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Mardi Saint

Tu as du prix à mes yeux -


Au fil de la Parole de Dieu,


Lecture du livre du prophète Isaïe (Is 49, 1-6)

Ecoutez-moi, îles lointaines ! Peuples éloignés, soyez attentifs ! J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom. Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m’a protégé par l’ombre de sa main ; il a fait de moi une flèche acérée, il m’a caché dans son carquois. Il m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Et moi, je disais : « Je me suis fatigué pour rien, c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. » Et pourtant, mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense, auprès de mon Dieu. Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »



Quinité de Winchester

Anonyme

Livre de prières d’Aelfwin

Cotton Ms Titus D XXVI-XXVII, folio 75 v°

Vers 1023-1032, dessin sur vélin avec rehauts de couleurs

The British Library, Londres (Royaume-Uni)


L’oeuvre d’art

Pour commencer, voici ce qu'en écrit François Boespflug dans son livre Le Dieu des peintres et des sculpteurs (Éditions du Musée du Louvre, 2010, pages 62-63) :


« La Quinité de Winchester (expression calquée, comme Binité ou Quaternité, sur Trinité, pour désigner un groupe de cinq personnes) est l’appellation, trompeuse mais consacrée par l’usage, d’un dessin à la plume avec rehauts du Livre de prières d’Aelfwin, écrit au New Minster de Winchester, prestigieuse abbaye bénédictine, entre 1023 et 1032. Il illustre l’office de la Trinité, dont la création au début du Xe siècle dans le diocèse de Liège et la diffusion progressive dans toute l’Europe latine constituent l’un des principaux facteurs favorables à la naissance de l’iconographie occidentale de la Trinité.


« Dans une gloire circulaire « rivetée » à la manière d’un objet orfévré plaqué au-dessus d’un cadre rectangulaire, Père et Fils, identiques d’allure, siègent sur la voûte céleste et s’entretiennent dans un climat attentif et paisible. Alors que l’Orient chrétien voit dans l’Incarnation l’accomplissement de la Création, l’Occident l’aborde surtout comme une mesure rendue nécessaire par le drame de la chute originelle et ses conséquences, le péché et toutes les hérésies à venir, en vue de la Rédemption de l’Humanité. D’où, dans ce contexte, les figures « tragiques » de Lucifer, « Arrius » (avec deux r : orthographe habituelle à cette époque) et Judas, tous trois entravés et voués à l’engloutissement dans la bouche dentée et vorace du monstre Léviathan. Sur la gauche, une femme. Alors qu’elle est debout, un regard hâtif l’a dit assise sur le trône de Dieu — d’où l’appellation de Quinité, qui encourage un grave malentendu. Loin qu’ils soient cinq sur un pied d’égalité, il s’agit en fait d’une Binité du Père et du Fils flanquée d’un motif complexe évoquant l’Incarnation du Verbe. L’Enfant dans les bras de la Vierge refait le geste de dialogue du Fils avec le Père. La Vierge est couronnée, ce qui va dans le sens de son identification à l’Église. La présence de la colombe de l’Esprit sur sa couronne renvoie à la fois au thème de l’Esprit venant sur la Vierge pour l’Incarnation (« L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » : Lc 1, 35) et à celui de l'Esprit habitant l’Église et l’assistant indéfectiblement. »


Qu’ajouter à une telle description ? Hormis peut-être la raison de mon choix de cette image pour illustrer le texte d’Isaïe.


Pourquoi une telle image ?

Relisons ces quelques versets : « J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom. Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m’a protégé par l’ombre de sa main ; il a fait de moi une flèche acérée, il m’a caché dans son carquois. Il m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Et moi, je disais : « Je me suis fatigué pour rien, c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. » Et pourtant, mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense, auprès de mon Dieu. Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. »

  • « J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé ». Dans ce nimbe orfévré, Marie tient dans ces bras cet enfant. Enfant dont on pourrait presque voir ici la double nature. Nature divine lorsqu’il siège aux côtés de son Père (notez le christomorphisme du Père et du Fils) ; nature humaine lorsqu’il est représenté dans les bras de sa Mère. Et ce sein maternel sera celui de l’Église, figurée par la Vierge couronnée. Ce sein maternel est aussi celui de Dieu Trinité dont le Fils fut engendré du Père et non créé comme nous le confessons.

  • « Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m’a protégé par l’ombre de sa main ». Effectivement, de la bouche du Christ sortira une épée acérée : sa Parole. Dans des représentations du Jugement dernier, on voit parfois sortir de la bouche du Juge suprême une épée et un lys : la parole tranchante comme un glaive et le lys de la miséricorde. Sa Parole sera tranchante et nous oblige, comme ce sera le cas dans l’épisode de la Passion, à nous situer d’un côté ou de l’autre : du côté du bien et du Mal.

  • « Il m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » N’est-ce pas le cas ? Jésus ne sera-t-il pas le Serviteur souffrant s’offrant en sacrifice pour le Rédemption de toute l’humanité ? Et n’est-ce pas sur la Croix que se manifestera cette splendeur : « nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. » (1 Co 1, 23)

  • « Et pourtant, mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense, auprès de mon Dieu. Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. » Ce serviteur, façonné en Marie, va rassembler son peuple après avoir écrasé l’hérésie (Arius), la traitrise (Juda) et le Diable pour les jeter dans la gueule des enfers. Et cela par la force de l’Esprit qui se penche sur Lui.

  • « Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. » C’est la deuxième fois que Dieu atteste du prix, de la valeur que tout homme a à ses yeux. Déjà en Isaïe 43, 1-7 pouvait-on lire :

Mais maintenant, ainsi parle le Seigneur, lui qui t’a créé, Jacob, et t’a façonné, Israël : Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi, les fleuves ne te submergeront pas. Quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas, la flamme ne te consumera pas. Car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton Sauveur. Pour payer ta rançon, j’ai donné l’Égypte, en échange de toi, l’Éthiopie et Seba. Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime, je donne des humains en échange de toi, des peuples en échange de ta vie. Ne crains pas, car je suis avec toi. Je ferai revenir ta descendance de l’orient ; de l’occident je te rassemblerai. Je dirai au nord : « Donne ! » et au midi : « Ne retiens pas ! Fais revenir mes fils du pays lointain, mes filles des extrémités de la terre, tous ceux qui se réclament de mon nom, ceux que j’ai créés, façonnés pour ma gloire, ceux que j’ai faits ! »

Au fil de mes pensées


Le Fils a de la valeur aux yeux de son Père, et comment pourrait-il en être autrement ? Valeur d’amour et valeur du geste que Jésus va réaliser pour nous sauver : il s’offre en victime consentante. Et s’Il le fait, c’est parce que nous, chacun d’entre nous, avons su prix aux yeux de Dieu, parce que nous avons de la valeur et qu’Il nous aime.


Arrêtons-nous quelques instant sur ces mots. Quand on y réfléchit bien, Dieu n’avait pas besoin — dans le sens de l’efficacité — de l’homme. Il l’a créé non pour en faire un esclave, mais par pur amour. Et même s’il attend de nous notre louange et notre amour en retour, il nous laisse libres. Libres de le refuser, de le nier, de le bafouer. Est-il plus grand amour qu’un amour qui ne force pas ? Que serait un amour obtenu par un philtre ? Une obligation, un sortilège mais certainement pas de l’amour car toute liberté en serait absente. L’amour de Dieu pour les hommes est certainement le plus beau en ce sens. Mais en avons-nous réellement conscience ? J’entends parfois dire qu'il est important de savoir que Dieu nous aime. Évidemment, mais en plus il nous aime librement et n’attend de nous en retour qu’un même libre amour.


