé tout au long du texte de Jacques que nous venons de lire. Mais il est traduit dans le premier verset par le terme « épreuve » puis ensuite tentation. Alors, comment comprendre ces deux mots ?


L’épreuve est un obstacle que nous devons vaincre pour en obtenir un bien. Par exemple, votre enfant comment à faire du vélo avec les deux petites roulettes sur les côtés. Lorsque vous allez lui ôter, il risque de tomber, de s’écorcher les genoux, voire de se décourager. C’est pour lui une véritable épreuve. Mais vous le lâchez pas ! Comme le dit Jacques : « Heureux l’homme qui supporte l’épreuve avec persévérance ». En effet, vous savez que s’il vainc cette difficulté, il saura faire du vélo comme un adulte. C’est donc pour son bien que vous lui imposer cette épreuve. Et en supportant l’épreuve, on grandit et l’on est fier d’avoir triomphé de cette difficulté. L’épreuve n’est pas un plaisir, mais elle nous donne, une fois vaincue, de goûter à la joie profonde.


La tentation, nous pourrions dire que c’est l’inverse. En fait, en elle-même elle ne paraît pas difficile. Au contraire, elle est souvent source de plaisir. Et même si nous savons que ce plaisir n’est qu’éphémère, voire dangereux, il nous attire. L’épreuve est de résister à un plaisir attendu. Alors, nous nous trouvons toutes les excuses, jusqu’au plus fallacieuses : « J’en ai besoin », « Il n’y a pas de mal à se faire du bien », « Si Dieu m’a fait comme ça, c’est de sa faute », « Et puis, je ne fais de mal à personne », « Il n’y a pas péril en la demeure : je m’arrête quand je veux »… Je pourrai allonger la liste (je parle d’expérience !). Si je cède aux sirènes (non pas celles des pompiers, mais celles qui voulurent séduire Ulysse et ses compagnons), alors, oui, je bénéficierai d’un plaisir rapide et peut-être même grisant. Mais, sur le coup, je ne me rends pas compte que je suis de plus en plus habité par une sorte d’hubris. Comme le précise le dictionnaire Larousse, l’hubris est :

  • 1. Chez les Grecs, tout ce qui, dans la conduite de l'homme, est considéré par les dieux comme démesure, orgueil, et devant appeler leur vengeance.

  • 2. Littéraire. Outrance dans le comportement inspirée par l’orgueil ; démesure.

Ce que je croyais maîtriser et mesurer devient démesure. Aujourd’hui, on a traduit cette attitude par le mot addiction. La tentation du péché peut devenir une addiction. Regardez le capitaine Haddock. Il croit (ou veut croire) qu’une seule gorgée suffira ; mais au fond de lui-même, il sait bien qu’il boira toute la bouteille. Et qu’il en sera malade physiquement, mais aussi psychologiquement le lendemain. De fait, ce plaisir fugace ne nous fait pas grandir, bien au contraire, elle nous abaisse au rang d’une bête sans cervelle. Et en plus, elle ne nous offre aucune joie, mais un vrai malaise intérieur.


L’épreuve fait grandir, la tentation fait mourir. L’épreuve débouche sur un bien pour l’homme, la tentation n’est que le masque attirant du Malin. Saint Jacques nous le dit clairement. Et il précise un point important : Dieu ne tente pas ! Réjouissons-nous d’une meilleure traduction du Notre Père. En latin, le texte dit : « Et ne non inducas in tentationem », et en grec « καὶ μὴ εἰσενέγκῃς ἡμᾶς εἰς πειρασμόν ». Les traductions ont d’abord été, si l’on suit la traduction latine : ne nous induis pas en tentation. Induire n’est pas conduire (vous le savez avec vos plaques de cuisson à induction), mais il laisse entendre que Dieu, même si c’est de façon passive, nous lasserai tomber dans la tentation, ce qui laisserait encore plus entendre que Dieu tenterait, même passivement, et que nous, sans grande force morale, nous nous laisserions tenter. Bref, Dieu tente discrètement, et nous, nous sommes à moitié responsable car faibles. Mais surtout, cela voudrait dire que Dieu est tentateur, et ce mot est celui qui est associé au serpent de la Genèse… Dieu peut nous mettre à l’épreuve, pour notre bien, mais pas nous tenter.


Alors, que dire de la nouvelle traduction : « ne nous laisse pas entrer en tentation » ? Elle semble plus juste. C’est nous qui avançons vers le Mal et demandons à Dieu son aide pour ne pas céder, et surtout ne pas mettre notre doigt (c’est le sens du verbe ‘entrer’) dans l’engrenage, sachant que tout notre corps y sera happé. Les orthodoxes ont fait le choix d’une autre traduction (que nous avons parfois utilisée dans la sphère catholique) : « ne nous laisse pas succomber à la tentation ». Elle me semble tout aussi juste, même si elle laisse penser à un combat manichéen entre le diable et Dieu, à l’image des deux petits personnages qui combattent au-dessus du capitaine Haddock.


