Mercredi, 20e semaine du T.O. — année impaire

Élections libres



Yotam devant les notables

Anonyme

Enluminure sur parchemin de la « Chronique Universelle » de Rudolf von Ems, entre 1350 et 1375, folio 387 : 183r

Bibliothèque universitaire et d'État, Fulda (Allemagne)


Lecture du livre des Juges (Jg 9, 6-15)

En ces jours-là, tous les notables de Sichem et ceux de la maison du Terre-Plein se réunirent et vinrent proclamer roi Abimélek, près du chêne de la Pierre-Dressée qui est à Sichem. On l’annonça à Yotam. Celui-ci vint se poster sur le sommet du mont Garizim et il cria de toutes ses forces : « Écoutez-moi, notables de Sichem, et Dieu vous écoutera ! Un jour, les arbres se mirent en campagne pour se donner un roi et le consacrer par l’onction. Ils dirent à l’olivier : “Sois notre roi !” L’olivier leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à mon huile, qui sert à honorer Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ?” Alors les arbres dirent au figuier : “Viens, toi, sois notre roi !” Le figuier leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à la douceur et à la saveur de mes fruits, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ?” Les arbres dirent alors à la vigne : “Viens, toi, sois notre roi !” La vigne leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à mon vin, qui réjouit Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des autres arbres ?” Alors tous les arbres dirent au buisson d’épines : “Viens, toi, sois notre roi !” Et le buisson d’épines répondit aux arbres : “Si c’est de bonne foi que vous me consacrez par l’onction pour être votre roi, venez vous abriter sous mon ombre ; sinon, qu’un feu sorte du buisson d’épines et dévore jusqu’aux cèdres du Liban !” »


Méditation

Un premier notable : Quel enquiquineur ce Yotam ! Pour qui se prend-il ? Est-ce à cause de son nom (qui veut dire : Yawhé est parfait) ? Pourquoi devrions-nous le choisir lui, un des soixante-dix fils de Gédéon, plutôt que son demi-frère ? Après tout, ce dernier est aussi un des fils naturels de Gédéon, même s’il l’ a eu avec une servante. Et puis, Abimélek a eu des arguments convaincants auprès de sa mère et des ses oncles. Et même des arguments sonnants et trébuchants qu’il serait injurieux de refuser…


Un deuxième notable : Oui, tu as raison. Qu’est-ce que ce freluquet qui vient donner des leçons ? On ferait mieux de s’en débarrasser avec tous ces frères ! Au moins, nous aurions la paix et nous pourrions agir en toute tranquillité. Nous sommes les notables, quand même ! On choisit qui ont veut, c’est notre pouvoir. Rien à faire de ce petit conte de bonne femme !


Un troisième notable : Malgré tout, l’histoire laisse à penser… C’est pas mal trouvé cette petite parabole autour des arbres.


Le premier notable : Ah bon. Et tu comprends ça comment, toi ?


Le troisième notable : Tout simplement qu’il vient nous dire que nous avons choisi le buisson d’épines !


Le deuxième notable : Et alors, n’est-ce pas le meilleur choix ? Dans son histoire, tous les autres arbres refusent. L’un parce qu’il ne veut pas renoncer à son huile, l’autre à ses fruits, le troisième à son vin. Ils ont tous de bonnes excuses pour refuser la place qu’on leur propose. Seul le buisson accepte de régner. Et en plus, il demande à ce que ce choix soit fait de bonne foi. Plutôt honnête, non ?


Le troisième notable : Peut-être. Mais n’oublie pas la fin de l’histoire : « sinon, qu’un feu sorte du buisson d’épines et dévore jusqu’aux cèdres du Liban ! » Il y a quand même de la menace là-dedans…


Le premier notable : Mais non. Ce n’est qu’une licence poétique…


Le troisième notable : En fait, j’ai l’impression que Yotam essaye de nous dire que nous avons fait le mauvais choix… Un choix qui ne nous donnera ni huile, ni fruits, ni vin, mais seulement des épines…


Le second notable : Hé bien, je préfère les épines à rien du tout !


Le troisième notable : Donc, tu préfères la violence des épines et le feu de la vengeance… Et je ne suis pas sûr qu’un buisson d’épines ne nous fournisse beaucoup d’ombre. Encore moins d’huile, de fruits ou de vin…


Le premier notable : Qu’importe ! C’est comme ça ! Nous sommes les chefs qui décident.


Le troisième notable : Ah l’orgueil… Cet orgueil qui vous empêche de voir toute la perfidie de son propos. Ne comprenez-vous pas « qu’être sous son ombre » veut dire qu’il va nous asservir ? Vous signer votre acte de soumission à ce roi. Ne saisissez-vous pas le sens profond de ce que nous prédit Yotam : nous allons faire confiance à un menteur. Et ce menteur va tromper tout le monde, jusqu’à nos alliés du Liban. Il prédit que le cèdre du Liban, pourtant signe de fécondité et d’unité, sera détruit par ce buisson, par ce roi. Un buisson qui a déjà détruit les soixante-dix fils de Gédéon. Et c’est à lui que vous voulez donner la royauté, à cet Abimélek ? Il nous détournera du dessein de Dieu qui nous veut libre et heureux pour nous asservir et nœuds plonger dans le malheur.


Les deux autres notables : Qu’importe ! Ce que nous avons dit, nous l’avons dit !


Le troisième notable : L’orgueil vous aveugle sur la vérité et sur vous-mêmes. Vous vous livrez vous-mêmes au feu destructeur. Qu’il en soit ainsi pour vous… pas pour moi.