Mais cette liberté a, si l’on peut dire, des limites. Prenons exemple sur une famille. Les parents aiment leurs enfants, et si le sens de leur éducation est juste, ils les laisseront libres de leurs choix, tout en essayant de les orienter pour leur bien. Ainsi, une belle éducation balise un chemin pour les enfants en leur indiquant sur ce chemin les pierres sur lesquelles ils pourraient buter et se faire mal. Mais si un enfant sort du chemin, les parents le laissent essayer une nouvelle voie, malgré sûrement un pincement au coeur. Cependant, s’ils le voient approcher trop près du bord, être à deux doigts de tomber du haut de la falaise, vont-ils le laisser, sous couvert de liberté, chuter ? Certainement non ! Ils vont se précipiter pour le sauver. Car la liberté a des limites. Non seulement celle du respect des autres comme on l’entend si souvent dire (la liberté des uns s’arrête où commence la liberté des autres), mais aussi celle de la vie. La vie et sa préservation doit être première en tout.


Hé bien, Dieu ne fait-il pas la même chose avec nous ? Il nous éduque et nous balise le chemin avec sa Parole, la Bible. Il nous aime et attend en retour notre amour et nos remerciements (rappelons-nous que le mot « eucharistie » veut dire rendre grâces, remerciement). Cependant, si nous sortons du chemin (et Dieu sait qu'il est étroit…), il ne nous envoie pas une légion d’anges armés pour nous terrasser sur place. Il souffre (ce mot « humain » ne peut bien sûr correspondre à Dieu, mais il faut bien mettre des mots, par analogie, pour expliquer. Le drame est quand on force le trait pour ne plus faire de Dieu qu’un « sur- » humain), nous regarde nous éloigner, mais nous laisse libre. Mais quand il voit que l’homme court à sa perte, il envoie son Fils pour nous sauver et nous rétablir dans notre liberté.


Lors des Rameaux de l’an dernier, j’écrivais diverses réflexions sur le salut. Je me permets de vous les remettre (on n’est jamais mieux servi que par soi-même !)


Un petit dessin



En évoquant le figuier, on ne peut que penser au livre de la Genèse. Adam et Ève vont cueillir le fruit défendu. Se découvrant nus, ils s’habillent de feuilles de figuier, de feuilles de loi. Ils sont alors expulsés du Paradis, fermé par deux anges. Cet arbre, situé dans le Paradis, appelé aussi Eden, ce qui se traduit par Jardin... Comme le jardin dans lequel Jésus sera mis au tombeau, comme celui dans lequel l’arbre de La Croix est planté... La nouvelle Loi n’est pas encore mure. Quant à l’ancienne, elle ne donne plus de fruits, comme l’attestera Jésus quelques versets plus loin (Mt 21, 18-19) :

Le matin, en revenant vers la ville, il eut faim. Voyant un figuier au bord du chemin, il s’en approcha, mais il n’y trouva rien d’autre que des feuilles, et il lui dit : « Que plus jamais aucun fruit ne vienne de toi. » Et à l’instant même, le figuier se dessécha.

N’est-ce pas non plus ce même arbre sur lequel Jésus ira s’accrocher, tel un fruit mûr ? Ne devrait-il pas se déshabiller pour entrer dans se jardin avant d’être crucifié, à l’inverse d’Adam et Ève ? Cet arbre planté sur le Golgotha, le lieu du crâne, du crâne d’Adam qui effleure, car Jésus est bien le nouvel Adam, l’Homme nouveau.


Mais pour cela, il nous invite à suivre le même parcours. Peut-être ne sommes-nous pas conscients de l’’avoir déjà commencé... Pour rejoindre notre Jérusalem terrestre, l’église, n’avons-nous pas dû nous déshabiller pour passer par la fontaine d’eau vive ? N’avons-nous pas été plongé dans le torrent de régénération, de renaissance que l’on appelle le baptême ?

Et remontant des eaux salvatrices, n’entendons-nous pas du haut des remparts de l’Église, ce même appel : Mann Hou ? Ne sommes-nous pas appelés à partager ce pain venu du ciel, Jésus ?