Il est vrai que la vie, tant humaine que spirituelle, est un vrai combat. Combat contre le Mal, combat contre la tentation, combat aussi contre les problèmes qui nous dépassent comme la maladie ou la mort. Et dépassés par ce combat, nous sentant trop faible, manquant souvent de courage et d’énergie, nous cherchons un bouc-émissaire pour justifier notre apathie. Parfois, un peu rapidement, nous désignons le diable comme notre adversaire. C’est parfois vrai, parfois faux. Vrai quand il s’attaque à notre caractère, à l’image que nous avons de nous-mêmes, en fait quand il nous divise ; et c’est le bien le sens étymologique du mot diable : celui qui crée la division (διάβολος) et nous empêche de trouver notre unité symbolique (σύμβολον : ce qui nous unit). Le psaume 85, 11 demandait à Dieu : « unifie mon coeur pour qu'il craigne ton nom ». Il est vrai que la présence du Malin est souvent difficile à discerner, Baudelaire nous avait prévenu : « La plus grande malice du diable est de faire croire qu'il n’existe pas » ! Mais il n’est pas toujours la raison ou l’origine de nos problèmes (ni Dieu lui-même). Est-ce le diable qui nous envoie la maladie, ou notre manque d’hygiène, par exemple ? Comme nous pourrions dire : est-ce Dieu qui nous envoie les guerres ? Ou l’orgueil et l’arrogance des hommes ? Ne mettons pas le diable à toutes les sauces de nos problèmes ! Mais n’y mettons pas non plus Dieu. Dieu est un Père, et comme tous les pères il veut voir grandir ses enfants en leur laissant de plus en plus d’autonomie. Comme un père, il nous fait confiance. C’est ce que nous a dit saint Jacques :

Ne vous y trompez pas, mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures.

Et donc, à nous aujourd’hui d’apprendre à recevoir les dons de Dieu qui nous font grandir, à nous de résister à la tentation d’un plaisir qui pourrait nous faire chuter. Le plaisir en soi n’est certainement pas un mal, une fois qu’il est maîtrisé et qu’il mène au bien.


Comment combattre ?


1- PRIER ET PARTICIPER AUX SACREMENTS. Lc 22, 39-40 : « Jésus sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé en ce lieu, il leur dit : « Priez, pour ne pas entrer en tentation. »


2- LIRE LA PAROLE DE DIEU. Lc 4, 1-4 : « Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »


3- S’ÉLOIGNER DES SOURCES DE TENTATION. Jc 1, 14 : « Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit. » Mc 9, 47 : « Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux. »


4- ÊTRE REDEVABLE AUX AUTRES ET À DIEU. Jc 5, 16 : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres afin d’être guéris. La supplication du juste agit avec beaucoup de force. » Ec 4, 9-10 : « Mieux vaut être deux qu’un seul : le salaire de leur peine sera meilleur. S’ils tombent, l’un relève l’autre. Malheur à l’homme seul : s’il tombe, personne ne le relève. »


5- RÉSISTER, TENIR ET DURER. 1 Co 10-13 : « L’épreuve qui vous a atteints n’a pas dépassé la mesure humaine. Dieu est fidèle : il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces. Mais avec l’épreuve il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. »


Une prière de Ronald Barakat


Sauve-moi, ô mon Sauveur, Toi qui as sauvé mon âme, Sauve ma chair de la flamme Qui me gâche ta Saveur !


Sauve-moi des tentations ; Chasse de moi les pensées Perverses et insensées, D’un souffle de ta Passion !


Lave-moi de ton saint Sang Qui féconde le calvaire, Et viens revêtir ma terre De tes Lambeaux si décents !


Que ta Chair au goût du Pain Engloutisse mon écharde Qui me saigne et qui s’attarde ; Que de ton seul Pain j’aie faim !


Que j’aie soif de ton seul Vin ! Que je boive à ton calice L’élixir du sacrifice Qui m’associe au Divin !


Détourne l’esprit malsain Et les tendances malignes, Et fais-moi suivre les lignes Tracées par ton Esprit saint.


Bénis, Seigneur, mon action, Rassure-moi dans ma tâche, Qu’aucune épreuve n’entache Mon office ou ma mission.


Aide donc ton serviteur Qui s’est mis à ton service, À s’armer contre les vices, À refléter son Auteur !


Ȏ Toi dont le lourd tribut A changé ma destinée, Rends mon âme raffinée, Jette ses maux au rebut !


Préserve-moi des abus ! Sauf l’abus de ta Parole, De ton art, tes paraboles ; Que de Toi je sois imbu !


Ȏ Jésus, protège-moi Des appâts, des convoitises, Et des fiévreuses hantises Qui paralysent ma foi.


Au bruit des mondanités Substitue un monde austère Où s’exerce un ministère Fait de dons, de charité !


Mets-moi au goût de ton Jour, Au parfum de l’Évangile Où ma nature fragile S’affermit par ton Amour !


Garde-moi du tentateur, De son insidieuse science Qui assoupit ma conscience Et le sens de mes valeurs !


Sois mon guide, ô mon Berger ! Emmène-moi loin des chutes, Joins ton bâton à mes luttes ; Tends les bras pour m’héberger !


Sauve-moi, ô mon Sauveur ! Et préserve mon Église Des secousses et des crises Provenant de mes erreurs !


Et voici qu’ils se sont tus Mes démons, par mes prières, Par ta grâce, ô Notre Père, Et je vis dans Ta Vertu !