Mais pour cela... sur ce chemin de la vie, crions-nous suffisamment notre besoin de salut ? Dirons-nous Hosanna ? Sentons-nous encore le besoin d’être sauvés ? En fait, voulons-nous retourner au Paradis ? N’est-ce pas pourtant ce que nous faisons en brandissant ces rameaux ? Seigneur, permets-nous d’être replantés dans ton jardin tels des rameaux verts, nous qui en avons été éjecté ?

Alors, si nous demandons avec cœur et ferveur, si c’est tout notre être qui crie « Hosanna », nous verrons ce jardin ouvert. Les deux anges qui le fermait aux origines viennent aujourd’hui nous dire de chercher ailleurs le crucifié, de le chercher en nous, là, où, comme de son cœur, coule une eau vive.

Il ne reste qu’une chose à faire... Crions « HOSANNA, DONNE LE SALUT, SAUVEUR ! »


Sommes-nous sauvés ?


Quelques flashs


Tout d’abord, quelques flashs (qui pourront vous paraître des clichés, dans tous les sens du terme !)...

  • Dans le dernier Superman, la journaliste amoureuse du bel héros publie deux articles dans son journal. Le premier, au début du film, se demande si Superman peut nous sauver. Et à la fin, le deuxième, en grosse lettres, questionne, comme une conclusion morale : « Avons-nous encore besoin d’être sauvés ? »

  • Les publicités à la télévision sont souvent emblématiques de ce que vit une société, ou du moins de ce qu’elle cherche à donner comme repérage pour une vie idéale. Ainsi de celles qui se réfèrent à l’habitat... De fait, je suis surpris de voir que les pièces de la maison que l’on met le plus en exergue aujourd’hui sont celles qui se rapportent au corps : la salle de bain et la cuisine. On donne moins d’importance au salon, lieu de repos et de partage, à une bibliothèque, lieu de culture et de méditation. Et je n’évoque pas toutes les publicités sur les diverses crèmes et produits amincissants !

  • Les grandes catastrophes créent souvent d’intenses émotions. Il suffit de se rappeler le tsunami, les tremblements de terre, ou les guerres. Cette émotion crée aussi une belle générosité, souvent très concrètes. mais il faut bien avouer que plus le drame est loin, plus il me touche le coeur. Le drame à portée de main (pensons à la misère des Roms ou à la main tendue des clochards) nous indiffère plus, voire nous révulse.

  • René GIRARD, philosophe, disait qu’il ne fallait pas se tromper. On prétend souvent que les hommes ont perdu le sens du péché. C’est faux. Ils n’ont jamais eu une telle acuité du mal. Par contre, ils ont perdu le sens de la rédemption : ils n’y croient plus. Il suffit de demander à celui qui sort de prison, ayant payé sa dette à la société, quel est le regard que les autres continuent à porter sur lui.

  • Plus rien ne semble immuable. On nous explique que le monde est en continuelle expansion, que la morale évolue au rythme d’une société, et que tout le monde se trompe. Ni infaillibilité des politiques ou des médias, encore moins lorsqu’elle se prétend pontificale. À chacun sa vérité semble une bonne devise.

Cinq flashs, cinq clichés un peu forcés, je vous le concède. Mais aussi cinq indices pour mieux cerner ce qui prend doucement place dans le coeur des hommes. Ainsi, après cette lumière stroboscopique sur notre temps, j’aimerais figer ces images pour mieux les regarder...


Cinq indices

  1. Superman le sauveur ? : Je ne sais s’il faut assimiler Superman à l’image du Christ, mais il n’en reste pas moins que la question sotériologique est actuelle (la sotériologie est cette branche de la théologie qui s’intéresse à la question du salut). Et la question soulevée est pour moi une des clés de lecture de la déchristianisation actuelle. Nos contemporains ne semblent plus ressentir le besoin d’être sauvés. Peut-être même que la question devrait être posée autrement : « Sauvés de quoi ? » De quoi aurions-nous besoin d’être sauvés, hormis peut-être de la crise monétaire, de la pauvreté grandissante ou de diverses pandémies ? En fait, nous recherchons un salut purement horizontal, une délivrance des maux actuels, de ce que nous supportons et qui nous empêchent de mieux vivre, en paix. Une recherche qui se limite dans un espace purement humain, temporel (de la naissance à la mort), voire individualiste... Je recherche surtout ce salut pour moi : ne pas souffrir, ne pas être inquiet, éventuellement, ne pas mourir.

  2. La salle de bain ? : Ce qui m’importe en premier est la recherche d’un bien être. Et celui-ci passe souvent par un cadre dans lequel je dois me sentir bien. Et ce bien-être se recentre sur mon corps. On en revient presque au premier sens de cette vieille expression que nous utilisons tant : « Comment allez-vous ? » qu’il faut traduire : « Comment va votre transit intestinal ? Allez-vous bien à la selle ?! » Des trois, corps, âme et intelligence, le corps a pris le dessus et met les deux autres sous sa coupe. Si je suis bien dans mon corps, je le serai aussi dans ma tête, et dans mon coeur. Est-ce si sûr ? Cela voudrait-il dire que toute personne malade dans son corps ne peut trouver un équilibre, et ne soit pas apte à une vie de coeur ? Mais encore que le coeur aurait pris la place de l’âme ? Mon âme serait ainsi ma simple capacité à aimer, ou à être aimé des autres ? Le roman de Daniel PENNAC, Journal d’un corps, si passionnant soit-il, en est l’illustration.

  3. Le tsunami des émotions ? : Notre société aborde souvent les événements sur le mode affectif : ça me touche. J’ai déjà abordé ce point dans mon texte sur le mariage gay. On inverse le sens normal de la réflexion qui devrait aller de l’universel ou particulier (universel, général, singulier et particulier) en prenant comme point de départ le cas particulier qui me touche, qui m’émeut, et donc qui m’appelle, à partir de mes affects, à prendre une décision. Seul ce qui me touche a valeur, pourrait-on dire en forçant le trait. Mais, en ce cas, nous faisons souvent fi de la dimension communautaire, du sens du bien commun, ce qui nous touche pas que le cas particulier que je connais, mais toute une nation, ou une civilisation. Il est vrai que notre société semble plus généreuse dans ses actes qu'auparavant. Il est vrai aussi qu’elle semble plus tolérante aux autres, à la diversité, à la culture (même si je n’aime pas ce mot de tolérance qui exclut toute recherche de la richesse de l’autre mais la simple acceptation de sa différence si elle ne me gêne pas - « La tolérance, il y a des maisons pour ça ! » disait Paul CLAUDEL). Mais cette générosité est-elle vraiment incarnée, prend-elle concrètement corps ? N’est-ce pas plus facile d’être touché par les victimes du tsunami qui sont loin de moi que par le pauvre qui est à ma porte ? Rappelons-nous que le Christ nous invite à aimer et aider notre prochain... c’est-à-dire celui qui m’est proche, à côté de moi.

  4. Avoir encore confiance ? : Sommes-nous vraiment capables de pardonner ? Et quel sens donnons-nous à ce mot ? Ne l’aurait-on pas confondu avec l’oubli ? Et puis, se rendant compte qu’il est difficile d’oublier le mal qui a été fait, on en viendrait à ne plus croire que le pardon soit possible. Et l’on perdrait foi en l’autre. Comme il surprenant de voir que le mot latin fides a donné aussi bien foi, que confiance, que fidélité. Avoir foi en l’autre, ne serait-ce pas croire qu’il puisse se racheter, redevenir fidèle à ce qu’il est, et que l’on puisse lui faire de nouveau confiance ? Si je ne fais plus confiance, je n’ai plus foi en l’homme... Et si je n’ai plus foi en lui, comment pourrait-il se racheter ? Comment même puis-je encore lui êtr e fidèle ? Et lui, comment pourra-t-il retrouver foi en lui-même, retrouver sa confiance ?

  5. Les 1001 vérités ! : Chacun aurait donc sa vérité, et il n’est plus de vérité universelle possible. Même, explique-t-on en philo aux élèves, les vérités mathématiques peuvent être remises en cause. Descartes a peut-être été emmené plus loin qu’il ne l’aurait voulu. Le « je pense donc je suis » serait presque devenu « je pense donc je suis le seul dont je peux être sûr, la seule vraie pensée sur laquelle m’appuyer. » Bref, la seule vérité ne peut-être que la mienne, même si je ne retire pas la possibilité aux autres de penser la même chose pour eux ! Tout vérité serait donc valable puisque que je suis le point de référence. Un peu à l’image du pendule de Foucauld qui démontrait la rotation de la terre, l’homme se croirait le point 0, le point d’accroche, le point de départ. Le monde n’est que le reflet de sa propre vérité. Sur ce point, je vous invite à lire les premiers chapitres du livre éponyme d’Umberto ECO.

Des signes

Après les clichés, après les indices, tentons d’y lire des signes. ne les lisons pas comme des faits établis, des oukases, mais simplement comme des risques sociétaux ou des éléments qui peuvent permettre d’expliquer ce que nous vivons.


Le mot « salut » a perdu son sens pour nos contemporains. Alors, que penser de la notion de salut dont parle l’Église ? Cela paraît encore plus abscons, obscur.

De l’équilibre de l’homme préconisé par Platon, entre le corps, l’esprit comme intellect et l’âme, nous en serions venus à une dépendance de l’intellect et de l’âme au corps, et d’une âme qui se résume au ressenti du coeur.


Et ce ressenti du coeur, traduit en émotions, deviendrait mon unique clé de lecture des événements et des décisions à prendre. La charge émotive est le prisme de lecture du monde. À ce sujet, nous sommes pleinement dans une démarche post-moderne, si bien cerné dans l’ouvrage de Thierry-Dominique HUMBRECHT : L’évangélisation impertinente.


L’homme serait comme condamné par ses actes. En fait, il est tellement assimilé à ce qu’il a fait que lorsqu’on condamne l’acte, on condamne de fait l’acteur. Il me semble portant que l’homme est plus que ce qu’il fait.


S’il n’y a plus de vérité immuable, universelle, comment puis-je bâtir ma vie, comment puis-je avoir des points de repère objectifs hormis ceux que je me donne et qui sont subjectifs ? Et alors, si toutes les vérités se valent, existe-t-il encore la possibilité d’une vérité ? La vérité n’est-elle pas morte ?


De quoi suis-je sauvé ?

Alors, qu’est-ce que le salut ? De quoi suis-je sauvé ? Je n’apporterai ici aucune réponse théologique. D’abord, tout est dans le Catéchisme de l’Église Catholique, et ne suis ni ne prétendrai être théologien ! J’apporte donc une réponse toute simple : le mienne, celle issue de ma foi et de mon expérience. Au risque de me contredire avec mes propos précédents, elle ne se veut être la vérité, ni même ma vérité. Elle n’est que ma réalité...


De quoi, ou de qui, ai-je besoin d’être sauvé ? De moi-même ! Je suis mon premier ennemi, mon premier Diable. Cette division que je peux ressentir vient souvent de moi. Et mon premier péché n’est peut-être pas d’avoir des péchés et d’être pécheur (au contraire, c’est une grâce puisque le Christ est venu pour les pécheurs !), mon premier péché est de manquer de foi en moi, de manquer de courage, de force, de persévérance. De quoi ai-je besoin d’être sauvé ? De ma faiblesse que je n’arrive à surpasser. De ma faiblesse pour laquelle je ne fais pas suffisamment appel à Dieu pour m’aider à y surseoir. De mon orgueil qui me fait croire que je peux en sortir seul, que je n’ai besoin ni des autres, ni de Dieu. Oh oui, j’ai un profond besoin d’être sauvé, même si je n’ose toujours me l’avouer. Sauve-moi de moi-même, Seigneur !


De quoi ai-je besoin d’être sauvé ? De ce corps qui m’encombre et que je ne maîtrise pas. De ce corps qui devrait être le Temple de l’Esprit et que je transforme souvent en esprit du Temple ! De ce corps que mon esprit et mon âme doivent soumettre (mettre sous leur autorité). De ce corps que je dois aimer et respecter, de ce corps qui doit me rapprocher des autres plus que les éloigner. De ce corps que Dieu m’a donné. En fait, ce n’est pas de mon corps que dois être sauvé, mais de ma mauvaise façon de le gérer. Aide-moi, Seigneur, à faire de mon coeur, le Temple de ta présence.


De quoi ai-je besoin d’être sauvé ? De mes émotions qui parfois me submergent et me retirent toute claire vision de la situation, de ce qui m’a été dit ou de ce que je vis. Autant il ne faut pas que mon corps prenne le dessus sur le reste, autant il ne faudrait pas non plus que mon coeur, mes émotions empêchent le reste de vivre, tuent mon intelligence et ma capacité de raisonner. Que mon coeur m’aide à discerner mais ne retire rien à la justesse des faits, Seigneur ! Donne-moi un coeur juste et sage, disait Salomon.


De quoi ai-je besoin d’être sauvé ? De mon manque de foi, de mon manque de fidélité, de mes manques de confiance. Comme je manque de foi, oubliant que tout est dans la main de Dieu. Comme je manque parfois de confiance en moi, oubliant que si Dieu m’a mis là ce n’est pas pour rien. Comme je manque de fidélité dans ma prière ! Ô Seigneur, mets en mon coeur la fides, confiance en moi, en toi, en l’autre, foi en toi, en moi, en l’autre, fidélité à toi, à moi et à l’autre. Aide-moi à croire que tu m’aimes comme je suis. Aide-moi à comprendre que je peux être pardonné, que rien n’est jamais fini, et que même si je peux, par erreur, me condamner, toi, jamais tu ne me condamnes. Que tu crois en moi, plus que je ne crois en toi ! Aide-moi à croire que tu peux faire en moi ce que tu as promis par les mots d’Esaïe, repris par Jean-Baptiste :

Tracez dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, et les escarpements seront changés en plaine. (Es 40.3-4).

Nivelle, Seigneur une route dans la steppe de mes déserts de foi et de savoir, dans mes aridités personnelles. Comble le ravin de mes misères, de mes faiblesses, de mes absences d’estime de moi-même. Abaisse la montagne de mes orgueils, de mes suffisances, de ma supériorité. Redresse et élargis les passages tortueux de mon coeur, de mes amours, de mes pensées. Fais de ma vie et de mon ministère une plaine de repos à l’herbe grasse et verte.


De quoi ai-je besoin d’être sauvé ? De résister à la vérité. De réagir comme Pilate : « Mais qu’est-ce que la vérité ? » , mettant en doute tant de choses et tant de personne, Dieu le premier, sans entendre ce que dit le Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ». De me justifier ou de tomber dans des arguties qui m’éviteraient de regarder la Vérité en face. Ô Seigneur, donne-moi la force d’accepter la Vérité, de te recevoir comme la Vérité, mon unique espérance.


Conclusion

Tout cela n’est peut-être pas bien théologique ! Mais il n’empêche que je me pose toujours cette question : comment peut-on ne pas sentir ce besoin d’être sauvé, et tout faire pour obtenir ce salut, malgré nos faiblesses ? Comment ne pas chercher et crier à Dieu notre désir de vivre uni : Unifie mon coeur pour qu’il craigne ton Nom (Ps 85, 11). Est-ce de l’aveuglement, de l’orgueil démesuré ? Je ne sais pas. Mais je ne suis pas Superman, et moi, j’ai besoin d’être sauvé !!!


Tu as du prix à mes yeux


Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime.


Je suis le premier à m’en faire le reproche : je ne suis pas conscient de ma valeur aux yeux de Dieu ! Bien sûr, le risque de l’orgueil, voire du narcissisme nous guette toujours. Saint Paul ira même jusqu’à dire (1 Co 1, 26-31) :

Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur.

Et aussi (2 Co 12, 5-10) :

D’un tel homme, je peux me vanter, mais pour moi-même, je ne me vanterai que de mes faiblesses. En fait, si je voulais me vanter, ce ne serait pas folie, car je ne dirais que la vérité. Mais j’évite de le faire, pour qu’on n’ait pas de moi une idée plus favorable qu’en me voyant ou en m’écoutant. Et ces révélations dont il s’agit sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Il ne s’agit donc pas de se vanter, ni même d’être fier de nos charismes. Viennent-ils de nous, de la force de notre poignet ? Non, ce sont des cadeaux que Dieu nous fît. Où est donc ma valeur, alors ? Peut-être en deux choses. La première, connaître les charismes dont Dieu m'a fait don. Connaître et reconnaître qu’il me les a donné pour que je les exploite au mieux. C’est la deuxième chose, le second sens de ma valeur : faire fructifier les dons de Dieu, être son coopérateur parce qu’il m’a offert. Et si nous avons du prix à ses yeux, c'est tout simplement, pour reprendre un langage moderne, parce qu’il a investi en nous et sur nous ! Investir… L’étymologie latine nous indique que ce verbe veut dire « revêtir ». Mettre une veste, quoi ! Si Dieu nous a revêtu d’une telle veste, d’une si grande valeur, soyons en fiers au nom de Dieu. Ce n’est pas une veste pour parader, mais une veste de travail, du travail évangélique. Si nous la laissons de côté, alors nous risquons de… prendre une veste !


Au fil de la liturgie


Très simplement (car la fatigue fait son oeuvre), il serait bon de réfléchir à la « place » de la Trinité dans nos liturgies. Rappelons-nous que toutes les prières de la messe sont adressées au Père, mais exaucées par le Christ dans l’Esprit. Une curiosité, le Canon romain (la prière eucharistique n°1) ne fait pas explicitement référence à l’Esprit.

Cette dimension trinitaire est encore plus présente dans notre signe de croix. On trouve parfois des choses surprenantes sur internet, comme cette proposition pour expliquer le signe de croix :



Il serait bon cependant de rendre signification à ce geste :

  • en levant ma main vers le ciel, je montre le trône de Dieu le Père.

  • En descendant ma main jusqu’au sol, je signifie que le Père a envoyé son Fils sur terre pour nous sauver, son Incarnation rédemptrice.

  • En remontant la main vers mes épaules, je signifie la Résurrection et l’Ascension de Jésus.

  • En touchant mes deux épaules, je signifie que l’Esprit a été envoyé de tous les côtés du monde lors de la Pentecôte.

Ce geste prend tout son sens trinitaire si on l’explique et évite que l’on en fasse un signe TGV à peine esquissé sur le corps, alors que tout notre être est marqué par la Trinité.


Si les orthodoxes le font à l’envers, c’est parce qu’ils le font en miroir : ils suivent la main du prêtre qui bénit comme nous.


Au fil de mes lectures


Pas grand chose, hormis que je profite de ces jours pour me replonger, en toute détente, dans les livres d’Agatha Christie. On aime David Suchet incarnant Hercule Poirot, ou Peter Ustinov. Mais, lire ou relire le livre est encore plus plaisant. Un de ses « monuments » que je vous conseille : Le meurtre de Roger Ackroid, surprenant récit fait par le meurtrier lui-même (zut, je dévoile l’intrigue !) Mais aussi Dix petits nègres. Je ne céderai pas à la pression ridicule de notre temps pour renommer le livre en Ils étaient dix !

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